Relecture d’une analyse fondamentale : les réseaux sociaux selon Michel Forsé

"Auteur avec A. Degenne des Réseaux Sociaux
paru en 1994 (réédité en 2004), M. Forsé condense ici son analyse de l'impact
sur les individus des réseaux sociaux ainsi que leurs stratégies de mise en
lien."

 
Quelles contraintes les réseaux font-ils peser sur les individus ? Si la
structure d’un réseau tend à favoriser tel ou tel comportement, c’est sans
déterminisme puisque celle-ci est également le fruit des interactions entre les
individus qui la composent. Une analyse structurale a ainsi pu montrer les
différences de générations entre des jeunes qui ont un usage des réseaux plutôt
tournés vers l’extérieur, et des plus anciens, recentrés sur les réseaux de
proximité, familiaux et géographiques.

 

Un réseau social est un ensemble de relations entre un
ensemble d’acteurs. Cet ensemble peut être organisé (une entreprise, par
exemple) ou non (comme un réseau d’amis) et ces relations peuvent être de
nature fort diverse (pouvoir, échanges de cadeaux, conseil, etc.), spécialisées
ou non, symétriques ou non (Lemieux, 1999). Les acteurs sont le plus souvent
des individus, mais il peut aussi s’agir de ménages, d’associations, etc.
L’essentiel est que l’objet d’étude soit bien la relation entre éléments,
autrement dit l’interaction ou l’action réciproque entre ces éléments. Des
recherches pionnières ont été menées sur ces questions tant par des
sociologues, comme Georg Simmel (1908) ou Jacob Moreno (1934), que par des
ethnologues comme Radcliffe-Brown, Firth, Barnes (1954) ou Bott (1971). Elles
sont à l’origine de l’important développement de l’analyse des réseaux sociaux
auquel on assiste depuis le début des années 1970 et au travers duquel les
bases de ce que l’on désigne souvent aujourd’hui par le terme d’analyse
structurale ont été jetées.

Selon cette perspective, les réseaux ne sont pas un mode
d’organisation sociale particulier et leur analyse n’est pas une fin en soi.
L’étude des graphes des relations n’est pas davantage conçue comme un simple
outil technique venant s’ajouter à la panoplie déjà bien fournie du sociologue.
L’analyse de réseaux sociaux est au contraire ici le moyen d’élucider des
structures sociales et de s’interroger sur leurs rôles (Mercklé, 2004). Au-delà
de la méthodologie (Lazéga, 1998), il s’agit de comprendre en quel sens une
structure contraint concrètement des comportements, tout en résultant des
interactions (Degenne et Forsé, 2004) entre les éléments qui la constituent. […]

 

La contrainte dont il est question est seulement formelle.
Elle n’est pas due à une relation abstraite à une totalité. Il ne s’agit pas de
penser qu’une structure relationnelle pèse sur les individus comme le voudrait
un déterminisme fort. En revanche, la forme du réseau a une incidence sur les
ressources qu’un individu peut mobiliser et sur les contraintes auxquelles il
est soumis. Elle ne le détermine pas, mais elle explique que tout ne soit pas
possible pour lui et que dès lors certains comportements ou stratégies soient,
en raison de la position occupée dans le réseau, plus probables que d’autres.
Ainsi, les stratégies (Simmel, 1908) de tertius gaudens (le troisième
larron qui tire les marrons du feu), de médiateur (parce que point de passage
obligé entre deux ou plusieurs groupes ou individus) ou de divide et impera
(le fameux “diviser pour régner”) sont liées à des configurations réticulaires
particulières et à la position occupée par les acteurs dans ces configurations
qui, au niveau le plus élémentaire, correspondent à des triades (on nomme ainsi
un ensemble de relations entre trois individus). De même, dans certaines
circonstances rendant la coordination importante, un réseau fermé est porteur
de davantage de capital social (i.e. les ressources que procure un
réseau) pour ses membres (Coleman, 1990), bien que dans d’autres, où cette fois
la compétition est forte, ce soit l’ouverture et notamment le fait de disposer
de “trous structuraux, pour utiliser le
vocabulaire de Ronald Burt (1992), qui, par l’autonomie qu’ils créent,
procurent un capital social plus élevé. […]

 

Un réseau ne se réduit pas à une somme de relations. C’est
assez évident lorsqu’il est organisé, mais c’est tout aussi vrai lorsqu’il ne
l’est pas. Même en ce cas, on considère toujours, après en avoir délimité les
frontières, qu’il constitue une totalité dont les membres présentent un certain
degré d’interdépendance. Certains auteurs estiment qu’il s’agit d’un véritable
système de relations (Ferrand, 1997). Sa structure ne peut toutefois être
dégagée qu’a posteriori. L’analyse structurale tente de trouver les
régularités de comportement, et les groupes qui présentent ces régularités,
après avoir analysé une totalité de relations dans une population finie et
seulement sur cette base. Plusieurs critères sont alors utilisables. Avec ce
que l’on appelle la connexité, il s’agit de repérer des groupes en raison des
liaisons directes ou indirectes entre leurs membres. La cohésion s’appuie
plutôt sur la densité des relations dans le groupe. L’équivalence introduit un
autre point de vue en permettant de rassembler les individus en fonction de
leur similitude. Ce sont des rôles sociaux qui se trouvent ainsi identifiés. On
peut aussi vouloir caractériser chaque acteur d’après sa position dans le
réseau, par exemple selon sa centralité. Les études qui utilisent ces notions
portent sur des réseaux dits complets et la plupart des méthodes qu’elles
mobilisent relèvent de la théorie des graphes (Wasserman et Faust, 1994). Si
l’on dispose seulement de données décrivant les réseaux personnels d’un
échantillon d’individus généralement choisis pour être représentatifs d’une
population plus large, il n’est pas impossible de tester l’influence de
certaines caractéristiques structurales sur le problème traité. Par exemple,
une question sur la fréquence des relations permet de départager
approximativement entre liens forts et liens faibles, distinction dont Mark
Granovetter (1973) a montré l’importance. […]

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crédit illustration

source : Cairn. Chercher, repérer, avancer

posté sur : levidepoches / échange

posté par : Laurence Saquer

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