Les nouvelles communions humaines, par Roger Nifle, auteur de l’Humanisme méthodologique et Président de l’Université de prospective humaine

Richard Schneider
Crédits : Richard Shneider

La mutation et ses perspectives fondamentales.

Après l'âge des représentations et de la Raison vient l'âge
du Sens au travers d'une mutation de civilisation révélée notamment par des
crises dont la dernière bouleverse les certitudes anciennes et ouvre à de
nouvelles approches des situations et des affaires humaines.

Une des caractéristiques antérieures était la séparation
radicale entre les rationalités matérielles et structurelles et l'intériorité
humaine qui passait pour archaïsme ou source d'obscurantisme.

Parmi les caractéristiques d'une nouvelle époque,
l'évaluation  matérielle ou économique
par exemple ne peut plus être coupée des valeurs et échelles de valeurs
partagées en commun. Les enjeux personnels sont légitimes et socio-performants
s'ils s'inscrivent dans le Sens du bien commun d'une communauté d'enjeu
concourant ainsi à la socio-performance communautaire. L'individualisme radical
comme le collectivisme radical ne sont plus crédibles. Toute économie est
communautaire à toutes les échelles et avec la complexité des ensembles
communautaires.

Pour résumer émerge un temps des communautés, communautés de
Sens, (d'enjeux, de devenir, deprojet, de dévelopement d'accomplissement…)
qui va reconfigurer le monde, sachant que les affaires humaines sont toujours
communautaires. Ces communautés de Sens sont engagées dans le Sens du bien
commun qui leur est propre pour réaliser le 
développement et l'accomplissement individuel et collectif. Les méthodes
et pratiques correspondent à une ingénierie de la socio-performance,
qualification de tout ce qui contribue aux enjeux communautaires dans le Sens
du bien commun. Cette ingénierie, la socio-performatique utilise des
« socio-performateurs » ou dispositifs d'action communautaires comme
le storytelling ou les espaces virtuels d'activité communautaire.

La spiritualité principe essentiel des communions
humaines.

Les communautés de Sens sont réunies par le partage de Sens
(conSensus). Il rassemble les personnes tant au niveau du Sens, propre de
l'homme que de l'expérience humaine partagées, la réalité commune,
« réalisée » en commun.

Or, comme le met en évidence l'Humanisme Méthodologique, le
Sens est de nature spirituelle et la réalité qui l'exprime est de l'ordre de
l'expérience humaine. On notera là que les représentations mentales régies par
la raison font partie de l'expérience humaine au même titre que les affects et
que les « faits d'expérience ». On retiendra aussi que les Sens sont
multiples et que le Sens du bien commun de chaque communauté est accompagné
d'autres Sens qui n'amènent pas les mêmes bénéfices humains. C'est ce qui
distingue bons et mauvais Sens nécessitant discernement, choix et engagement
dans le meilleur Sens pour développer une socio-performance communautaire. St
Paul, rappelé par Michel Serres ou Alain Badiou et différents philosophes qui
le découvrent, parlait des bons ou mauvais esprits. Sa lecture des rapports de
l'esprit et de la lettre est tout à fait équivalente à celle du Sens et de ses
expressions, les réalités d'expérience humaine. C'est ce qu'il appelle
« la chair de l'homme ». Michel Serres dit d'ailleurs que « le
virtuel est la chair même de l'homme ». On peut le traduire par le fait
que le virtuel véhicule les virtualités de l'homme: le Sens (spirituel) au
travers des conSensus communautaires, des communions humaines.

Récemment cette expresion de communions humaines a été
utilisée par André Comte Sponville pour traiter d'une spiritualité sans Dieu et
par Régis Debré pour souligner que les religions avaient acquis des compétences
en matière de communions humaines, si importantes pour l'existence humaine.

A ce stade il faut remarquer l'actualité de la question
spirituelle en rapports avec le thème communautaire des communions humaines,
communions de Sens, communions d'esprit, communion dans la « chair »
qu'est la réalité partagée du monde de chaque communauté. Avec ses « bulles »
et « sphères » le philosophe allemand Peter Sloterdijk dessine aussi
des mondes substantiellement humains au grand dam des réductionistes
rationalistes.

La socio-performance, si elle se traduit dans les réalités
communautaires, trouve son essentialité dans le Sens et donc l'esprit et relève
de pratiques dérivées de l'intelligence symbolique ou intelligence du Sens.

Il ne faut pas cependant faire table rase des problèmes de
spiritualité classiques. En particulier la profondeur (humaine) et la pluralité
des Sens touchent à des fondements humains où résident potentiellement le pire
et le meilleur, bien difficiles à maîtriser. C'est d'ailleurs un enjeu de
l'accomplissement humain par le discernement et l'engagement communautaire. Une
conséquence de cette profondeur largement inconsciente (l'inconscient
spirituel?) est la présence de différentes conception de la spiritualité.

Il est bon d'en rappeler schématiquement quelques types
classiques correspondant à des Sens différents.

Le Sens de la possession s'accompagne de spiritualités
animistes avec la présence agissante et cachée (occulte) d'esprits bons et
mauvais, en lutte incessante, dont les hommes sont victimes, bénéficiares ou
doivent faire allégeance. Les religions, lorsqu'elles se nourissent de cet
esprit là, ont des tendances intégristes manifestes. Il n'y a pas besoin de
religion pour cela d'ailleurs. Les communions humaine seraient comme des
emprises affectives des communautés archaïques ou scellées d'archaïsmes. Le
ressenti émotionnel y tiens lieu de conscience.

Le Sens des systèmes naturalistes s'accompagne de
spiritualités panthéistes est immanentistes, holistiques dirait-on aussi. C'est
le tout qui est comme de nature spirituel, qui donne sens. On trouve ici les
spiritualités naturalistes  (ex: déesse
terre, gaïa), les syncrétisme du new age vénérant le grand tout et
l'impersonnel, la non dualité pour certains, la communion avec l'univers. Il
n'y a pas là de communautés humaines autres que des collectivités (collections)
faute d'esprit humain, et même d'humanité de l'homme. Certains s'en sortent en
confondant Sens ou esprit avec « bons sentiments » ou sentiments
fusionnels (Compte Sponville). Il s'agit de spiritualités régressives à
tendances totalitaires (seul le tout a une âme, ou est une âme).

Le Sens des constructions rationalistes. Dieu, lorsqu'il est
envisagé est considéré comme « le grand architecte de l'univers ».
L'esprit c'est la Raison (divine) ordonnatrice, structurante, rationalisante
que l'esprit humain reproduit à sa mesure. La religion rationaliste
(spécificité française) est fondée sur cette spiritualité là plaçant ses
valeurs dans la raison édificatrice. Spirituel et intellectuel sont équivalent.
Seulement cette spiritualité se réduit volontiers en structuralismes réducteurs
ou dérive en matérialismes pour trouver sa référence dans le système neuronal
avec des cognitivistes qui parlent d'esprit et de sens et même de conscience à
propos de configurations cérébrales. S'il y a des constructions humaines il n'y
a pas là matière à communions humaines. Les débats entre Régis Debray, pourtant
athée, et le physicien Bricmont sont instructifs.

Le Sens des communions de Sens. L'homme être de Sens, de
nature spirituelle, établi des conSensus

ou communions d'esprits qui s'actualisent en une expérience
commune, la réalité communautaire. Les affaires humaines, toujours
communautaires, sont l'expression de problématiques spirituelles qui traversent
les individus comme les communautés où ils s'expriment. Si toute réalité ou
réalisation y est affaire de Sens et de conSensus, inconscients à priori, la
maîtrise des situations humaines, situations toujours communautaires, suppose
un discernement du Sens (des esprits), la détermination du Sens du bien commun
(l'esprit sain(t)?), l'engagement partagé dans ce Sens   (communion d'esprit), recherche de
socio-perormance. Or c'est cette orientation là qui permet de cultiver ce
discernement, une conscience spirituelle donc pour un choix spirituel
communautaire, et un traitement spirituel des affaires humaines.  La spiritualité n'est rien d'autre que le
travail sur le Sens, dans le Sens du bien commun, à propos des enjeux
communautaires.

Tout cela qui relie l'essentiel et les affaires courantes,
le Sens spirituel et la nature de l'homme, les enjeux spirituels et les enjeux
communautaires au travers des communions humaines, demande une pensée
philosphique et anthropologique nouvelle : l'Humanisme Méthodologique.

L'Humanisme Méthodologique pour les nouvelles communions
humaines.

 Ni les émotions, ni
la Raison, ni l'esprit de système holistique avec ses sentiments fusionnels
associés ne suffisent à penser une spiritualité de ce type. L'Humanisme
Méthodologique est à la fois une pensée philosophique et anthropologique, une discipline
spirituelle au sens de travail sur le Sens spirituel à la base de toutes les
affaires humaines, une ingénierie du Sens et des cohérences humaines basée sur
l'intelligence symbolique ou intelligence du Sens (intelligence spirituelle).

Le travail sur le Sens et le Sens du bien commun, fondateur
de communautés en communion humaine s'exprime dans de multiples circonstances
et donc de multiples langages, de multiples cultures, de multiples pratiques.
Il serait contradictoire de vouloir le figer dans des formes particulières même
si des principes généraux sont à formuler. C'est le rôle de la
« théorie », étymologiquement un cheminement vers l'Etre, vers le
Sens donc plutôt qu'une computation cérébrale ou une exercice de rationalité
abstraite.

Le travail spirituel est donc à la fois un travail théorique
de recherche de Sens et de formulation de principes, une discipline personnelle
et collective de conscience, de détermination, d'engagement partagé et ce en
situation communautaire, des pratiques sociales, professionnelles,
correspondant à différents domaines, 
situations et affaires humaines.

S'il existe plus de 400 textes déjà disponibles il est bon
de poser les bases d'un exploration collective des voies et moyens de
développement des « nouvelles communions humaines » dans l'actualité
d'une mutation et d'un monde à construire. En période de crise et de crise de
Sens, c'est un exercice de discernement nécessaire. Lorsque ça va dans tous les
Sens sans conscience des implications humaines, et même l'idée que tous les
Sens se valent, cela anihile le projet spirituel des communions humaines
socio-performantes lui-même (vision fusionelle holistique)

La trame d'un projet d'explicitation

L'Humanisme Méthodologique suggère de traiter toutes les
questions de Sens donc d'esprit, selon trois composantes complémentaires.

L'identification et la compréhension des situations
communautaires avec les problèmes et les enjeux associés.

La question du Sens du bien commun et des valeurs, de
l'évolution et des maturations, des biens et des bénéfices (humains)

Le problème de l'action communautaire avec les mises en
situation et les processus de progression et de réalisation.

Le Sens et le conSensus (spirituesl) sont à la racine de
chacune et permettent le passage de l'une à l'autre. C'est une grande nouveauté
de l'humanisme méthodologique de les réunir ainsi alors qu'il était courant de
les séparer (la pensée, l'action et les valeurs).

Les communions humaines portent donc au fond sur le Sens
spirituel et en conséquence sur les réalités communes. Quant à celles-ci il
faut en appréhender les trois composantes passant de l'une à l'autre pas le
Sens.

Quelques questions à explorer (analyses, orientations,
action)

1 – Situer
Quelles nouvelles communions humaines dans quelles
communautés? Explorer les ensembles communautaires, reconnaître les différences
entre communautés de proximité (interaction relationelle directe), communautés
culturelle (interactions médiatisées par des médias et des structures
intermédiaires), communauté monde ou communauté de tous les humains.

Les questions de constitution, d'animation, de composition
des communautés et des communautés de communautés sont importantes selon aussi
les domaines (entreprises, territoires, institutions, groupes et collectivités
etc..)

Quels problèmes se posent actuellement au seuil de la
mutation et surtout les perspectives nouvelles ?

2 – Orienter
Le Sens du bien commun, les valeurs et leurs référenciels,
les marches de progrès, le développement et l'accomplissement dans les
communions humaines, les rôles dirigeants, responsabilités, libertés
responsables, finalités et enjeux; discernement, concernement, engagement.

Qualité de service, valeurs des produits, évaluations,
réalisations.

3 – Agir
Comment se concoivent et se construisent les processus de
communions, de réalisation et de changement. Les principes de l'action par le
Sens et les conSensus. Les niveaux et les étapes de l'action communautaire, les
moyens de socio-performance, socio-performateurs…

Nouvelles compétences et nouveaux métiers, l'action
politique, stratégique, opérationelle aux différents niveaux.

L'économie communautaire des biens et services

Les caractéristiques d'un Humanisme méthodologique

Connaissances, valeurs et action sont de nature humaine,
s'expliquent, s'orientent et se réalisent par des processus humains.

Les enjeux, problèmes, solutions, méthodes, situations, et
toute leur consistance constituent l'expérience humaine avec ses dimensions
factuelles, affectives et mentales qui constituent les réalités humaines et
leur consistance.

C'est cela que veut dire l'homme au coeur des affaires
humaines ce qui ne veut pas dire l'homme au milieu des choses mais à la source
des choses par le biais des communautés de Sens.

Toutes les situations humaines communautaires sont
d'origine spirituelle, d'enjeu spirituel, et ressortissent de pratiques
spirituelles (Sens en conSensus).

L'intelligence symbolique ou intelligence du Sens avec ses
méthodes, disciplines et techniques.

L'humanisme méthodologique est à la fois théorie,
anthropologique et anthropocentrique; positionnement sur le Sens du bien
commun, le devenir et l'accomplissement humain; méthodologie spécifique
agissant sur le Sens et les consensus par des médiations appropriées ex:
socio-performateurs.

Parmi les textes de références

Spiritualité humaine : http://journal.coherences.com/article70.html
Les bases théoriques
en long : http://journal.coherences.com/article309.html
en court : http://journal.coherences.com/article67.html
La charte de l'humanisme méthodologique http://journal.coherences.com/article2.html
et à balayer http://journal.coherences.com/plan.php

Découvrez également ici la première partie LA GRANDE MUTATION du rapport d'innovation COMMUNAUTES 2.0, fruit du travail du cercle de réflexion Courts-circuits.

Auteur : Roger Nifle
Publié par : Nicolas Marronnier
Publié sur : le vide poches

Laisser un commentaire