Grace Jones – Sunset Sunrise (2008)
Il me semble que la notion de bien commun est essentielle, grace jones en parle trés bien…(jérémy dumont)
L’EMERGENCE DU BIEN COMMUN
Malgré nos difficultés à tous de
compréhension de l’ampleur de la crise actuelle, il faut déjà se
risquer à l’exercice de la prévision. Vers quels imaginaires nouveaux
allons-nous ? Quelle sera l’inscription de la déroute de l’économie
dite financière dans les représentations les plus courantes de la
valeur ajoutée perçue des biens et des services ? Les tentatives de
solutions actuelles apportées à l’intérieur du système financier sont
utiles, mais elles ne sont rien sans un arrimage à des représentations
beaucoup plus larges, dont les produits et services bancaires ne sont
qu’un petit élément….
Ces dernières années ont été caractérisées par une véritable bulle
d’idées et de modèles économiques autour de la figure de l’économie de
l’immatériel. De quoi d’agissait-il ? Principalement, d’une tentative
de dépassement de la différence entre l’offre d’un côté et la demande
de l’autre par les pratiques d’interactivité. Et pas seulement dans la
seule sphère d’internet. Dans un monde dont l’interactivité est
l’horizon, les stocks – qu’il s’agisse de produits ou d’actifs –
doivent tendanciellement devenir des flux et être lus comme tels.
L’imbrication du virtuel et du réel
Les
produits les plus aisés à commercialiser ne sont-ils pas devenus les
forfaits et abonnements, qui transforment la transaction marchande en
relation et en commerce des accès ? Même le trafic des biens tangibles
n’échappe guère à une recherche toujours plus poussée de fidélisation
du « capital client ». A un autre niveau, le problème des entreprises
est moins celui de l’affirmation de leur raison sociale « dans les murs
» que celui de leur inscription au cœur d’un tissu relationnel premier,
tramé de « parties prenantes » et de « territoires compétitifs », dont
elles doivent savoir capter les compétences et les différents types de
réseaux. Les outils de valorisation des actifs financiers, de la même
façon, ont démonétisé l’évaluation par les coûts historiques pour lui
substituer une recherche permanente de « fair value », de valeur de
marché instantanée des actifs, qui a permis de donner à tous types
d’options de croissance la validité et la saveur de la réalité.
Produits, périmètres des entreprises, et actifs, ont connu un intense
mouvement de dématérialisation, dans la mesure où par dématérialisation
il faut entendre une incorporation toujours plus poussée des flux dans
la production, du potentiel dans les outils d’évaluation, et des
éléments d’images et de marque dans la perception de la valeur ajoutée
servie par les biens.
Nous avons ainsi fabriqué un monde
d’imbrications étroites entre virtuel et réel, et il serait bien
imprudent de considérer que les seules activités financières seraient
responsables de l’écart spéculatif que nous payons actuellement.
Après la crise, deux tendances lourdes
Aussi, dans le monde de la consommation, les conséquences concrètes de la crise actuelle seront doubles.
Nous
allons sans doute assister à une forte réaction industrialiste, qui
cherchera à extirper des biens et services toute dimension spéculative.
Tout ce qui ressemble à un « produit dérivé », dans le domaine de la
finance comme dans celui du marketing, devra rendre raison de son «
sous-jacent ». Les biens qui ne produisent aucune option additionnelle,
aucun débordement par rapport au contour de leur utilité première,
seront particulièrement valorisés. On ne voudra plus payer pour des
qualités ou des fonctionnalités supplémentaires, qui apparaitront comme
autant d’attributs factices. Les produits « low-cost », qui ne cessent
de progresser depuis cinq ans, vont connaître une vigueur renouvelée.
Notre « système des objets » ira vers une forme de radicale
simplification. Dacia est ainsi sans doute de plus en plus l’avenir de
Renault.
Mais, à l’inverse, du côté de la complexité, nous allons
assister à la migration de l’ensemble des pratiques et de l’imaginaire
de l’économie de l’immatériel vers une thématisation nouvelle du
concept de bien commun. Parce que, sans doute, notre seul espoir d’un
renouveau de la croissance réside dans le nouvel horizon des industries
vertes. Qui impliqueront d’indexer les formes principales de la valeur
ajoutée perçue par chacun sur la contribution des facteurs de
production à la sauvegarde ou à la progression des équilibres de la
biosphère. De normes extérieures de limitation de l’activité, les
facteurs de la « contrainte écologique » pourraient bien au contraire
être intégrés en son cœur même, comme sa principale stimulation – ainsi
que le pointait l’important rapport de Nicholas Stern dès 2006. Les
impacts sociaux comme environnementaux des biens et produits, d’effets
dérivés, pourraient ainsi devenir l’indice le mieux compris de leur
nouvelle attractivité – voire, dans des formes inédites qui restent à
inventer, de leur désirabilité.
De la notion d’’’immatériel’’ à celle de ’’bien commun’’
De
même, la noosphère et les activités de l’esprit devront être
requalifiés. Le mouvement de dématérialisation à l’œuvre depuis les
années 90 a aussi été la mise en œuvre de connectiques dans presque
tous les domaines : entre l’entreprise et ses multiples partenaires,
prestataires, et « co-opétiteurs ». Entre les consommateurs et les
marques. Entre individus. Mais, surtout, l’économie s’est davantage
appuyée sur les progrès de la noosphère et sur ses puissants effets de
réseau que l’inverse. Le marketing est ainsi devenu, dans la période
antérieure, une activité à grande échelle de captation, voire de
prédation, des productions culturelles et de l’immense espace
intersubjectif ouvert par les nouvelles technologies. L’économie de
l’immatériel apparaît dans son après-coup comme une préparation
quasi-programmatique de la révélation de l’importance cruciale des
phénomènes de mutualisation et d’interactions complexes, si complexes
qu’elles fonctionnent comme des infrastructures d’échanges ressemblant
à s’y méprendre à la définition que l’on peut donner d’un bien public.
Comment, d’ailleurs, envisager un autre développement, dans un monde
qui engage une quasi-nationalisation globale de son système bancaire,
et qui reconnaît ainsi à la circulation monétaire une valeur telle
qu’il ne saurait être question d’en risquer davantage la moindre
défaillance ? Les biens et services de ce nouvel imaginaire devront se
présenter comme des « hubs » ouverts, permettant une multitude d’accès,
favorisant toutes les formes de socialisation. Ils s’appuieront de
façon fondamentale, pour les mimer ou pour les intégrer au cœur du
modèle de consommation qu’ils proposeront, sur les concepts de
non-rivalité et non-excluabilité : tout le monde peut s’en servir, et
s’en servir n’exclut pas les autres. Pour reprendre l’exemple
automobile, ainsi que le notait justement récemment Bruno Marzloff dans
Le Monde, Renault serait sans doute bien inspiré de signer avec
Autolib’.
Posté sur : le vide poches / planning stratégique
Posté par : jérémy dumont

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