
Après l'indignation du pugnace Stéphane Hessel, un nouveau motif politique issu de la réflexion philosophique prolonge le débat : le souci du bien commun. Que faire de nos colères individuelles ? Les traduire dans d'autres manières d'envisager la vie collective, à l'heure où le monde se dissout dans l'individualisation des modes de vie. Au Triomphe de la cupidité (titre de l'essai de l'économiste Joseph Stiglitz), à la surévaluation des biens marchands, à la sous-estimation de la vie relationnelle, des auteurs opposent un contre-horizon de vie fondé sur le lien social et la conscience des autres.
Un indice de l'édification de cette nouvelle pensée ? Le titre même du nouvel ouvrage des deux théoriciens de la gauche critique des années 2000, Toni Negri et Michael Hardt qui, après leurs bibles pour altermondialistes convaincus, Empire et Multitude, viennent de publier aux Etats-Unis Commonwealth. Dans cette réflexion sur une organisation sociale qui "libérerait pleinement la puissance du commun", les auteurs définissent ce nouvel horizon d'espérance comme "la négation du propre". Le propre étant la figure opposée au commun.
Pour la philosophe Mireille Delmas-Marty, auteur de Vers une communauté de valeurs ? (Forces imaginantes du droit, vol. IV), il existe une différence entre les biens propres, "que chacun défend", et le bien commun, "dont personne ne se sent en charge". Pour de nombreux penseurs critiques d'aujourd'hui, l'enjeu repose ainsi sur une volonté de contredire le philosophe grec Aristote qui écrivait : "Ce qui est commun au plus grand nombre suscite le moins d'intérêt." Le commun n'est pas un spectre mais une "idée neuve", estime le sociologue Christian Laval qui commence le 2 février à Paris un séminaire sur le sujet. De la philosophie au droit, de l'écologie à la convivialité, des voies politiques s'esquissent par lesquelles un monde commun pourra enfin s'incarner.
La philosophie pour repenser le bien commun
Dans son livre Où est passé le bien commun ?, le philosophe français François Flahault (auteur en 2008 du Crépuscule de Prométhée) pose comme principe vital la nécessité de “réhabiliter la notion de bien commun et de la repenser”. Défini comme “l’ensemble de ce qui soutient la coexistence, et par conséquent, l’être même des personnes”, ce bien commun se fissure parce qu’il repose sur un malentendu : l’insuffisance de la pensée des droits de l’homme à le faire vivre complètement.
Car si les droits de l’homme se veulent un recours contre tout abus de pouvoir, ils ne disent rien des relations interhumaines ni des rapports économiques ou politiques. La déclaration universelle des droits de l’homme favorise une vision plurielle de l’humanisme mais “laisse sans réponse la question de savoir comment les concilier” et comment concilier plus largement universalisme et diversité culturelle, souligne aussi Mireille Delmas-Marty.
Pour Flahault, il faut repenser le bien commun à la lumière des connaissances anthropologiques acquises au cours des dernières décennies. Grâce à la primatologie (l’état de nature est un état social), la paléoanthropologie et la psychologie du développement, on sait désormais que “la coexistence des êtres a précédé leur existence individuelle”. D’où l’obligation de prendre en compte l’interdépendance, non seulement utilitaire mais véritablement ontologique, entre les hommes : “Il faut en passer par les autres pour être soi.”
lire la suite = http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/59027/date/2011-02-10/article/penser-la-vie-collective-une-nouvelle-utopie-politique/
Jean-Marie Durand
Séminaire Christian Laval animera “Du public au commun” au Collège international de philosophie, les mercredis 2 et 9 février, 9 mars, 6 avril, 11, 18 et 25 mai et 8 juin, 1, rue Descartes, Paris Ve, tél. 01 44 41 46 80, www.ciph.org

Laisser un commentaire