L’apport à la prospective et à l’innovation des analyses situationnelles et des raisonnements inductifs

Interview de Jean-Pierre Malle
 
 
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1.
Vous développez des travaux pointus sur les analyses situationnelles et
les algorithmes inductifs. Quelle est l’origine de votre intérêt pour
ces domaines ?

Dans les années 80-85, lorsque je
travaillais dans le secteur de la robotique et que je concevais des
systèmes dédiés à des unités d’assemblage semi-automatiques, je me suis
préoccupé des situations personnelles des opérateurs quand j’ai réalisé
que celles-ci influaient beaucoup sur les performances, les questions
de maintenance, etc. Or les situations des individus n’étaient jamais
prises en compte…

Par la suite, entre 1985 et 1995, dans le
cadre de mon métier d’ingénieur en organisation chez Thalès je me suis
intéressé au rôle de l’individu dans le pilotage de systèmes complexes.
Je voulais qu’on redonne aux individus les moyens de contrôler les
situations rencontrées.

A partir de là, j’ai conduit des
recherches portant sur la modélisation des situations (modèles de
capacité-maturité) et sur les algorithmes inductifs.

L’idée de
base sur laquelle repose mes recherches, est que l’analyse de
situations permet de voir ce que les situations induisent ou peuvent
induire. On ouvre ainsi le champ des possibles.

SUITE
 

2. En quoi consistent les algorithmes inductifs ?

Les algorithmes inductifs constituent la troisième catégorie des
algorithmes après les algorithmes déductifs et les algorithmes
génétiques.

Les algorithmes déductifs permettent de dérouler
des raisonnements préétablis qui traitent de façon strictement
répétitive des données en entrée pour en déduire des données en sortie.

Les algorithmes génétiques introduisent une certaine dose d’évolution
dans le traitement ce qui permet de varier les données de sortie
obtenues avec les même données d’entrée. La variation peut être
aléatoire ou fonction des traitements effectués par le passé. Dans ce
dernier cas on parle d’apprentissage.

Les algorithmes
inductifs reposent sur des principes de généralisation qui permettent
d’essayer des traitements sur des données qui n’étaient pas prévues
pour cela, en élargissant de façon arbitraire leur champ d’application.

De longue date les raisonnements inductifs ont été décriés en raison
des risques d’erreurs qu’ils génèrent. La normalisation bien pensante
les a exclus de toute formation leur préférant l’esthétique du
raisonnement déductif.

Or force est de constater que l’usage
au sein de notre société relève bien plus de comportements inductifs
que déductifs. Mettez un produit dans les mains de millions de
personnes et vous verrez émerger de nouveaux emplois de ce produit qui
curieusement, répondent à des principes inductivistes.

La
construction d’une machine inductive permettant de traiter efficacement
de l’évolution probable de situations est un chantier qui nécessite
plusieurs composantes :

–        La définition d’un cadre
d’application suffisamment restreint pour rendre possible sa
construction avec des moyens actuels,

–        La définition d’un langage approprié pour manipuler les situations,

–        Une architecture répartie et parallèle rendue possible par l’interconnexion de machines en réseau,

–        Un dispositif de supervision permettant de contrôler la convergence du système.

 
Une machine inductive est assimilable à un organisme vivant qui se
charge d’un passé, intègre des nouvelles notions, les applique parfois
de façon abusive, commet des erreurs et les corrige.

De telles
machines ont déjà été construites par le passé de façon volontaire ou
non. Nous retrouvons ces principes notamment dans les systèmes de
gestion des réseaux ou dans certains virus informatiques.

 

3.  Quels sont réellement les avantages de vos démarches par rapport aux solutions actuelles ?

Les solutions actuelles d’analyse de situation reposent à 99% sur des principes déductifs ou par apprentissage.

Prenons l’exemple des sites Internet de mise en relation. La plupart
d’entre eux sont composés d’un annuaire des offres et d’un moteur de
recherche. Pour l’utiliser vous devez décrire ce que vous proposez ou
qui vous êtes puis attendre que quelqu’un fouille dans tout çà pour
peut être « tomber » sur votre fiche.

Leur seule valeur
ajoutée réside dans la définition des critères de recherche, la taille
de la base annuaire et dans la puissance du moteur.

Mais
l’attente de celui qui offre est uniquement que son offre trouve
preneur. Rien ne lui sert de mettre en vitrine quelque chose qui n’a
pas d’acheteur, cela constitue un volume stérile.

De même
l’attente de celui qui cherche n’est pas de passer son temps à fouiller
mais d’obtenir rapidement des solutions, peu lui importe que ces
solutions soient ou non dans la base.

Le nombre de cas de
correspondance obtenu par déduction est par nature très faible. Les
offreurs ne pensent généralement pas à tout décrire se privant de
critères gagnants, ceux qui cherchent ne savent généralement pas bien
décrire non plus leur besoin et les moteurs sont souvent très sélectifs
voire bornés.

La conséquence est dramatique, chacun se plaint
que plus l’accès à l’information est large et plus le système est
chronophage et moins les chances de réussite sont grandes, ce qui
parait paradoxal. Combien d’heures une personne accepte-t-elle de
perdre chaque jour pour retrouver l’essentiel dans ses mails, dans ses
bases, sur le web ? Combien de recherches infructueuses accepte-t-on
avant de jeter l’éponge ?

De part leur structure, de tels
systèmes ne peuvent remplacer l’homme avec  son caractère imaginatif,
dans sa capacité à aller au-delà du problème, à  élargir son champ de
vision, à ouvrir de nouveaux espaces de solution. Tous ces principes
relèvent de l’induction.

 

4.   Sur quoi cela a-t-il concrètement débouché ?

En 1998, en capitalisant sur mon expérience, j’ai pu intégrer mes
travaux dans l’offre d’une société que j’ai créée (la société M8). Au
début, l’intégration s’est faite dans des méthodes d’organisation
agiles (offre Célérial) et aussi dans des offres de formation par mise
en situation. Puis, l’incorporation s’est étendue à du conseil en
organisation, des process de création, des études d’externalisation,
bref tous domaines où il y a des situations complexes à gérer.

 

5.  Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Ces dernières années (entre 2004 et 2006), j’ai créé un langage et j’ai amélioré les algorithmes.

En 2006, j’ai créé la société Ensuite Informatique pour encapsuler les
analyses situationnelles dans des machines car il est plus facile de
vendre des solutions packagées sous forme de produits.

Ensuite Informatique propose trois gammes de produits :

–          Meri+ : cette gamme vise les sites Internet de vente ou de
mise en relation. Dans cette gamme nous avons 45 moteurs dont  12 sont
qualifiés, 18 sont en développement et 15 en projet.

–          Dynial : cette gamme vise la prise en compte de situations
liées à une problématique habituelle (formation, call centers,
prospection, risques, décryptages de vidéos, intelligence économique).

–          Syger : cette gamme concerne des applications sur mesure
ainsi que les grands réseaux multicellulaires ayant à gérer des
situations très complexes

 

6.  Y a-t-il des débouchés ? Quelles ont les applications possibles ?

Nous avons analysé les débouchés en faisant en 2007 des sondages auprès
de nos clients et prospects. Cela nous a permis de démontrer l’intérêt
du marché.  D’ailleurs, nous avons pu vérifier que le concept démarrait
aussi aux USA, même si là-bas les applications sont très sectorisées.

Les applications de ce que j’ai développé peuvent se classer en trois
typologies : les applications d’optimisation,  les applications de
simulation, les applications de détection d’émergences.

7.  Quelles sont les applications plus directement liées à l’innovation et à la prospective ?

En liaison avec e-Mergences, nous avons développé ce que nous appelons
EmergencesLab pour répondre de façon très novatrice à une problématique
nouvelle dont nous sommes témoins.

En effet, tout le monde
s’accorde aujourd’hui à considérer la situation de l’utilisateur d’un
produit comme élément fondamental et déterminant pour toute approche
marketing.

Les bases de données existantes sur les individus
(clients, personnels, candidats, abonnés, usagers, etc.…), sur les
produits et les objets, les sites internet, les messageries
électroniques, sont autant de structures que les moteurs de recherche
savent parcourir.

Il ne s’agit plus de caractériser les
populations mais bien de comprendre les situations dans lesquelles
chaque utilisateur se trouve et exploiter toute nouvelle application
émergente.

La première vague Internet a permis d’élargir le
champ des données accessibles à chacun et a été consacrée à la mise à
disposition et à la circulation d’information. On a vu à cette occasion
émerger de nombreuses entreprises fournisseurs de contenu. Aujourd’hui
la technologie est entièrement maîtrisée et l’innovation se fait plus
rare.

La deuxième vague est consacrée à la gestion du sens
porté par l’information, la compréhension de la situation et les
relations entre les acteurs. Elle se caractérise par la prise en compte
des contextes et pour ce faire nécessite des progrès importants en
matière de technologie.

Il se trouve que la notion de
situation correspond à une structure d’information composée de données
complexes. Cette structure est suffisamment porteuse de sens pour
constituer une réelle évolution des architectures de systèmes
d’information. Pour autant, elle est aussi suffisamment simple pour lui
permettre de pouvoir être supportée sans attendre de ruptures
technologiques.

Nous pensons être aujourd’hui à l’aube de
l’avènement de machines d’un genre nouveau dédiées à l’analyse et la
simulation situationnelle. L’émergence de produits tels que second life
est en une illustration.

 

 

ANNEXE : le projet EmergencesLab

Le projet EmergencesLab consiste à créer une machine inductive
expérimentale et l’exploiter dans le cadre d’études de situations
d’utilisateurs de produits en vue de mettre en évidence des nouveaux
usages.

Le projet est né de la rencontre entre Jean Pierre
Malle et Eric Seulliet. Le premier a travaillé de longues années sur
les techniques inductives et a initialisé un projet les mettant en
œuvre (les moteurs Syger 8) et le second est spécialiste émérite de
l’innovation ascendante et créateur de l’Association « La Fabrique du
futur ».

Ensemble ils ont imaginé de reprendre des briques technologiques existantes :

–        L’architecture d’une machine constituée d’un réseau de cellules inductives

–        Un langage de description des situations (en V1)

–        Une maquette de navigateur permettant d’explorer et consigner des situations

L’état de départ du laboratoire pourrait ainsi permettre de disposer
rapidement d’une première machine de démonstration de la pertinence du
concept.

http://blog.e-mergences.net/archive/2008/03/07/l-apport-a-la-prospective-et-a-l-innovation-des-analyses-sit.html

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