Nicolas Sarkozy a demandé à deux prix Nobel d’économie
de réfléchir sur de nouveaux indicateurs de richesse. Le plus connu, le
PIB, serait devenu obsolète et incomplet. La science économique a mis
en perspective différentes approches de la richesse et du bien-être.
Deux écoles s’affrontent, deux visions du monde s’opposent… Voici la
seconde présentée.
Nous avons vu dans un article
précédent la vision néoclassique du bien-être et les implications
sociétales qui en découlent. L’objectif de ce second volet est de
présenter les limites d’une telle vision et de proposer une alternative
crédible. Cependant, n’attendez pas pas ici de réponses toutes faites,
cette article doit être compris, non pas comme une bonne parole parmi
tant d’autre, mais comme une sorte d’étrier permettant, je l’espère, de
comprendre les enjeux et offrant un éclairage le plus simple possible
des théories hétérodoxes.
Pour débuter, cette analyse part de trois postulats fondamentaux :
Le PIB est un indicateur limité du bien-être.
La
redéfinition de la richesse est nécessaire à la redéfinition de la
place du travail dans nos sociétés, et à la conceptualisation du
nouveau développement durable.
La richesse ?
Qui n’a jamais entendu parler du produit intérieur brut (PIB) ?
Qui n’a jamais entendu parler de sa croissance ? Mais comment le
définir ? Le PIB est la somme des valeurs ajoutées monétaires
(exprimées par un prix). Par conséquent, il exclut toute les activités
extérieures à la sphère monétaire, comme le travail bénévole ou la
socialisation familiale par exemple. A contrario, il prend en
considération des activités économiques néfastes et peu enclin à
améliorer le bien-être de tous, prenons l’exemple des activités
polluantes ou des productions nuisibles. De plus, comme nous l’avons vu
précédemment, à partir d’un seuil de PIB (15000€/pers/an)
l’amélioration du bien-être semble décliner.
La conception de la richesse dépend essentiellement du système
économique actuel qui centralise son objectif et ses finalités autour
de la production de valeur pour le capital c’est à dire la croissance du PIB .
La richesse est donc purement monétaire, telle est la conception
traditionnelle. Pour comprendre cela, nous devons revenir sur un point
théorique central et primordial. En effet, cette vision et définition
de la richesse découle du refus des économistes néoclassiques de
distinguer valeur d’usage (VU) et valeur d’échange (VE). Cette
distinction apportée par Aristote, Smith, Ricardo et Marx souligne la
différence entre la richesse (la VU) et la valeur (VE). En effet, la VU
est l’utilité apportée par la consommation de tel ou tel produit, par
l’utilité de telle ou telle activité… La valeur d’échange est la
valeur qui vient grossir le capital. Pour l’analyse néoclassique, cette
distinction n’existe pas, ainsi, tout ce qui vaut est richesse. On
retrouve la derrière la conception de l’optimum de Pareto et de
l’économie du bien-être. L’accumulation matérielle et la maximisation
des revenus sont sources de valeur et donc de richesse.
Quelles sont les conséquences de ce postulat ? Seuls les biens
et services marchands et monétaires sont utiles et permettent
d’accroître le bien-être collectif et individuel. Nous comprenons
maintenant pourquoi l’idée centrale de l’économie libérale est la
privatisation et la place centrale du marché. L’évaluation monétaire
permet des choix rationnels sur les marchés autorégulés.
La richesse vaut plus que la valeur.
Cependant, « le champ de la richesse ne se réduit pas à la valeur »
, pour reprendre l’expression de J-M Harribey. Comment illustrer cette
expression ? Prenons l’exemple du lait maternel bu par le nourrisson au
sein de sa mère, a-t-il une valeur d’échange ? Non. A-t-il une valeur
utilité ? Oui, car cet acte maternel est la vie ! La VU est infinie
mais il n’existe aucune VE, aucun prix, aucune expression monétaire.
Nous pourrions trouver une multitude d’exemple, la lumière du soleil,
le rôle des vents, la socialisation, la biodiversité…
La vision néoclassique et libérale, qui réfute cette différence
fondamentale, nie l’existence de richesses non monétaires et non
marchandes. Ainsi, le PIB mesure ce qui est produit mais ne
comptabilise pas les activités bénévoles, l’éducation personnelle, le
travail domestique, le temps passé à écrire cet article, etc… qui
permettent sans conteste d’améliorer le bien être de tous, la richesse
d’une nation. La croissance du PIB correspond essentiellement à la
croissance de la sphère monétaire et marchande. Car même si le PIB
prend en compte les activités de services publics collectif, ils sont
exprimés monétairement (mais ne sont pas vendus), la conception
libérale néoclassique ne trouve aucune place pour l’activité de service
publique non marchand. En effet, l’éducation, la santé pour ne citer
qu’eux, doivent être privatisées car seul le marché est efficace, et la
satisfaction des besoins ne peut provenir que de l’extension de la
sphère marchande. L’expansion de la sphère marchande (VE) entraîne avec
elle l’expansion de la richesse (VU).
Implications
Cette vision biaisée amène aux pires conclusions. Voici extrait des analyses d’économistes. J-L.Mingué (1977), « en
faisant l’hypothèse initiale que seuls les croyants s’adonnent à la
pratique religieuse, on peut percevoir le ménage comme producteur d’un
bien d’investissement, d’un bien durable dont les bénéfices, à la
différence de tous les autres biens, ne se réaliseront que dans
l’au-delà. Ainsi, dans la fonction d’utilité du ménage, l’un des
éléments, disons Z1, identifie la valeur actuelle de la consommation
posthume : U=U(Z1,,,, Zm)… » [René Passet, une économie de rêve, p.82]. Toujours pour Mingué [in Passet, page 76], « pour
consentir à la formation d’un ménage, [les intéressés] doivent en
escompter un gain d’utilité. L’utilité obtenue dépendra de biens et
services produits à l’intérieur du ménage par la combinaison des inputs
acquis sur le marché et leur propre temps… de l’analyse des coût du
mariage, la dimension la plus fertile en corollaire concerne les coûts
associés à la recherche du conjoint optimal… » . Summer L., 1992 à la banque mondiale « le
calcul du coût d’une pollution dangereuse pour la santé dépend des
profits absorbés par l’accroissement de la morbidité et de la
mortalité… Je pense que la logique économique qui veut que des masses
de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus
faibles est imparable » [in René Passet, p.67].
La logique du slogan présidentiel « travailler plus, pour gagner plus »,
s’inscrit dans cette logique libérale. L’objectif derrière est
l’accroissement toujours plus irrésistible de cette sphère marchande
qui dans l’imaginaire enrichira le pays. Travailler toujours plus, et
perdre du temps pour d’autres activités affaiblie le lien social,
affaiblie les solidarités, détruit toute cette richesse non matérielle
qui fait avancer les sociétés. Travailler plus pour le capital et moins
pour soi, n’est-ce pas une forme de retour en arrière quand on sait que
l’histoire de l’Humanité se comprend par la baisse du temps passé par
les hommes au travail. La baisse du temps de travail pour mieux vivre
est nécessaire et source de richesse pour la nation. Ne travailler que
pour la satisfaction de besoins essentiels, offrir du temps libre pour
l’activité non marchande et non monétaire est créateur de lien social
et source de richesse collective. La baisse du temps de travail
détermine une nouvelle économie, non pas celle qui tente de
rationaliser le comportement humain, mais celle qui de tout temps
souhaite économiser ; le travail et les ressources naturelles. Le
progrès de l’Humanité ne passerait-il pas par là ?
Ces deux visions de la richesse mettent en avant deux
philosophies et modèles de développement. La société du bien être
marchand et matériel, l’homme rationnel en situation de concurrence,
l’économie de marché. La société qui refuse la marchandisation, qui
réhabilite la production non marchande et des services publics
performants, qui partage le travail. Reconsidérer la richesse est un
préalable important à la redéfinition des objectifs et finalités de nos
sociétés. Cette redéfinition a pour avantage d’apporter une réponse
claire et précise à la logique de marchandisation puisque tout
simplement la richesse n’est plus à rechercher systématiquement dans la
sphère monétaire et marchande. Nous en sommes tous conscients, mais
théoriser ce postulat est un préalable à la constitution d’une théorie
alternative. Cette dernière fondée sur les idées suivantes ; le travail
se partage, le principe de privatisation et marchandisation perd tous
fondements théoriques, le concept de développement durable ne peut pas
se résumer à la recherche d’une « croissance durable ».
PS : pour plus de renseignements :
René Passet, L’illusion néo-libérale
J-M Harribey, Démence sénile du capital
le développement en question
Posté par : jeremy dumont
Posté sur : le vide poches / planning stratégique
Source : cozop

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