Publier son agenda, relier
différents réseaux amicaux ou professionnels, rendre ses connexions
presque transparentes et en savoir beaucoup sur celles des autres… ne
sont pas des actes anodins, ni jusqu’ici habituels. S’afficher membre
d’un réseau de rencontres tels que Meetic non plus. Pourquoi nous
affichons-nous sur ces réseaux ? Est-ce un facteur d’efficacité,
d’intérêt, de mode ? Comment s’organiseront demain les réseaux sociaux
en ligne ? Et quels effets auront-ils sur nos manières de faire
connaissance, de travailler, d’organiser notre existence sociale ?
Pratiques des réseaux sociaux
Marie-Estelle Carrasco (vidéo), directrice des études chez Médiamétrie, et co-auteure du "Nouveau pouvoir des internautes" a synthétisé plusieurs études récentes sur les jeunes et les outils d’échange et de rencontre en ligne,
qui montre, s’il en était besoin combien les jeunes surutilisent les
outils de communication à leur portée. Ces chiffres sont notamment
issus de l’observatoire des usages internet de Médiamétrie ou de l’étude sur les tendances de la blogosphère.
Plus que les applications utilisées par ceux-ci pour faire des
rencontres (qui placent les tchats, les forums et la messagerie
instantanée devant les blogs, sauf pour les 14-18 ans), retenons
surtout qu’ils sont 57 % à avoir rencontré 1 à 20 personnes via
l’internet et que 43 % déclarent avoir ensuite rencontré 1 à 5 de ces
personnes dans le monde réel. Une appropriation de la rencontre
virtuelle qui montre combien la génération des plus jeunes est déjà une
génération du “réseau social”.
En observateur impliqué du phénomène, Yann Mauchamp, du réseau social OpenBC,
a rappelé quelques chiffres essentiels : 10 millions de personnes sont
enregistrées sur les quelques 500 sites professionnels de networking
qui existent, 150 millions sont inscrits sur les sites de rencontres
(dont 22 millions sur Meetic, qui ne compte cependant que quelques 200
000 membres payants). Cependant, ces réseaux soulignent le facteur
d’influence de notre environnement pour nous aider à faire de nouvelles
rencontres, à croiser de nouvelles idées, à développer de nouveaux
projets. Un sondage auprès des 25 000 clients d’OpenBC a montré que 15
% y avaient développé des affaires au cours des 6 derniers mois. C’est
beaucoup, et c’est peu. En réalité, ces sites sont d’autant plus utiles
qu’on s’y implique et y consacre du temps : sans stratégie, sans
investissement, pas de résultats. Reste que ces outils sont encore
imparfaits, reconnaît Yann Mauchamp : ces plates-formes ont encore
besoin de croître en taille pour améliorer leur potentiel, et de
s’améliorer en termes de facilité d’usage comme de fonctionnalités.
Pour Thierry Crouzet, auteur du Peuple des connecteurs, cette révolution du réseau social n’est pas liée aux plates-formes (“les connecteurs sont des gens qui en mettent d’autres en relation, sans que ce soit lié à la technologie”),
mais bien avant tout à une révolution sociétale liée à notre manière de
nous connecter de plus en plus, quelques soient les moyens (slides).
La société se complexifie et devient plus horizontale, moins
pyramidale. Là où l’on décomposait les problèmes, il faut désormais
avoir une approche plus évolutive : chacun de nous doit reconstruire la
réalité. Ainsi, prenant l’exemple de la chaîne alimentaire de l’Atlantique Nord, Thierry explique que “lorsque
nous agissons à un point de la chaîne, nul n’est capable de dire ce
qu’il va se passer ailleurs, et, en retour, là où nous avons agi”.
D’où la difficulté de sauver la morue en cours d’extinction… Face à
cette complexité, les experts seraient démunis et n’auraient plus comme
seule ressource que de défendre leur statut et jargonner pour s’assurer
qu’on ne les remette pas en cause. La solution, selon Thierry Crouzet ?
“faire des expériences en divers endroits, comparer les résultats,
partir sur les pistes les plus prometteuses, les mettre en concurrence”,
et multiplier les simulations numériques. Cette approche par le local,
le terrain et la fédération des expériences remet en cause les
structures de pouvoir. Pour Thierry Crouzet, d’un côté on va avoir la
tendance de développer des réseaux sociaux pour que la liberté
progresse, tandis que de l’autre, on note une dérive policière qui a
pour objectif de contrecarrer cette complexification qui nous échappe.
Enfin, Guillaume Champeau a présenté une forme de réseau social étendu à l’échange d’information : LinkedFeed.
En en expliquant la genèse, Guillaume a rappelé les premières formes de
réseaux sociaux nés sur le web : Amazon et ses recommandations d’autres
lecteurs, ou AudioGalaxy, qui permettait de découvrir des artistes et
des chansons qu’on ne connaissait pas à partir d’autres artistes et
d’autres chansons qu’on avait déjà écoutées. “A l’arrivée de RSS,
je me suis abonné à des centaines de flux jusqu’à être submergé : quels
flux lire ? quelles informations lire au sein de chaque flux ?… Les
agrégateurs ne répondaient pas à ces questions.” D’où l’idée de
développer du réseau social autour des flux d’informations qu’on
accumule : c’est le principe de LinkedFeed, qui peut vous proposer
d’autres choix de sources ou d’informations selon ce qu’ont lu ou
apprécié d’autres utilisateurs.
Plates-formes et standards
Daniel Kaplan, délégué général de la Fing, a ensuite planté le décor du
débat : qu’en sera-t-il dans 10 ans, quand les choses dont nous parlons
ne seront plus des phénomènes émergents, mais mâtures, soit parce
qu’ils auront pour ainsi dire disparu, soit parce qu’ils auront trouvé
leur place parmi d’autres dispositifs, soit parce qu’ils auront tout
recouvert. Sur quoi ces systèmes innoveront-ils pour progresser ? A
quels défis devront-ils faire face ?
Pour Jean-Pierre Legrand, de BNP Paribas, les réseaux sociaux vont
certainement se focaliser sur des choses pragmatiques. Les grandes
entreprises pourraient par exemple partir des logiciels sociaux afin de
fabriquer un réseau d’expert permettant à n’importe quel collaborateur
de trouver une réponse à ses questions. Le risque, souligne Olivier
Eschapasse en faisant référence à “La montée du Crowdsourcing“, n’est-il pas de générer un morcellement toujours plus important des organisations ?
Laure Endrizzi, de la cellule de veille scientifique et technologique de l’Institut national de la recherche pédagogique,
s’interroge sur le sort des très nombreuses plates-formes de “réseaux
sociaux” qui coexistent aujourd’hui. Aurons-nous un resserrement de
l’activité autour de gros réseaux ou/et une hypersegmentation
thématique ou géographique ? Car jusqu’à présent, c’est surtout la
masse critique d’utilisateurs qui donne à ces réseaux une valeur
ajoutée.
Selon Jean-Marc Manach, d’Internet Actu, il faut veiller à
l’exploitation commerciale des données et à la surveillance que
permettent ces outils. Daniel Kaplan concourt : les réseaux sociaux se
développent à partir de plates-formes commerciales qui stockent les
données de leurs utilisateurs et demeurent étanches à leurs
concurrentes. Ce n’est pas scandaleux, mais imaginons que les réseaux
de télécommunication aient fait de même, aurions-nous l’internet
d’aujourd’hui ? Autrement dit, peut-on imaginer un jour où les
plates-formes de réseaux sociaux seront un jour remplacées – ou
fédérées – par des standards (tels que FOAF) qui permettront à tout un chacun de rester maître de ses données ?
En effet, ajoute Guillaume Champeau, pour qu’un réseau social
fonctionne, il faut donner des informations sur soi. Guillaume évoque
le concept de PRM (Privacy Right Management, gestion des droits à la protection de la vie privée) permettant aux utilisateurs de mieux contrôler leurs informations. “Or c’est tout l’inverse à l’heure actuelle”, s’insurge Nadine Jouanen d’Eifel
: on dissémine des informations sur lesquelles on n’a aucune prise.
Comment puis-je les gérer ? Qui puis-je inviter à les connaître ?
Sont-elles bien protégées ? Comment, enfin, éviter le “spam” de
contacts, après celui des courriels ou des commentaires sur les blogs ?
Après les connecteurs, il faudra peut-être inventer les “déconnecteurs”…
L’occasion pour Christophe Routhiau du Groupe Reflect de rebondir : “Quand
je partageais ma musique sur les réseaux P2P, je choisissais moi-même
le morceau que je voulais montrer aux autres et j’en cachais certains.
Je maîtrisais ma présence. Demain, on pourrait tout à fait imaginer que
je délivre des droits d’accès à tel service ou telle organisation.
Plutôt que de poser mes photos sur FlickR, je les laisse chez moi et
gère les droits d’accès.”
La gestion de son (ses) identité(s) et les jeux sur l’identité sont
en tout cas des éléments essentiels dans les pratiques des réseaux
sociaux. A défaut de solutions fondées sur des standards, la
multiplicité des plates-formes a du bon : elle nous permet d’être,
parfois avec désagrément, mais souvent avec plaisir, une foule de
“personnes” différentes.
Silos sociaux ?
Reste encore à comprendre que la connexion n’aplanit pas à elle seule
les tensions individuelles et sociales. Les intérêts et les rapports de
force ne vont pas disparaître parce que les gens se connectent. Quels
effets peut-on attendre des réseaux sociaux, s’interroge Daniel Kaplan ?
Après avoir réagi assez vivement aux thèses de Thierry Crouzet,
Michel Briand, de la ville de Brest, s’interroge sur la généralisation
des pratiques “connectrices”. Il a fallu huit ans pour développer un
projet internet de quartier sur un quartier d’habitat populaire et il
faudra encore 10 ans peut-être avant que les services de la mairie
puissent publier l’information sans passer par le webmestre. Nos
pratiques sociales au travail, ou dans la vie commune, évoluent peu,
beaucoup moins que nos pratiques individuelles en tout cas. Or, les
usages de plus en plus riches des plus évolués représentent un handicap
plus fort pour ceux qui n’y ont pas accès. Dans le même sens, faisant
référence à un article de Libération
selon lequel c’est en raison de l’apparition d’une herbe devenue plus
riche que les mammouths ont disparu, Jean-Marc Manach se risque à une
analogie sur la démultiplication de l’information : “Ceux qui vont survivre sont ceux qui parviendront à digérer toute l’information, les autres risquent d’en être exclus.”
Dominique Cardon, de France Télécom R&D, rappelle que les
classes supérieures ont toujours pratiqué le réseautage social. Les
outils sont un moyen de démocratiser ces pratiques, mais du coup, on
imagine aisément que la concurrence pourrait porter sur la “qualité” du
recrutement des membres. Pour Vincent Becker de la Communauté d’agglomération de Montbéliard,
les réseaux sociaux électroniques risquent surtout de répliquer ce que
l’on voit déjà dans les réseaux sociaux réels : des milieux
professionnels homogènes, des catégories socio-professionnelles peu
différenciées et des réseaux sociaux actifs dans chaque tranche de la
pyramide sociale… “Mais alors à quoi sert-il de se mettre en
réseau si ce n’est pour reproduire les mêmes hiérarchies que
précédemment même si la productivité est augmentée ?”, se demande Jean-Baptiste Soufron, avocat. Comment de nouveaux réseaux sociaux peuvent-ils nous aider à “casser le moule” des réseaux établis ?
En outre, si les réseaux sociaux électroniques rencontrent ceux de
la vie réelle, cela pose tout de même une question sur l’authenticité
de la relation : plus on fonctionne en réseau, plus on “calcule” son
réseau. Laure Endrizzi cite l’exemple d’un outil comme CiteULike,
un service de partage de signets et de lectures pour les scientifiques
: un chercheur qui construit sa notoriété avec ces outils va-t-il être
mieux noté qu’un chercheur qui ne les utilise pas ?
Il semble en effet, souligne Cécile Méadel du Centre de sociologie de l’innovation de l’Ecole des Mines,
qu’il y ait un préalable partagé par tous les intervenants, selon
lequel il faut absolument se connecter, et que les non-connectés seront
les perdants. C’est le modèle de la sociabilité aristocratique qui
semble devoir s’imposer. Comment, dans ces formes de relation, des
formes de solidarité peuvent-elles émerger, une vision de “l’intérêt
général” peut-elle se construire ? Et quid de ceux qui, par choix de
vie, par profession, par méthode, choisiront d’autres manières d’entrer
en relation avec les autres ? L’avenir pourrait bien être à des formes
beaucoup plus diversifiées de réseaux, certaines fondées sur le nombre,
d’autres au contraire sur la raréfaction et la pertinence des contacts,
d’autres encore sous des formes très ponctuelles ou pour atteindre un
objectif précis ; certaines purement virtuelles, d’autres mariant le
contact physique aux introductions numériques…
Enfin, sur quelles valeurs se fonde la diversité des réseaux ? “La mafia et les francs-maçons sont aussi des réseaux qui marchent bien”,
rappelle Michel Briand. Certains réseaux se fonderont sur des valeurs
partagées, d’autres sur des formes de cooptation, d’autres sur le
simple intérêt (tu me mets en relation, je te mets en relation). Pour
Benjamin Bois, animateur d’un espace public numérique, les gens qui
partagent réellement quelque chose sont très peu nombreux, la plupart
consomment plutôt qu’ils n’échangent. Or l’échange ne vient pas
naturellement, même avec beaucoup de technologie. C’est cet échange
qu’il va falloir favoriser pour ne pas tomber dans des réseaux de
consommateurs qui risquent vite de s’épuiser.
On retrouve peut-être ici l’enjeu des standards et des
plates-formes. Qu’est-ce qui structurera demain les réseaux sociaux
auxquels nous appartiendrons : la logique des outils et des grands
intermédiaires, la simple masse, ou d’autres formes plus maîtrisées par
chaque participant ? Et il faudra bien, dans un paysage qu’on imagine
ici très divers, imaginer des manières de s’orienter entre
plates-formes et réseaux, d’agréger celles auxquelles on appartient…
Le domaine des réseaux sociaux en ligne est encore très jeune.
Plusieurs années seront sans doute nécessaires pour en apprendre les
bonnes pratiques, en comprendre les usages, en identifier les formes
efficaces. Leur émergence rapide, ainsi que leur diversité, montre en
tout cas que la dimension sociale de l’usage des réseaux est désormais
au premier plan des interrogations et des stratégies.
Hubert Guillaud et Daniel Kaplan

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