Lu dans
Le Monde
En France, le socialisme et le libéralisme ont connu une histoire contrariée
"Socialiste et libéral." En associant deux
mots qui, en l’espace d’un siècle, ne se sont pratiquement jamais
croisés au point de devenir antinomiques, Bertrand Delanoë, le maire
(PS) de Paris, allait forcément alimenter la controverse. "Après
leur unification en 1905, les socialistes français, trop occupés à
transformer le capitalisme en société socialiste, ont affirmé leur
identité dans l’indifférence au libéralisme", constate Christophe Prochasson, directeur de recherches à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).
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"Pourtant, ajoute l’historien, un
courant, certes très minoritaire, mené par le philosophe Charles Andler
qui se définissait comme socialiste-libéral, a existé à la fin du XIXe
siècle dans le sillage de Saint-Simon ; il s’agissait de contrer
l’hégémonie jacobino-marxiste, de réunir égalité sociale et libertés
individuelles." Le solidarisme, école de pensée créée par le
dirigeant radical Léon Bourgeois, a également tenté de faire pièce à
l’influence marxiste.
"La référence au libéralisme a
complètement disparu au début du siècle dernier, car un mot s’est
imposé pour incarner les principes de liberté individuelle et de
défense de la propriété : République", insiste Laurent Bouvet, professeur de sciences politiques à l’université de Nice.
"En conciliant républicanisme et socialisme tout en radicalisant son
discours pour résister au guesdisme, Jean Jaurès a parachevé
l’effacement de l’idée de libéralisme dans la culture de la gauche", ajoute-t-il.
Plus
largement, les chercheurs en sciences politiques constatent que la
France n’a jamais été une terre très accueillante pour les principes
libéraux. A gauche, le terme de libéralisme est encore utilisé –
Ségolène Royal vient de le confirmer – en lieu et place du mot
capitalisme, même si, dans la phraséologie du PS, il faut lui ajouter
un suffixe ("ultralibéralisme") ou un adjectif ("libéralisme échevelé")
pour susciter l’indignation. Quant à la droite, elle n’a que
tardivement reconnu ce terme qu’Alain Madelin – ancien président de
Démocratie libérale – mit souvent en exergue avec un zeste de
provocation.
"IL A FALLU QUE LA GAUCHE S’ADAPTE"
"En
France, la question de la liberté – réduire le champ des lois pour
laisser d’abord les citoyens et la société civile s’organiser – a
toujours été seconde ; elle passe derrière les considérations relatives
à l’égalité", observe Thierry Leterre, professeur de sciences politiques à l’université de Versailles-Saint-Quentin. "Il existe tout de même une exception, ajoute-t-il : aucun pays n’est aussi libéral que la France en matière de respect de la vie privée." Selon lui, "il
n’est pas surprenant que Bertrand Delanoë mette en avant un libéralisme
culturel ou moral – privilégiant la reconnaissance de la laïcité, la
diversité culturelle ou la question des moeurs – proche de la
définition que les Américains donnent de ce terme".
Si les
socialistes ont parfois pratiqué le libéralisme politique (création du
PACS, élargissement des droits de la défense…) comme M. Jourdain
faisait de la prose, les historiens remarquent que, sans pour autant
réaliser une percée dans le domaine lexical, le libéralisme est
progressivement revenu en grâce à gauche depuis une vingtaine d’années.
"Lorsque, au milieu des années 1980, une partie de la droite a
commencé à se définir comme libérale, il a fallu que la gauche s’adapte", assure M. Prochasson.
Deux
des trois "forums de la rénovation" organisés à l’automne 2007 et au
début 2008 à l’initiative de la direction du Parti socialiste étaient
consacrés à des thématiques très libérales dans l’esprit : "les socialistes et l’individu" mais aussi "les socialistes et le marché".
"La reconnaissance par le PS du marché comme donnée de base de toute action économique est effective depuis dix ans", considère M. Leterre. "Les
socialistes, à mon sens – mais j’avoue n’être encore parvenue à en
convaincre aucun – devraient investir un créneau gagnant qui
consisterait à s’engager en faveur du libéralisme économique, car c’est
là que se trouvent les défis à relever", affirme la philosophe Monique Canto-Sperber. Dans ce domaine, les tabous sont encore prégnants au sein du PS. L’engagement "libéral" de M. Delanoë en matière économique s’exprime en termes très choisis : faire des socialistes "des entrepreneurs en progrès social" ou des "managers du changement".


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