Lu dans Les Échos
Les manifestations contre l’envolée des prix alimentaires et des
carburants se multiplient dans le monde. Les pauvres voient leurs
revenus diminuer avec le ralentissement de la croissance mondiale.
Comment répondre aux inquiétudes légitimes de leurs électeurs ? Aux
Etats-Unis, John McCain a choisi, comme Hillary Clinton, la solution de
facilité et prôné une suspension de la taxe sur l’essence, au moins
pour l’été. Seul Barack Obama est resté ferme et a rejeté cette idée
qui aurait abouti à une hausse de la demande de pétrole et… compensé
les effets de la suppression des taxes. Mais si McCain se trompe, que
faut-il faire ?
Quand George W. Bush a été élu, il a décrété que
l’allégement fiscal en faveur des riches constituerait le remède à tous
les maux : en dynamisant l’économie, tout le monde en profiterait.
Cette politique est devenue à la mode en Europe et ailleurs, mais elle
a échoué. Les baisses d’impôt étaient censées stimuler l’épargne ?
L’épargne des ménages américains est tombée à zéro. Elles étaient
censées stimuler l’emploi ? Le taux des actifs est inférieur à celui
des années 1990. S’il y a eu croissance, elle n’a profité qu’aux mieux
nantis.
La productivité a, certes, progressé mais cela n’a rien
eu à voir avec les innovations financières de Wall Street. Les produits
financiers créés n’ont pas géré les risques, ils les ont augmenté. Ils
étaient si opaques et complexes que ni Wall Street ni les agences de
notation ne pouvaient les évaluer correctement. Dans le même temps, le
secteur financier n’a pas su créer des produits capables d’aider les
ménages à gérer les risques liés à l’accession à la propriété
immobilière. Des millions d’Américains vont sans doute perdre leur
maison et, avec elles, les économies d’une vie.
De même, au coeur
du succès de l’Amérique figure la technologie, symbolisée par la
Silicon Valley. Ironie de l’histoire, les scientifiques à l’origine des
avancées qui ont permis une croissance fondée sur les nouvelles
technologies et les compagnies de capital-risque qui les ont financées
n’ont pas été ceux qui ont touché le plus de dividendes de leurs
efforts durant l’âge d’or de la bulle immobilière. Ces vrais
investissements ont été occultés par les jeux des acteurs des marchés
financiers.
Le monde doit repenser les sources de la croissance
et en tirer les leçons fiscales. Pourquoi les spéculateurs qui
s’enrichissent au casino de Wall Street seraient-ils moins taxés que
ceux qui gagnent leur vie autrement ? Les plus-values devraient être
taxées au moins autant que les autres revenus.
Etant donné
l’immense augmentation des inégalités dans la plupart des pays, il
semble cohérent de taxer plus lourdement ceux qui ont réussi afin
d’aider les laissés-pour-compte de la mondialisation et des changements
technologiques. Cela pourrait limiter les tensions dues à la flambée
des prix des produits alimentaires et de l’énergie. Ceux qui, comme les
Etats-Unis, disposent de programmes d’aide alimentaire, doivent
absolument les augmenter afin de protéger les normes nutritionnelles.
Et les pays qui n’en ont pas devraient songer à mettre en place de tels
programmes.
S’il faut promouvoir les sources d’énergie
renouvelable, il faut en exclure celles qui altèrent l’offre de
nourriture. Les subventions américaines à l’éthanol, à base de maïs,
profitent plus aux producteurs d’éthanol qu’à la lutte contre le
réchauffement climatique. Les énormes subventions agricoles aux
Etats-Unis et dans l’Union européenne ont affaibli l’agriculture dans
le monde en développement. L’aide au développement consacrée à
l’agriculture est passée d’un maximum de 17 % de l’aide totale à… 3 %
aujourd’hui. Et certains donateurs exigent que les subventions aux
engrais soient supprimées, ce qui rend la concurrence encore plus
difficile pour les agriculteurs à court d’argent.
Réduire, voire
éliminer, les politiques agricoles et énergétiques erronées, et aider
les pays les plus pauvres à améliorer leurs capacités à produire de la
nourriture n’est qu’un début : nous avons traité nos ressources les
plus précieuses, l’air et l’eau propre, comme si elles étaient
gratuites. Seuls de nouveaux schémas de consommation et de production
pourront résoudre ce problème de ressources des plus fondamentaux.
Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie 2001


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