Un peu de grammaire et de sémantique dans cette querelle de mots peut être utile. La phrase exacte et malvenue de Georges Frêche à propos de son camarade Laurent Fabius est bien « …une tronche pas catholique ». Hors, un certain nombre de médias, se faisant l’écho de ces propos, les rapporte sous la forme « une tronche pas très catholique » (nous soulignons en gras). Plus grave, l’intéressé lui-même pour s’expliquer reprend l’expression sous cette forme légèrement différente, dans une tentative d’explication et de justification qui n’est donc pas complètement ne varietur.
Pourquoi cette apparition du « très » ? Cette nuance, en apparence, est-elle importante ? En quoi peut-elle orienter l’interprétation de la parole malheureuse ou au contraire trop allusivement réussie de Georges Frêche ? On le sait, le procès fait au tonitruant édile languedocien, porte sur le caractère éventuellement antisémite des propos peu obligeants tenus sur le député de Seine-Maritime. L’affaire n’est donc pas complètement anecdotique et mérite bien un retour vers nos leçons de grammaire de 3e.
Sur le plan sémantique, l’adjectif « catholique » a bien plusieurs emplois possibles (nous laissons de côté le sens originel et savant d’«universel »).
A. Les premiers renvoient clairement au catholicisme : « Qui professe la doctrine, la religion de l'Église catholique romaine, qui est placé sous son autorité », « Qui se rapporte à l'Église romaine, qui lui est propre » (définition du TLF http://atilf.atilf.fr/tlf.htm)
B. Celui qui nous occupe, effectivement figuré et familier, renvoie à quelque chose de louche, de pas complètement clair, qui inspire la méfiance, dans un sens imagé qui s’est effectivement détaché d’une référence directe au catholicisme : « conforme à la norme doctrinale, en particulier morale »(définition du TLF). Toujours dans des tournures négatives, il signifie « peu conforme à la morale ; sujet à caution, douteux » (Dictionnaire culturel de en langue française où les deux exemples donnés le sont avec l’adverbe « très», un exemple de Zola, tiré de Nana, revient aussi sous la plume des lexicographes avec l’adverbe « peu » : « des nuits peu catholiques »)
Exemple : Larousse en ligne
Catholique : adjectif
(latin ecclésiastique catholicus, du grec katholikos, universel)
1. Titre de l'Église romaine universelle : L'Église catholique, apostolique et romaine.
2. Qui appartient à l'Église romaine, au catholicisme.
3. Pas (très) catholique, non conforme à la morale ou à la règle ; à qui on ne peut se fier.
(nous soulignons en gras)
L’emploi de l’adjectif « catholique » en position d’attribut de l’objet (ici « tronche ») dans le sens B attesté, effectivement dans une tournure négative, suffit à rendre la phrase peu élogieuse, voire insultante. Néanmoins, est-elle pour autant antisémite ?
C’est là que les uns parleront de procès d’intention, de faconde méridionale ou de simple maladresse tandis que les autres évoqueront jeu de mots nauséabond, arrière-pensées, ou insinuations. Georges Frêche a-t-il sciemment laissé transparaître le sens A sous le sens B, en jouant, au-delà de la distinction digne de confiance / indigne de confiance, sur l’oppositio
n catholique/non catholique =juif à propos d’un homme politique dont les origines sémites sont connues de tous
En voulant s’en défendre, le Père Ubu de la Septimanie fait pencher la balance dans le mauvais sens, en rapportant ses propos sous une forme fautive, « … pas trèscatholique ». Pourquoi se rajout a posteriori du « très » ?
De fait, dans la grammaire de l’adjectif, on distingue volontiers, sans que pour autant cette distinction repose sur des critères absolus :
1. Les adjectifs « qualificatifs » au sens fort qui indiquent une propriété essentielle ou accidentelle, mais inhérente à l’objet désigné.
« Une foi solide », « une fois très solide »
« Laurent Fabius est sympathique, très sympathique, peu sympathique »
2. Les adjectifs « relationnels » ou pseudo adjectifs, qui indiquent davantage une relation extrinsèque entre deux entités.
« La foi catholique » * « La foi très catholique »
« Les ambitions présidentielles de Laurent Fabius », *« Les ambitions très présidentielles de Laurent Fabius »
On le voit, cette distinction sémantique correspond à une distinction syntaxique très importante entre la première et la seconde catégorie d’adjectifs. Si les premiers sont aptes à marquer le degré : « un livre très/pas tout intéressant » ; les seconds ne le sont pas : * « un voyage très présidentiel », *« La doctrine très catholique veut que l’homme soit né marqué par le péché originel ».
La distinction entre le sens A et le sens B est donc sémantique mais aussi syntaxique ; le sens B autorisant, sans pour autant la rendre obligatoire, la variation en degré, en faisant passer l'adjectif "catholique" de relationnel à qualitatif. Si bien que dans notre cas, on peut produire l’analyse suivante :
· « Laurent Fabius est catholique » : l’énoncé est faux référentiellement mais correctement formé sur la base du sens A
· « Laurent Fabius n’est pas très catholique » : l’énoncé est désobligeant, mais il s’inscrit clairement, avec «très », dans un emploi de type B. Une lecture allusive (sens A sous le sens B) est déjà possible. Elle est cependant beaucoup moins évidente.
· « Laurent Fabius n’est pas catholique » : l’énoncé atteint son niveau maximal d’ambigüité. L’absence du « très » oriente de manière conséquente vers la lecture polysémique non digne de confiance/juif
Il est vrai que l’adjectif de sens relationnel tend à prendre, par transposition, une valeur secondaire, qualitative, et c’est bien cela qui s’est passé, dans l’évolution de la langue, pour « catholique » dans le cadre du sens B et de la tournure négative évoquée. « Au point qu’on vient à l’écarter de crainte de malentendu (penser aux adjectifs référant aux pays, aux régions, aux races humaines » nous disait Henri Bonnard (Code du français courant, Magnard) à propos de ces adjectifs relationnels devenus qualitatifs.
Dès lors, ajouter « très » devant « catholique » revient à gommer en partie l’insinuation en inscrivant clairement l’usage de l’adjectif « catholique » du côté de son sens B, qualificatif, en le faisant varier en intensité par l’adjonction de l’adverbe de degré. L’explication ou l’excuse sonnent alors tout autant comme un aveu. De fait, on peut penser que de la part de Georges Frêche, cette absence du marqueur d’intensité « très », pourtant assez commun dans l’usage de cet adjectif dans son emploi familier, favorise le double sens et donc l’allusion, non pas explicite, mais à décoder. L’adossement des deux effets de sens, « fausseté, manque de franchise, de netteté » et « non catholique/juif » constituant bien un vieux lieu commun antisémite.
On notera au passage que le mot « tronche » est remplacé par le mot « tête » par celui qui l’employa. Le fait d’associer une qualité morale à une caractéristique physique fait là encore surgir un horizon interprétatif pas forcément favorable à une lecture à plat, non allusive de cette phrase litigieuse.
Si la grammaire ne nous permet pas de trancher intégralement, les remords et relectures de Georges Frêche sont néanmoins éclairants. Sur le fond, comment un homme de son éducation, habile rhéteur, agrégé de droit romain, a-t-il pu ne pas être sensible à cet effet de sens ? Sans doute cette déclaration est-elle moins dictée par un antisémitisme constitué que par le désir de faire un bon mot sur son adversaire, au mépris des valeurs républicaines. Néanmoins, il campe dans cette attitude typique de l’antisémitisme qui se pose volontiers en victime de la liberté d’expression bâillonnée. En tout cas, tout ça n’est pas très catholique.
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SOURCE : lepost.fr
PAR: alexis mouthon
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