Lu dans Libération
Par Jean Viard, sociologue, directeur de recherche au CNRS
Défendre
les 35 heures aujourd’hui fait indéniablement ringard. Car «tout le
monde» en connaît les conséquences catastrophiques ! La situation de
faillite dont parle notre Premier ministre en découle, la France a
perdu le goût du travail… Mais quelqu’un aurait-il l’amabilité de me
citer la référence de l’ouvrage, ou de la thèse, qui fonde ces
affirmations ? En réalité, ce texte n’existe pas, car la saturation de
l’espace public par ces débats faussement d’évidence est un débat
idéologique que la droite a gagné – y compris dans les propres rangs de
la gauche. Il ne reste que ces pauvres salariés profitant des 35 heures
pour les défendre. A 80 % d’après certaines études. Le monde du
travail, en somme, et leurs vieux machins de syndicats…
Soyons donc modernes avec Messieurs Sarkozy, Fillon et Copé ! Les 35
heures ont été pensées dans les années 90, à une époque où les ravages
de l’informatisation et les nouveaux concurrents d’Asie nous ont fait
lire La Fin du travail de Jeremy Rifkin. La montée,
semblait-il, inexorable du chômage, a fait chercher des solutions dans
l’urgence. Gilles de Robien essaya des 35 heures souples, Volkswagen
aussi… Puis les lois Aubry furent françaises et réglementaires. L’idée
d’alors de partage du gâteau travail fait aujourd’hui – et à juste
titre je crois – vieux jeu. Mais le contexte de la mesure ne doit pas
être confondu avec le fond du débat. La durée du travail est de tout
temps une décision politique : journée de 12 heures, 10 heures ou 8
heures, dimanche férié, congés payés, âge de la retraite, travail du
dimanche ou de nuit… La durée du travail a diminué avant 1789 dans les
villes, augmenté massivement après la Révolution, commencé à décroître
après 1848. Aujourd’hui, nous travaillons à peu près 65 000 heures dans
nos vies contre 200 000 heures à l’époque. En même temps, notre vie est
passée de 500 000 heures avant 1914 à 700 000 heures aujourd’hui. Et
les deux choses sont liées.
Ainsi, maintenant, après avoir étudié, travaillé et dormi, il nous
reste près de 60 % de notre temps de vie de disponible pour autre
chose, contre 20 % avant 1914 : là est la grande révolution économique,
sociale et culturelle du XXe siècle. C’est pourquoi on peut
aujourd’hui «se réaliser dans son travail», y compris les dames – et le
contrat de travail, quand il est à durée indéterminée, est aujourd’hui
plus protecteur pour les mamans que le contrat de mariage. N’oublions
pas que cette France des 35 heures est aussi celle des deux enfants par
femme dont 57 % naissent hors mariage. Donc, nous sommes face à un
enjeu fondateur de notre avenir, où se lient productivité du travail
horaire (où nous sommes leaders mondiaux), objectifs collectifs de
production (voulons-nous travailler, produire et polluer par exemple
autant que les Etats-Unis ?), l’équilibre de nos vies entre travail
salarié, famille, action éducative auprès des enfants, temps à soi,
sommeil, temps citoyen.
Ce débat de société doit avoir lieu. La gauche doit remettre la
question du travail au cœur de sa problématique. La droite doit cesser
de nous jouer sa fanfare idéologique. On doit penser travail des
couples, et place des enfants – depuis 1974 où plus de 50 % des femmes
sont salariées, la question du travail pensée par et pour les hommes
doit être revisitée. Sait-on que la moyenne européenne du temps de
travail par couple est de 70 heures ? Sait-on aussi que près de 20 %
des femmes diplômées mariées italiennes n’auront jamais d’enfants par
choix de carrière ? Et qui va payer leurs retraites ? Doit-on encore
parler en années pour penser les retraites ? Comment lutter contre le
fléau des temps partiels subis (essentiellement mamans célibataires) ?
La politique des heures supplémentaires n’est-elle pas d’abord un
retour aux valeurs masculines du travail… Autrement dit, nous avons,
avec les 35 heures, commencé à sortir de l’ordre masculin du travail
industriel, 8 heures 5 jours sur 7, 11 mois sur 12, avant 60 ans. Nous
sommes entrés un peu par hasard dans un nouvel ordre, plus individuel,
plus souple, qui doit être plus créatif, adapté à une société de
l’économie de la connaissance et du service. Il faut poursuivre, penser
la durée du travail sur la vie, 67 000 heures minimum pour tous (35
heures sur 42 ans) en échange du droit aux études, à la santé, à la
retraite, à partir de 18 ans, avec de possibles réductions pour études
longues, enfants, pénibilité, risques…
Il nous faut inventer une citoyenneté par l’engagement dans la
société par le travail, pour tous. Favoriser la productivité du travail
sur la durée du travail, la capacité du choix à différents moments de
sa vie, développer les irrégularités, les discontinuités, les
renouvellements voulus. Peut-être favoriser l’entrée dans les emplois
publics en fin de parcours professionnel pour un État basé sur
l’expérimentation et la maturité de ses agents – y compris avec des
salaires de fin de carrière plus bas quand les enfants sont grands et
la maison payée mais des salaires de début de carrière en croissance
plus rapide. Il n’est pas possible que la vie se soit allongée de 25
ans en un siècle, que les femmes aient bientôt un taux d’emploi salarié
comparable aux hommes, que la nature des emplois ait été bousculée par
les révolutions technologiques, que l’on fasse 30 000 heures d’études
pour travailler 67 000 heures… sans qu’un véritable débat de société ne
s’ouvre sur une politique du temps et des protections sociales
nécessaires à ce temps long, discontinu, passionnant, irrégulier. Il
n’est pas possible qu’on nous ressorte comme modernes les discours
antisociaux et antihausse des salaires horaires de la pire droite
anti-1936, et ce tout en citant Blum et les acquis de 1936 comme notre
culture commune.
Les 35 heures ont ouvert un nouveau compte des temps sociaux, ce
indépendamment du discours qui les justifia, un temps qu’il va falloir
construire et réguler, démocratiser. Un temps où la productivité doit
croître, la créativité augmenter, la protection sociale devenir plus
individuelle pour protéger nos modes de vie actuels. Un temps post-35
heures, où chacun peut travailler plus ou moins suivant les épisodes de
sa vie, sans logique de carrière rigide, ni âge butoir imposé. Le
dépassement des 35 heures comme nouvelle liberté donc, mais pour tous
et par choix.
Dernier ouvrage paru :
Éloge de la mobilité, essai sur le capital temps libre et la valeur travail, 208 p, L’aube poche 2008.


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