La carte et le réseau social par thierry crouzet. Ceux qui en détiennent les clés de ces cartes sont plus puis­sants que les hommes d’État, car ils pos­sèdent la carte de l’humanité.

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Ce n’est pas tous les jours que nous décou­vrons une nou­velle carte. Au IIIe siècle avant Jésus-Christ en Alexan­drie, Ératos­thène des­sina le pre­mier pla­ni­sphère. Cette inno­va­tion ne fut digé­rée que 1800 ans plus tard par Chris­tophe Colomb. Depuis quelques années, nous avons décou­vert un autre type de carte : le graphe social. Quand est-ce qu’il révo­lu­tion­nera le monde ?

C’est à ma connais­sance l’écrivain hon­grois Fri­gyes Karin­thy qui le pre­mier sup­posa que nous étions tous connec­tés les uns avec les autres par l’intermédiaire des amis de nos amis. En 1929, dans la nou­velle 
Láncs­ze­mek (« Chaînes ») publiée dans le recueil Min­den más­kép­pen van, il ima­gina que plu­tôt que de rece­voir des infor­ma­tions venant d’en haut (gou­ver­ne­ment, jour­naux, patron…), nous étions capables de com­mu­ni­quer trans­ver­sa­le­ment les uns avec les autres.

Cette idée resta d’ordre poé­tique jusqu’à ce que le socio­logue Stan­ley Mil­gram se demande com­bien d’intermédiaires sépa­raient effec­ti­ve­ment deux per­sonnes choi­sies au hasard. À cette époque, en 1967, Mil­gram était déjà célèbre pour la fameuse expé­rience qui porte son nom. Il avait voulu savoir jusqu’à quel point nous pou­vons faire souf­frir nos sem­blables. Les résul­tats, même s’ils furent contes­tés, n’étaient pas encou­ra­geants : nous avions presque tous ten­dance à deve­nir des monstres.

Mais en 1967, Mil­gram avait une toute autre idée. Il pro­posa à des habi­tants du Nebraska et du Kan­sas d’envoyer une lettre à un Bos­to­nien dont ils n’avaient jamais entendu par­ler. Quand il deman­dait à ses amis par com­bien d’intermédiaires devraient pas­ser les lettres, ils esti­maient qu’il en fau­drait au moins une centaine.

À la grande sur­prise de Mil­gram, les lettres par­vinrent à leur des­ti­na­taire en pas­sant par six inter­mé­diaires en moyenne. La légende des six degrés de sépa­ra­tion était née : nous ne sommes pas socia­le­ment très éloi­gnés les uns des autres. Je connais un employé de Micro­soft qui connaît Bill Gates qui à son tour connaît de nom­breuses som­mi­tés mon­diales. Je me trouve donc à trois degrés d’elles ! Je ne sais pas si je dois m’en féli­ci­ter, mais tel est le cas. L’humanité forme un petit monde où nous nous connais­sons indi­rec­te­ment presque tous.

Comme l’intuition de Fri­gyes Karin­thy, l’expérimentation de Mil­gram n’eut pas de consé­quence immé­diate. Afin de car­to­gra­phier le graphe social, il fal­lait tra­cer des liens entre cha­cun d’entre nous et cha­cune de nos connais­sances. Même pour une com­mu­nauté assez réduite, cette tâche parais­sait irréa­li­sable jusqu’à ce que deux étudiants de l’université de Vir­gi­nie s’amusent à créer oracleofbacon.org.

Grâce à ce site ouvert en 1996, il est pos­sible de connaître le degré de sépa­ra­tion entre deux acteurs de cinéma. Si vous sai­sis­sez les noms de deux acteurs aux registres aussi oppo­sés que Jean Reno et Jean-Pierre Léaud, vous appre­nez qu’ils sont néan­moins sépa­rés par seule­ment deux degrés. En 1990, Jean Reno joua dans Nikita avec Jean-Claude Bolle-Reddat qui, en 2004, joua dans Folle embel­lie avec Jean-Pierre Léaud.

Après l’analyse de 800 000 fil­mo­gra­phies, le degré moyen de sépa­ra­tion des acteurs appa­raît voi­sin de trois. Si cer­tains acteurs peu connec­tés n’ont joué que dans un film, d’autres, au contraire, appa­raissent comme des hubs. En reliant tous les acteurs par les liens que forment les films dans les­quels ils ont joué, on obtient une carte du monde ciné­ma­to­gra­phique qui res­semble à s’y méprendre à celle d’Internet ou d’un cerveau.

C’est alors qu’une autre idée sur­git : si non content de tra­cer la carte du graphe social de l’humanité, on se don­nait le pou­voir de la trans­for­mer en ajou­tant des connexions et en rédui­sant les degrés de sépa­ra­tions qui nous séparent ! Je crois que c’est Gene­viève Morand qui crée le pre­mier réseau social sur Inter­net, rezonance.ch, en 1998. Mak Zucker­berg ne com­mence à tra­vailler sur face­book qu’en 2004, année de l’ouverture d’Orkut.

La géo­gra­phie tout entière est orien­tée vers la pra­tique du gou­ver­ne­ment, écrit Stra­bon au début de notre ère. Il serait plus facile de contrô­ler un pays si l’on connais­sait ses dimen­sions, sa situa­tion rela­tive, les par­ti­cu­la­ri­tés ori­gi­nales de son cli­mat et de sa nature.

Voilà où nous en sommes avec les réseaux sociaux. Ceux qui en détiennent les clés sont plus puis­sants que les hommes d’État, car ils pos­sèdent la carte de l’humanité. Chaque fois que nous allons sur les réseaux sociaux pour inter­agir, nous ren­for­çons leur pou­voir. D’un autre côté, nous com­plexi­fions sans cesse la carte. En éten­dant le ter­ri­toire, nous le ren­dons de plus en plus impé­né­trable, donc ren­dons toute prise de pou­voir sur cette huma­nité de plus en plus difficile.

Il faut peser le pour et le contre, éviter de s’enflammer, éviter de jouer au mau­vais augure. Le plus impor­tant est de prendre conscience de l’existence de la carte et de ce ter­ri­toire qui se remo­dèle sans cesse, ce qui nous place plus que jamais en acteur de la réa­lité sociale.

La carte géo­gra­phique est figée. Quand nous démé­na­geons, nous ne chan­geons pas le ter­ri­toire. Tout au plus pouvons-nous construire une mai­son et culti­ver notre jar­din. Seul l’État a quelques pou­voirs sur la géo­gra­phie d’ensemble, en tra­çant des routes par exemple. Il sait aussi où vous habi­tez, où il doit vous envoyer vos feuilles d’impôts, aussi la police si néces­saire. Pour lui, maî­tri­ser la carte, c’est maî­tri­ser la population.

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