Les trolls, ce sont ces internautes qui inondent de leurs commentaires acides, voire haineux, les sites d’information, en particulier lorsque sont abordés des sujets “sensibles” comme le Proche-Orient ou la laïcité.

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– Licence CC BY-SA 2.0 Flickr/ Galerie de Yann Rocq

Pour devenir journaliste de guerre sans quitter son fauteuil, c'est tout bête : « postez » n'importe quel article en ligne comportant les mots « Ségolène », « islam » ou « Mélenchon », et vous allumez la mèche. Cinq minutes plus tard, c'est le chaos. « Des groupes de dix à quinze fachos se relaient aussitôt sur le site pour écrire des messages incendiaires, des gauchistes répliquent, nos habitués se crispent et, en bout de chaîne, le rédacteur de l'article en prend plein la tronche », résume un journaliste de Rue89.

Les auteurs de ces tirs croisés ont un surnom qui leur va bien : les « trolls ». Des perturbateurs qui pourrissent le débat sur les forums et les sites d'info, insultant les rédacteurs, ferraillant entre eux, citant Hitler à l'occasion. Parmi leurs victimes, beaucoup d'éditorialistes de la presse écrite qui se sont lancés sur le Web avec enthousiasme et sont vite tombés de leur chaire : Jean-François Kahn a enterré son blog l'été dernier, fatigué des « dynamiteurs, pollueurs, obsédés et allumés ». Renaud Revel, de L'Express, a failli jeter l'éponge. Idem pour le chroniqueur Bruno Roger-Petit, « épuisé de constater les étalages de bêtise et de méchanceté ». Fini le confort de la tour d'ivoire : depuis que l'info est devenue largement participative (le boom du Web 2.0 remonte en gros à 2007), les lecteurs bousculent les journalistes en temps réel, répondent en masse, entre contre-expertise, vacuité et provocation. « Au départ, c'était notre seule jauge, notre seul retour : des jugements à l'emporte-pièce qui démolissaient notre travail », se souvient un journaliste de Mediapart. « C'est vrai qu'on prend des coups », confirme Johan Hufnagel, rédacteur en chef de Slate. Journaliste indépendante (et pigiste à Télérama), Sophie Rostain a fermé le blog qu'elle tenait sur le site de Mediapart, « perturbée par les 95 % de réactions hyper émotives, avec cabales et règlements de comptes. A côté, certains lecteurs demandaient à être mes "amis", comme si nous étions dans une cour de récré. Je voulais faire part de mon expertise, et voilà que je me retrouvais au centre d'une communauté de post-ados ».

Aujourd'hui, les rédacteurs se sont habitués. Mieux : les sites se sont organisés. La plupart des journaux font appel à des modérateurs extérieurs pour gérer l'afflux de commentaires et supprimer ceux qui sont contraires à la loi ou à la charte du titre. D'autant que le nombre de réactions d'internautes a explosé. Rue89 reçoit 3 000 commentaires par jour (trois fois plus qu'en 2008). Libé : 6 000. Le Figaro : 15 000 ! C'est une avalanche quotidienne de railleries, de plaintes, mais aussi d'avis pertinents, naïfs ou sévères… « Dès qu'il est question de Claude Guéant ou de Johnny Hallyday, on peut vite grimper à 1 000 commentaires en trois heures », explique David Corchia, fondateur de la société Concileo, qui modère des dizaines de médias (dont Le Figaro, Libération, L'Express, Europe 1, Arte, etc.). Ses trente-deux salariés chassent les trolls à plein temps. Censurent les propos racistes ou homophobes. « Les rédactions nous alertent avant de mettre en ligne un article sensible, type laïcité ou conflit au Proche-Orient. Quand le sujet suscite trop de dérapages, on se relaie toutes les quatre heures pour tenir le coup. Depuis quelques mois, on constate que les verrous sautent les uns après les autres (antisémitisme, appels au meurtre) et que les commentaires sont de plus en plus violents. Quand le taux de rejet d'un article approche les 80 %, on suggère de fermer les commentaires et de clore le débat. »

Clore le débat. Et en lancer un autre : est-ce la nature même du Net (facile d'accès, anonyme) qui transforme n'importe quelle discussion en défouloir ? Autrement dit : « Internet rend-il méchant ? » C'est la question que s'est posée Aleks Krotoski, docteur en psychologie et chroniqueuse au Guardian, il y a quelques mois, constatant qu'elle se « lâchait » elle aussi, parfois, sur des forums, que ce comportement n'était pas réservé à quelques cas sociaux désoeuvrés, mais concernait potentiellement beaucoup de gens. Ce que confirme le sociologue Antonio Casilli, auteur des Liaisons numériques (éd. du Seuil) : « Personne ne naît troll, tout le monde peut le devenir. » Homme, femme, banquier, chômeur, ministre, étudiant, secrétaire. Aucun profil type, mais une logique simple : une opinion d'internaute déplaît, un autre riposte ; et c'est l'engrenage. « La violence est effectivement déterminée par le dispositif, où chacun doit durcir ses positions pour se faire entendre, analyse Yann Leroux, psychologue et blogueur, auteur d'une thèse sur la psychologie des groupes sur Internet. Il y a aussi une forme de jouissance à provoquer de la désolation. »

Affligeant ? Certes, mais pas stérile. Selon les experts, cette catharsis numérique est aussi le signe d'une bonne santé citoyenne. « Le troll est le négatif dialectique, assure Antonio Casilli. Celui qui met les pieds dans le plat, casse les codes, conteste l'autorité. Son intervention est capitale dans le processus social. Il produit du débat et enrichit in fine la qualité du Web. » L'essayiste inscrit les trolls dans la lignée des activistes américains des années 70, puis du mouvement hacker… Le psy Yann Leroux vante leur « vertu socratique ». L'anthropologue Gabriella Coleman remonte la filiation jusqu'au « trickster » (ou farceur), « une figure ambivalente, porteuse de bruit, de désordre, de mouvement », présente des mythologies précolombiennes aux comédies de Shakespeare.

A la fois farceur et père Fouettard, rigolard et intransigeant, empêcheur d'écrire en rond, le troll demande simplement au journaliste de rendre des comptes. « Si un rédacteur se laisse aller à la facilité, oublie de citer une source, fait un raccourci, la sanction est immédiate. Cela nous pousse à être vigilant », reconnaît Johan Hufnagel, de Slate. « A l'origine, les réactions n'ont fait que refléter de façon brutale la perte de confiance vis-à-vis des médias, analyse Yann Guégan, journaliste à Rue89. Notre métier, c'est de prendre en compte cette défiance, et d'y répondre en défendant notre travail, en clarifiant nos propos, en donnant des gages de notre bonne foi. » Toutes les rédactions partagent ce constat : il suffit que le journaliste réponde aux attaques pour calmer le jeu. « L'internaute ne doit surtout pas avoir l'impression de parler à une machine ou de crier dans le vide, sinon il se déchaîne. »

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