Transmettre de génération en génération, par Catherine Chalier

 

Catherine CHALIER, Transmettre, de génération en génération, coll. "Les essais", Paris, Buchet/Chastel, 2008, 272 pages

Recension parue dans la revue Lumière & Vie, n° 281 (janvier-mars 2009)

 

L’œuvre en cours de Catherine Chalier, qui se compose déjà de plus de vingt livres, forme comme un triptyque avec, d’un côté, des travaux sur des auteurs tels que Levinas, Rosenzweig, Spinoza et une réflexion sur le pouvoir et les limites de la philosophie, de l’autre, une étude des traditions extra philosophiques, la source hébraïque principalement, mais aussi la tragédie grecque et, au centre, une œuvre philosophique qui fait entendre sa propre voix, avec, par exemple, une méditation sur La Persévérance du mal (1987) et, plus récemment, le Traité des larmes, fragilité de Dieu, fragilité de l’âme (2003). Un ouvrage sur le thème de la nuit, tel qu’il est traité dans les traditions philosophiques, littéraires et picturales en occident, est actuellement en cours d’écriture.

Ce dernier livre sur l’acte de transmettre, dense et profond, s’ouvre sur un constat : celui de la crise des actes de transmission dans les sociétés occidentales contemporaines, qui préfèrent, à la suite de Descartes, la mise en doute solitaire de tout ce qui est transmis, plutôt que de se mettre à l’école d’un maître et à l’écoute des traditions. En effet, « la modernité semble avoir perdu confiance en cette idée que chacun est appelé à devenir partie prenante d’une longue histoire, commencée bien avant lui, et destinée à se poursuivre après lui. Elle paraît même la juger aussi inutile que nocive » (p. 171). Or, la démission dans l’acte de transmettre, au nom d’une « autonomie » qui confond l’exercice de penser par soi-même avec le fantasme d’une auto-fondation, empêche le « soi » de s’éveiller à lui-même et de s’humaniser. A une telle ignorance méthodique du passé, Catherine Chalier oppose la certitude que l’héritage transmis par les traditions (qu’elles soient bibliques, évangéliques ou grecques) garde « une puissance de sens précieuse et neuve, pour les générations qui se lèvent et qui en sont presque toujours privées » (p. 17) et insiste sur la force signifiante et libératrice de ce qui relie chaque « soi » à une mémoire vive, car le « soi », c’est-à-dire l’unicité propre à chacun, se constitue en étant « porté par un réseau de paroles anciennes ».

C’est une réflexion sur l’acte de transmettre et sur la responsabilité de ceux à qui incombe cette tâche que propose ici Catherine Chalier. Transmettre, soutient-elle, ce n’est pas donner des informations, c’est (se) transmettre « soi ». Cette notion de « soi » est au centre de l’ouvrage. En effet, ce qui est transmis ne l’est pas, et ne peut pas l’être, de manière neutre, comme s’il s’agissait de ne transmettre qu’un contenu d’information en démissionnant de toute responsabilité quant à ce que l’on transmet, car ce « quelque chose » que l’on transmet est également fait d’émotions, de passions, de désir. Ainsi, une part de « soi » se trouve inévitablement liée aux idées et aux connaissances, aux mots et aux images, aux valeurs et aux interdits dans l’acte même de les transmettre. De plus, transmettre, c’est avant tout éveiller l’autre au désir d’être « soi », éveiller le « soi » de l’interlocuteur à lui-même et à son affinité avec la vérité et avec le Bien. Ce sont ces liens étroits et complexes qui se tissent entre soi et l’autre, entre une génération et une autre qui sont ici analysés.

Chaque chapitre s’ordonne autour d’un verbe et déploie un aspect du sens de « transmettre ». Toutefois, les sept chapitres ne sont pas posés, à plat, les uns à côté des autres : ils appellent des attitudes, en dénoncent d’autres, ce qui donne un relief à l’ouvrage. Transmettre, c’est d’abord adresser la parole à quelqu’un, ce que met en évidence l’acte de raconter des histoires. Raconter relie le passé au présent, permet aux nouvelles générations de déchiffrer l’énigme de leurs propres vies à l’aune de paroles transmises. C’est, ensuite, en appeler à la raison d’autrui, autrement dit expliquer et démontrer. A l’inverse, il y a des actes qui pervertissent la transmission en étouffant et détruisant le « soi » : endoctriner et, de manière plus insidieuse, informer, acte qui se veut neutre et qui remplace ou sature, aujourd’hui, la transmission. A l’information, l’Auteur oppose l’acte d’écouter les paroles qui nous viennent du passé. Transmettre, c’est surtout éveiller à un désir, car il n’y a pas d’apprentissage sans désir. Il faut apprendre à désirer. Enfin, l’écart entre transmettre et vivre s’abolit : cela s’appelle témoigner. La transmission atteint son sommet dans le témoignage de ce que les témoins vivent devant et pour les autres.

Le retour réflexif sur ce que veut dire « transmettre » ici proposé prend appui sur des œuvres transmises, celles de Levinas et de Platon, deux maîtres toujours présents, et, en premier lieu, sur la Torah et la pensée juive.

En fin de compte, la transmission, en sa « très simple évidence », est « toujours un acte qui s’adresse à quelqu’un pour lui dire quelque chose de précieux, issu du passé » (p. 151), pour faire passer au-delà de soi « quelque chose » qui humanise le « soi ». Elle inscrit un « soi » dans une lignée humaine et lui donne « une mémoire qui transmet la force d’espérer ». En d’autres termes, il s’agit de greffer sur une mémoire courte, celle de l’enfant, la mémoire longue de l’expérience millénaire de l’humanité ainsi transmise. Nous voulons souligner la proximité entre les thèses de Transmettre, de génération en génération et la méditation de l’agir éducatif proposée par Marguerite Léna (L’Esprit de l’éducation, 1981, par exemple).

C’est une figure du maître que dessine, en filigrane, Catherine Chalier dans cet ouvrage. Et certains de ceux qu’elle a eus pour étudiants, à l’Université Paris-X Nanterre où elle enseigne, peuvent attester qu’elle a été, pour eux, un maître, car elle a su transmettre avec passion ce qui éclaire sa propre vie, montrant comment ce qui est transmis constitue « un trésor qui leur est encore offert » (p. 147).

C’est à persévérer dans l’étude de nos traditions et dans l’approfondissement d’une mémoire vive que nous invite Catherine Chalier, afin de trouver, en temps de détresse, lumière et soutien dans des paroles anciennes et vivantes.

 

source = http://www.dominicains.fr/fre/menu/nav_magazine/reflexion/recensions/recensions_d_ouvrages_philosophiques/transmettre_de_generation_en_generation_par_catherine_chalier

Pascal David

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