Pour comprendre la relation entre technologie et société, nous explique l’historien des sciences Dominique Pestre, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, il faut comprendre l’ambiguïté, la tension, les contradictions qui sont constitutives de cette relation. “Il
y a une contradiction entre la logique de l’innovation, le changement
technoscientifique qu’elle induit et les formes de vies et valeurs
sociales qu’elles portent”.
La technologie déstabilise la vie des gens, change les normes,
transforme les équilibres de la société. Il est donc tout à fait normal
que la société réagisse à ces transformations. La biotechnologie par
exemple, dans la façon dont elle propose de transformer le corps en
intervenant sur ce qui constitue la définition même de l’homme (le
clonage, les limites de la vie…), déclenche naturellement des débats.

Image : Dominique Pestre sur la scène de Lift par Christophe Ducamp.
Cette première tension entre technologie et société se prolonge par
l’opposition entre la logique de marché et celle de démocratie. En
effet, explique l’historien, innovation et nouveaux produits
technologiques sont d’abord proposés par le marché… mais il faut
attendre qu’ils se soient profondément et massivement répandus dans la
société pour en voir et en comprendre les effets positifs et négatifs,
pour en comprendre le sens et ce qu’ils transforment. Il y a un délai
dans la façon même dont se diffuse l’innovation. On se rend compte par
exemple des effets possibles des ondes électromagnétiques, une fois que
les produits qui les utilisent se sont démultipliés dans la société et
en ont démultiplié les effets.
La troisième tension que pointe Dominique Pestre est celle du besoin
de gouvernance et de gestion de nos technologies. Si la relation entre
la liberté de l’individu et la régulation collective est complexe,
force est de constater que la demande de régulation collective s’oppose
toujours avec la liberté individuelle.
La dernière tension repose autour des multiples formes de
régulations qui existent. La base de la démocratie repose sur la
séparation des pouvoirs, rappelle l’historien des sciences. Or, les
avancées technologiques déstabilisent la société et l’ordre
démocratique car ils remettent en cause les logiques de séparation des
pouvoirs. La naissance de l’industrie chimique autour de Marseille dans
les années 1810, par exemple, a bouleversé la campagne environnant
l’étang de Berre, en y faisant naître des complexes industriels qui ont
généré des tensions très vives entre ces nouveaux venus et les
populations rurales. Il fallait d’un côté défendre l’économie nationale
et forcer l’implantation d’une industrie en plein essor, et de l’autre,
assurer aux populations locales la défense de leurs intérêts. Cet
enracinement industriel a déclenché de nombreux affrontements et
procès, comme on le voit aujourd’hui sur d’autres terrains d’innovation
(OGM, ondes électromagnétiques…).
Comme le rappellent les présupposés introductifs et thématiques de Lift
: les nouvelles technologies proposent un monde dématérialisé, ouvert à
tous, libre et écologique. Mais le partage de ces présupposés n’est pas
si simple, comme le souligne l’historienne des sciences Chandra Mukerji : “Nous
n’avons pas renoncé à notre existence matérielle lorsque nous surfons
sur le net : nous n’avons pas renoncé non plus à notre exigence
d’intégrité territoriale… Nous avons simplement produit par
l’ingénierie matérielle un [Occident puissant] dont les frontières sont
suffisamment efficaces pour être considérées comme imaginaires ou
fluides, et où les corps sont suffisamment sains pour être oubliés”.
On parle beaucoup également d’économie cognitive, de société de la
connaissance et de propriété. Il faut bien voir que l’économie
cognitive est une nouvelle façon de faire des affaires et des profits.
Cela ne signifie pas que le principe est mauvais, mais qu’il faut y
prêter attention. Quant à la propriété intellectuelle, ses règles ont
toujours été redéfinies à chaque grande révolution industrielle,
rappelle l’historien. Il n’est donc pas surprenant de constater les
conflits dont elle est l’enjeu.
Les usages et l’innovation ascendante (c’est-à-dire l’innovation par les utilisateurs comme l’a théorisé Eric Von Hippel dans Democratizing Innovation)
sont des notions importantes et qui méritent d’être défendues. Elles
ont toujours été le coeur de l’innovation technologique… – cf. notre entretien avec le sociologue Dominique Cardon qui faisait le point sur cette forme d’innovation. “Ce sont toujours les utilisateurs qui sont à l’origine des innovations”,
rappelle Dominique Pestre : que l’on observe l’histoire de la radio ou
de la pharmacologie. Mais elles ont aussi toujours été étudiées et
utilisées par les hommes d’affaires pour améliorer leurs produits.
Bref, conclut le chercheur en introduction à ces deux jours, comme pour nous mettre en garde : “Souvenons-nous que les technologies ont toujours une double nature.”
Interview de Dominique Pestre
envoyé par videosfing.
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