Mais qui est donc monsieur tout le monde ?

L’opinion
publique apparaît en tant qu’objet social peu avant la révolution
française. Elle devient un paramètre de la décision publique et ne
cessera dès lors de susciter désirs de compréhension, d’analyse et de
contrôle. Les sondages, eux naissent à l’entre-deux guerres et
connaissent un succès tout à fait considérable. En effet, ils apportent
une réponse immédiatement opératoire au fantasme utopique du décideur
politique : l’opinion publique existe et elle est quantifiable,
mesurable, cernable, il donc possible de maîtriser et de conduire
l’opinion.

La
grande force des sondages va donc être de définir un objet -l’opinion
publique- comme une réalité s’ancrant la logique positiviste des
sociologues alors qu’aucun consensus n’émerge parmi les intellectuels
de l’époque sur la définition d’opinion publique, pis encore sur son
existence même et de se rattacher à la science, la mathématique, la
statistique dotant ainsi leurs approches du pouvoir du chiffre : la
quantification et de la mesure.

Désormais,
les sondages sont en situation de monopole sur un produit dont on
ignore déjà les contours et la réalité : l’opinion. Le viol de la
réalité par la rationalité est institutionnalisé. L’opinion publique
est ainsi passée en quelques années du statut de croyance socialement
fondée, d’idéal politiquement instable et d’objet scientifiquement
insaisissable à celui de notion politiquement légitime,
scientifiquement et socialement efficace.

Pourtant,
dès 1948, les sondages prêtent au questionnement : ils prédisent, trois
semaines avant le scrutin, une victoire écrasante de Dewey à la
Présidence américaine, c’est pourtant Truman qui l’emportera,
précipitant les sondages dans une crise… mais de courte durée : l’idée
de la possibilité de circonscrire l’opinion publique est un fantasme
trop puissant pour les décideurs de tout poil, on cesse donc vite de
s’interroger pour se plonger avec délices dans la liste des espoirs
quantifiés des 18/24 ans. Grâce au chiffre naît le sentiment enivrant
que l’on sait tout de la société que l’on dirige.

Dans
une société de massification homogène, les sondages ont pu remplir leur
office en dépit de leurs limites méthodologiques. Mais voilà, depuis
quelques années et c’est prégnant depuis 2002, rien ne va plus :
Monsieur tout le monde a disparu, Le sondé n’est plus fiable. Et les
sondeurs se faisant concurrence parviennent à des résultats de plus en
plus ubuesques : le même jour un sondage désigne Ségolène Royal
victorieuse sur Nicolas Sarkozy quand un sondage concurrent promet le
schéma inverse.

Que s’est-il donc passé ?

Déjà,
on assiste à partir de la première guerre en Irak, non pas à la
naissance de l’opinion publique, mais à l’émergence de celle-ci et de
sa capacité à peser sur les décisions publiques. Si les sondeurs en ont
peu pris acte, les citoyens si. Or, toutes les mobilisations de
l’opinion, depuis, utilisent les réseaux et sont internationales. Les
sondeurs, eux, utilisent le téléphone ou le vis-à-vis et raisonnent à
l’échelon national.

Ensuite,
les enquêtes des sondeurs (1500 questionnaires en moyenne) produisent
leurs résultats sur la base d’études statistiques reposant sur les
chiffres de l’INSEE. Ainsi, toutes les enquêtes statistiques reposent
sur la nomenclature des métiers et des professions, les CSP, définies
par l’Insee en 1947 (certes réactualisés en 1954 puis en 1982). On
pourrait arguer que la société française, en dépit de sa lenteur
présumée, a quelque peu changé en vingt ans, mais là n’est pas le
principal argument. Le présupposé rationaliste veut que l’on puisse
définir un individu par son âge, son sexe, sa profession, sa situation
géographique. Données objectives imparables certes, mais qui ne disent
plus rien aujourd’hui de ces individus dont l’on prétend circonscrire
l’opinion. La révolution Internet a atomisé ces considérants et
l’explosion du communautarisme illustre ce mouvement : aujourd’hui un
individu se définit par ses goûts culturels, sa religion, ses idéaux
politiques, sa consommation avant de se définir au regard de son âge,
son sexe ou sa profession. Une femme de trente ans, célibataire,
active, au revenu de 100 000 euros par an sera traitée de la même
façon, alors que son mode de comportement variera profondément selon
qu’elle est homosexuelle ou catholique pratiquante, bio ou bobo,
qu’elle écoute Lavoine ou Thiéfaine.

Enfin,
apparaît un phénomène plus pernicieux encore : le sondé ne répond plus
aux questions qu’on lui pose. Pressé de toutes parts pour donner son
avis, doutant du devenir qu’on lui promet, de plus en plus suspicieux à
l’égard du système, le sondé met en place des stratégies d’évitement.
Il ne vit plus les questions qu’on lui pose comme un processus
démocratique, mais comme une agression. Il ne répond donc plus -sauf
quand on le rémunère, ce que font les sondeurs- et quand il répond,
c’est au mieux dans l’immédiateté mais de plus en plus souvent,
consciemment, il dit l’inverse de ce qu’il pense : sa façon à lui de
dire « merde » à une société qui le sollicite trop et lui répond trop
peu.

Pour
achever de se convaincre il suffit de se poser la question suivante :
ai-je été sondé dernièrement ? Si la réponse est non, faites un petit
sondage autour de vous. C’est édifiant !!…

Nathalie Brion Présidente de Tendances Institut.

               
               

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