Lu dans Liberation
Philosophie et mauvais sujets
Jean-Paul Jouary, professeur de philosophie
Comme
chaque année, l’épreuve de philosophie du baccalauréat occasionne à la
fois un regain d’intérêt pour cette matière dans le grand public et
quelques misérables manœuvres contre son enseignement. Il est vrai que
la philosophie n’est pas une discipline tout à fait comme les autres
puisque, si toutes les autres sollicitent et développent bien sûr la
réflexion et l’esprit critique des élèves, la philosophie en fait son
objet et l’étend à toutes les dimensions de la vie individuelle et
collective. C’est en France que cette ambition est née, et qu’elle
occupe une place si importante ; c’est donc en France qu’elle fait
l’objet d’attaques permanentes.
Il y a quelques années encore, une grande offensive fut menée pour
remettre en question l’esprit de l’enseignement philosophique comme
apprentissage personnel à partir de notions, d’une réflexion critique
nourrie par le patrimoine universel des auteurs. Les élèves n’en sont
plus capables lançait-on, et les professeurs sont désespérés. Il
faudrait donc passer à une part au moins d’«histoire des idées» et en
finir avec la dissertation au profit d’exercices moins ambitieux mais
plus faciles à préparer et à noter. Cette offensive trouva si peu de
soutien chez les intéressés que, dans la consultation qui fut
organisée, plus de 80 % des professeurs de philosophie repoussèrent
cette remise en question qui enlevait son sens à leur métier.
Cette année, dans des circonstances estimées plus propices pour
réussir aujourd’hui ce qui avait échoué hier, on voit réapparaître les
mêmes acteurs de ces attaques, sous la houlette de l’ancien ministre
qui les avait initiées. Dans le journal la Croix on en lit un
qui lance une vengeresse attaque contre l’enseignement philosophique
fort mal en point à ses yeux, contre les enseignants qui notent
n’importe comment, et qui propose une fois de plus le passage à une
histoire des idées. A la télévision, on entend proclamer qu’il faut
modifier l’épreuve de philosophie.
Mais comment disqualifier un enseignement, et l’épreuve qui la
prolonge, qui permettent d’atteindre leurs objectifs essentiels ?
L’idéal serait bien sûr que le jour de l’examen une série de sujets
provoque des effets qui suscitent un désarroi propre à faire croire que
c’est l’épreuve elle-même qui pose problème. C’est très exactement ce
que les élèves de terminale de la série littéraire viennent de subir :
pour la première fois de mémoire d’enseignant, ils ont dû choisir entre
deux sujets et un texte, certes chacun conforme aux programmes, mais
dont la conjonction rend l’épreuve extrêmement difficile pour une
majorité de candidats, à commencer par les plus fragiles (1). Difficile
d’y trouver de quoi prolonger une année de remises en question
personnelles et de plaisirs de la découverte, d’y voir une chance
offerte aux élèves qui ont dû consacrer le plus d’efforts pour accéder
aux exigences de cette discipline, d’y voir une invitation à finir
cette année avec le sentiment que tant d’heures de réflexion sur son
existence pourront être évaluées pour ce qu’elles ont permis de
construire à l’intérieur de soi. Très bons sujets donc cette année dans
toutes les sections du bac, sauf dans celle où la philosophie tient le
plus de place et où elle est le plus directement menacée. Si on avait
voulu instrumentaliser les sujets du baccalauréat pour remettre
l’épreuve en question, on ne s’y serait pas pris autrement.
Il est à parier que ceux qui ont présidé à ce choix vont en prendre
prétexte pour relancer leur vieux combat. Aux frais des élèves. Les
professeurs de philosophie et tous ceux que la formation de l’esprit
critique intéresse, devront ne pas se tromper d’adversaire.
(1) Premier sujet : «La perception peut-elle
s’éduquer ?» Sujet technique sur une notion marginale, accessible aux
seuls excellents élèves. Second sujet : «Une connaissance du vivant
est-elle possible ?» Beau sujet d’épistémologie, aussi difficile que le
précédent. Beaucoup d’élèves se reportent sur le texte de Sartre, mais
lisent la première phrase : «Puisque la liberté exige que la
réussite ne découle pas de la décision comme une conséquence, il faut
que la réalisation puisse à chaque instant ne pas être, pour des
raisons indépendantes du projet même et de sa précision…» Le président de cette commission des sujets n’a pu ignorer ce qu’il faisait.

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