le psychanalyste Serge TISSERON, auteur de « Virtuel mon Amour », décrit le nouveau rapport au monde des jeunes face aux nouveaux médias (interview On-Off-Mobile)

Lu dans On-Off-Mobile

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"Les jeunes vivent plusieurs vies"

      
   

    Auteur de "Virtuel mon amour"
(1), le psychanalyste Serge Tisseron a notamment étudié l’impact des
Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) sur les
jeunes. Il décrit le nouveau "rapport au monde" qu’ils en tirent, et
conseille aux marques de laisser des espaces d’"intimité" aux jeunes
consommateurs.

Comment les jeunes utilisent-ils les TIC ?

Les 15-25 ans utilisent les TIC avec entrain et curiosité, en explorant
toutes leurs possibilités, contrairement à leurs aînés. Ils profitent
"à fond", par exemple, des possibilités d’anonymat et d’emprunt
d’identités. Cette curiosité rappelle celle de l’enfance, où l’on
tripote tout et multiplie les expériences. Les TIC favorisent le
maintien de l’attitude curieuse et exploratrice de la petite enfance.
C’est d’ailleurs un conseil que l’on peut donner aux adultes : s’ils
veulent profiter des TIC, qu’ils renouent avec cet esprit. Les TIC sont
le "pays où l’enfance est permanente".

Les TIC sont aussi à l’origine du multitasking ?

Oui, dans le même moment, on peut écouter son MP3, regarder la télé et
feuilleter un journal… Les jeunes ont été les premiers à le pratiquer
et les adultes s’y mettent. Cela a commencé par le fait de rédiger ses
devoirs avec la radio, puis devant la télé, enfin en téléphonant avec
son mobile. Mais les individus ont toujours cherché à faire plusieurs
choses en même temps. Cela fait bien longtemps qu’on écoute la radio en
épluchant les légumes ou en se rasant par exemple. La nouveauté, c’est
qu’aujourd’hui on fait non pas deux, mais trois ou quatre choses à la
fois, que les TIC sont impliquées et qu’on a donné un nom à ce
phénomène.

Le multitasking vous semble-t-il un phénomène durable ?

Oui. On est toujours plus sollicité et on manque de temps. Le résultat
est qu’on cherche à faire plus de choses en parallèle… tout en
réduisant son temps de sommeil. De plus, beaucoup de ces outils
laissent les mains libres. La télécommande devient unique, le téléphone
se greffe à l’oreille… La personne se retrouve pieds et poings
"déliés" et peut faire autre chose. En outre, les modes d’emploi sont
simplissimes, c’est le "plug and play", et quand il y a une panne, les
machines s’auto réparent. Tout cela est-il mieux ou pire qu’avant ? Ni
l’un ni l’autre. Les jeunes ont un nouveau rapport au monde, avec de
nouvelles valeurs et de nouveaux repères – c’est tout.

N’exagérez vous pas en écrivant que l’ordinateur devient leur "premier interlocuteur" ?

Ce n’est pas la seule tendance, mais ça en est une. D’un côté, derrière
les TIC, il y a effectivement un désir d’interagir avec les autres.
Téléphoner, jouer en réseau, aller sur un site communautaire, tout cela
est de la socialisation. Mais j’observe une autre tendance : celle de
se "rabattre" sur l’ordinateur quand on est frustré en société. Une
contrariété ? Le jeune se reporte vers un espace virtuel, et non plus
vers un ami ou un parent. Toutefois, globalement, les jeunes ont
toujours autant de plaisir à se rencontrer. Et si le virtuel est une
porte vers l’imaginaire, c’est aussi un tremplin vers le réel. Mais à
condition que notre vie réelle ne soit pas trop frustrante…

Qu’en est-il du mobile ?

Il offre une nouvelle "gestion" de sa présence aux autres. Avant, on
était appelé, et on répondait ou on offrait la possibilité de laisser
un message. Avec le mobile, maintenant, on peut être à la fois présent
et absent, comme un avatar. On interagit avec la personne avec laquelle
on parle, mais on peut faire beaucoup d’autres choses en même temps. Le
jeune, en particulier avec ses amis, répond au téléphone, mais n’est
jamais 100% disponible. Le ton est évasif, la qualité de la relation
n’est pas garantie. C’est une illustration de plus du fait que les TIC
donnent la priorité à la quantité sur la qualité. Regardez les sites
communautaires ou les blogs : à quoi rime d’avoir "500 amis" ? C’est
évidemment pour se consoler de l’impression pénible de n’en avoir aucun
vrai.

Quelles évolutions envisagez-vous ?

D’abord la mobilité, parce qu’elle permet de lutter contre le risque de
l’ennui, qu’elle crée un sentiment de liberté et que les TIC la
favorisent. Le jeune veut être mobile dans ses relations, ses échanges,
son emploi du temps. Les TIC lui offrent l’illusion de pouvoir mener
plusieurs vies en parallèle, il en profite et la simultanéité devient
reine. Mais souvent, l’illusion n’est là que pour cacher le vide. C’est
pourquoi certains jeunes risquent d’entrer en résistance. Ils réduiront
leur usage des TIC. Certes, ils conserveront leur mobile, pour des
raisons de sécurité : pouvoir joindre et être joint à tout moment. Mais
tout le monde n’aura pas un ordinateur dans sa poche pour lire ses
mails. Devant les bouleversements, il y a toujours des "pros" et des
"antis" qui se dégagent.

Le Baromètre on-off-mobile PagesJaunes/UDA/TNS
montre que les jeunes, sur les sites communautaires, ne sont pas
hostiles à la présence de publicités, voire les trouve "plus
sympathiques" que les publicités classiques. Qu’en pensez vous ?

Les 15-20 ans ont grandi avec la publicité. Elle appartient à leur
environnement. Elle a aussi su se faire aimer, en investissant argent
et ingéniosité. Ma question est toutefois : de quelle façon les jeunes
sont-ils sensibles à cette présence ? C’est vrai que la publicité nous
a habitués à sa présence colorée. Si les murs de nos villes étaient
vides d’affiches, ils prendraient un air d’ennui. Mais cela ne signifie
t il pas aussi que les jeunes sont "vaccinés" et que la publicité ne
les touche pas ? L’indifférence aux marques… ce point est à
surveiller.

Une recommandation aux marques qui s’adressent aux jeunes ?

Les TIC supposent qu’on ait envie de se raconter : blogs, life stream,
twitter… renvoient à un “désir d’extimité". Mais ce désir ne dure que
si le “désir d’intimité” est satisfait. Les jeunes ont besoin de
refuges et d’intimité au sein des espaces virtuels aussi. Sinon, ils se
sentiront piégés, et, après une période d’enthousiasme, ils risquent de
se retirer. C’est pourquoi les TIC doivent introduire une possibilité
de rectifier les données laissées sur les sites ou réseaux. Les jeunes
doivent avoir un droit de retrait, de correction, voire de se "faire
oublier". Avec Facebook, tout est tombé dans le domaine public. Or, les
individus ont besoin de rester maîtres de leur intimité. Il faut
imaginer des TIC qui protègent mieux et plus les données personnelles.

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