Du noir comme s’il en pleuvait, ruisselant sur la déco, sur la
mode et, last butnot least, sur le design high-tech. Une petite
révolution pour ce secteur qui semblait condamné à porter le
complet gris jusqu’à la fin des temps. Certes, on avait bien eu
droit dans le passé à quelques timides incursions sur d’autres
longueurs d’onde du spectre chromatique. Mais elles étaient
plutôt rares, et en général le fait d’un seul et même trublion :
Apple. Bien avant ses iPod luisants, bien avant ses portables
aux appétissantes tonalités acidulées, le constructeur américain
le plus trendy de la galaxie informatique expérimentait déjà le
look black. C’était au milieu des années 1990 – autant dire la
préhistoire -, sous les labels SE et Performa. Une première
tentative pour rompre la grisaille aux accents prophétiques
si l’on en juge par la – sombre – tournure actuelle des
événements.
C’est cet été que les gadgets techno ont commencé à virer
massivement chocolat fondant. Jusque-là, la robe noire était
réservée aux séries limitées et aux modèleshaut de gamme,
histoire de leur donner une petite touche sélecte, et par la
même occasion justifier leur prix giga. La rentrée de
septembre a confirmé le virage, et depuis, la nappe de pétrole
n’en finit plus de s’étendre.Comme le prouve cet éventail de
babioles multimédias tout droit sorties de la hotte d’un Père
Noël furieusement tendance, pas une gamme de PC, d’appareils
photo numériques, de lecteurs MP3 ou d’écrans plats qui ne
compte dans ses rangs au moins un petit bijou aux reflets
ténébreux. Quand ce n’est pas carrément toutel’argenterie
électronique qu’on a fait passer du côté obscur, comme chez
Samsung.
Les experts n’ont pas manqué de commenter ce
chambardement. « C’est le grand retour du noir dans le
monde de la techno », s’exclame ainsi Nathalie Varagnat,
présidente du cabinet parisien de tendance en design Landor.
Et de pronostiquer une amplification du phénomène dans les
prochains mois.
Le doute n’est donc plus permis, l’univers de l’électronique
grand public a hissé la bannière pirate. Un tour de magie –
forcément noire – qui frappe par son ampleur. Ni la hi-fi, ni
la vidéo domestique, ni la téléphonie ne sont épargnées.
Exit donc le bois de merisier pourtant synonyme de prestige
pendant des décennies pourles chaînes stéréo. Exit aussi
l’emballage « silver » dont la panoplie mobile semblait si bien
s’accommoder. Exit même les couleurs fantaisistes qui avaient
fleuri dans le sillage des premiers iMac. C’est à peine si le blanc
cosmétique et nacré imaginé par le designer d’Apple, Jonathan
Ive, et qui habille les derniers fleurons de la marque, résiste
encore. A peine installé, il est déjà menacé de ringardise par une
éclipse totale. Du téléphone épuré Serene, fruit d’une
collaboration entre Samsung et Bang & Olufsen, à l’écran LCD
aux facesinterchangeables de Loewe, en passant par le puissant
« laptop » Qosmio de Toshiba et la nouvelle console nomade
de Sony, le noir, tantôt laqué, tantôt opaque, tantôt lumineux,
impose sa griffe. Et ne laisse que des miettes à la
concurrence.Incontournable dans la sphère high-tech, il l’est
aussi dans la mode et la déco. Car le teint charbonneux fait des
adeptes tous azimuts cet hiver. A croire queces secteurs se sont
donné le mot. Bien qu’en ce qui concerne la garde-robe,
cet obscurcissement n’est qu’une demi-surprise. Depuis que
Coco Chanel a sculpté dans la nuit une petite robe à l’élégance
envoûtante, la silhouette sedrape dans la pénombre toutes les
deux ou trois saisons. Hasard ou pas, c’est tombé cette année.
Comme nous l’épinglions dans notre numéro « spécial mode
hiver 05-06 » (voir Weekend Le Vif/L’Express du 2 septembre
2005), des jeunes créateurs aux ciseaux les plus expérimentés,
le black a tenu la vedette sur les podiums parisiens. Veronique
Branquinho lui a même dédié toute sa collection.
Quant aux autres, Moschino, Calvin Klein ou encore Yamamato,
ils ne se sont pas fait prier pour éclabousser de noir leurs
créations, démontrant si besoin était que
cette couleur a du chien. Elle est sexy et sobre, raffinée et
mystérieuse. Bref, irrésistible.Une alchimie qui ne date pas
d’hier. C’est en robe noire que Jeanne Moreau entretient des
« Liaisons dangereuses » et prend des « Amants », et qu’
Anita Ekberg goûte à la « Dolce Vita » à Rome. « Avec le cinéma,
la charge érotique et mystérieuse de la petite robe noire éclate »,
relevait dernièrement Katell Pouliquen dans « L’Express ».
Débarrassée de son image rigoriste, elle devient la robe du désir.
Une « libération » qui allait déteindre sur la couleur elle-même,
bientôt perçue comme sensuelle et équivoque en toutes
circonstances.Habillée de sombre, une femme est imprévisible.
Insaisissable.
Est-elle veuve ou vamp ? Pieuse ou ensorceleuse ?
Le noir mêle vice et vertu, sagesse, voire austérité apparente et
impudeur clandestine. Il est l’alliance des contraires. Et brouille
méticuleusement les pistes. C’est cette ambiguïté
absolue qui fait son charme. « Pour les femmes, il est synonyme
de sophistication et de mystère. Pour les hommes, il évoque la
stature et la confiance en soi », résume Nathalie Varagnat.
Un magnétisme qui explique en grande partie pourquoi
les industriels du numérique le déclinent aujourd’hui à
toutes les sauces.
La déco elle aussi est contaminée, écrivions-nous.
C’est d’ailleurs sur ce terrain-là que l’encre de Chine
révèle peut-être le mieux son potentiel émotionnel.
Après en avoir vu de toutes les couleurs, la déco sombre
dans le crépuscule.Mais un crépuscule rayonnant, pas glauque
pour un sou, ni cafardeux.
Le noir déployé ici est festif, ludique et souvent étincelant
comme un diamant. De sorte que ce qui pourrait apparaître
au premier abord comme un repli frileux, une mise en
conformité des intérieurs avec la couleur funeste du temps
présent, conserve en réalité sa part d’espoir – contrairement
à ce qu’affirmait l’inoxydable Johnny et son « noir, c’est noir,
il n’y a plus d’espoir » -, et intact son pouvoir de séduction.
Glamour, oui. Sinistre, non. Ou en tout cas pas encore…
Des exemples ? Le verre « Harcourt » des cristalleries Baccarat
signé Starck, les vases de la « Black collection » de Lalique,
la lampe « Paloma » chez Habitat, mais aussi les cuisinières
« old style » de Aga ou le réveil « Dekad » de Ikea. Les designers
broient du noir, mais sans amertume. Brodé, tissé, moulé,
plaqué, la couleur café en jette. Son fluide intello colonise la
maison. Sans filer le blues à ses occupants. Ce qui n’allait
pas de soi, comme nous le rappelle Jean-Jacques Evrard,
manager de l’agence de design de marques d/g*brussels :
« Si le blanc représente la pureté, la sagesse, l’enfance,
la lumière, le noir évoque historiquement le monde de l’ombre,
la menace, la mort, la peur, la nuit,le négatif. « L’île noire » de
Tintin est un lieu de perdition et de crime. Au noir est associé
l’occulte (occulter, c’est rendre sombre), l’argent noir,
l’humour noir (les « Idées noires » de Franquin), le mystère
(l’oeuvre au noir,qui est la phase de putréfaction chez les
alchimistes), la magie noire, les listes noires, la mafia
(la main noire), le dénigrement (de « niger », noir en latin),
les ennuis (manger son pain noir), etc. »Alors, comment
expliquer cette immersion dans la pénombre ? « Parce que,
paradoxalement, le noir renvoie aussi à la richesse, l’absolu,
l’élégance, l’inaccessible, la sobriété, le raffinement, le luxe.
Autant de qualificatifs qui sonnent bien à l’oreille des
marchands du temple », enchaîne le designer. Comme
évoqué pour la robe de Jeanne Moreau, le noir nage entre
deux eaux.
Il est à la fois le yin et le yang. La couleur de la mort et celle
du glamour. Entre ces deux visages cependant, les marques
choisissent rarement le premier – encore que, Rolls-Royce
a bien repeint ses monogrammes en noir lors du décès de son
fondateur sir Henry Royce. Quand les fabricants de joujoux
informatiques se découvrent subitement une âme crépusculaire,
ce n’est évidemment pas pour répandrela mélancolie sur la planète,
mais bien pour inspirer le respect, et respirer l’élégance.
Une marée noire dont on n’a pas fini de mesurer l’ampleur.
Il suffit de chausser des lunettes noires pour voir surgir une constellation chromatique.
Là, c’est une pub pour le whisky Clan Campbell.
Là toujours, c’est une résurgence spectrale de la culture gothique.
Là enfin, c’est un bataillon de parfums (Polo Black de Ralph Lauren, City Glam d’Armani, Zara for him, etc.) qui se découvrent une âme noire.
Black is back.
les hauts maux tbiet

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