La consommation collaborative… c’est encore de la consommation

http://www.internetactu.net/2012/01/12/usages-mesusages/

C’est en lisant Paul Ariès (Wikipédia), rédacteur en chef du Sarkophage – notamment La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance -, que j’ai mieux compris les limites qui me chiffonnaient dans la consommation collaborative. Celle-ci nous est souvent présentée sous les atours du partage et du don, alors qu’elle n’en est pas toujours. Le covoiturage et l’autopartage ne sont pas inspirés par une vision altruiste, comme on l’entend ! trop souvent. Le premier moteur du covoiturage et de l’autopartage n’est pas le partage, mais l’économie. Ce n’est pas sauver la planète qui motive les covoitureurs et les autopartageurs, mais amoindrir l’impact de la crise sur leurs finances personnelles, comme le soulignait déjà l’étude 2010 de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France (.pdf). Les utilisateurs de ces services sont d’abord à la recherche de revenus complémentaires.

La consommation collaborative… c’est encore de la consommation

Le moteur principal de leur motivation ne me semble pas être celui-là décroissance ou du développement durable, comme semblent nous le répéter les argumentaires de tous ces services, mais bien celui de l’hyperconsommation, comme le soulignait le philosophe Gilles Lipovetsky (Wikipédia) dans son essai éponyme. Or, la consommation n’est pas une réponse à la crise planétaire, mais bien une nouvelle étape de la marchandisation des rapports humains – et notamment de rapports humains qui ne l’étaient pas nécessairement avant.

Quand on propose de vendre une part de repas supplémentaire (comme sur Super-marmite ouGobble son équivalent américain), on vend la part du pauvre de l’ancien temps, celle qui a disparu avec l’urbanisation de nos sociétés, celle qui s’est déportée dans les associations caritatives. Celle qui, il y a longtemps, était réservée à l’inconnu de passage et que nos sociétés urbanisées ont renvoyée à la rue. Les autostoppeurs deviennent des covoitureurs qui vont devoir payer leur écot pour voyager, là où ils voyageaient auparavant gratuitement en tendant le pouce aux autres. L’accueil chez soi se marchande : du prêt de canap&ea! cute; de Couchsurfing il n’y a qu’un pas pour glisser à la monétisation de la chambre d’ami d’AirBNB.

Cela signifie que dans le très vaste recueil des sites de consommation collaborative il faut certainement, à minima, distinguer les services de consommation collaborative gratuits des payants. Il faut distinguer ce qui relève du don et ce qui relève d’une nouvelle forme de marchandisation de la société, s’insérant toujours un peu plus profondément au coeur des rapports humains.

Le principe de partage des services du web 2.0 a bien plusieurs acceptions. Et la première à distinguer repose bien sur la manière dont elle est marchandée. Offrir sa place de parking ou son garage n’est pas la même chose que le louer. Il faut donc bien distinguer la nature des services et les modèles de société qu’ils portent. Il faut donc bien observer qui porte le service et quel modèle économique le soutien, comme l’expliquait Adil Abrar. Le risque est bien celui d’un “blanchiment social”, d’un social washing, tendant à faire passer pour social des choses qui ne le sont pas du tout. “Car vend! re un service (l’usage d’un bien) plutôt qu’un objet (la possession d’un bien), c’est plus encore que dans l’économie marchande faire commerce de la mise en relation entre fournisseurs et consommateurs”soulignait avec raison Vincent Truffy de Mediapart.

La consommation collaborative paraît altruiste. Elle est capable de produire des effets vertueux (moins de produits, plus de partage), mais pas uniquement. Plus qu’une cartographie des services, il faudrait dresser une taxonomie de leurs conséquences. Il y a une différence fondamentale entre le fait qu’un particulier loue sa voiture et le fait que la puissance publique ou qu’un acteur privé propose un service de location de voiture. Et cette conséquence, c’est la transformation des rapports sociaux que la différence induit. Il faut donc distinguer la consommation collaborative des services de partage. En voyant bien que l’un comme l’autre peuvent être ambigües. Le partage de fichiers en P2P profite depuis longtemps à des entrepreneurs qui n’! ont parfois rien d’altruistes non plus et qui génèrent d’énormes revenus sur la publicité qu’ils introduisent dans les rapports de dons entre internautes (voir par exemple les revenus générés par les créateurs d’Emule-Paradise rapportés par leMonde.fr). Les actions de groupes (consistant à se rassembler pour consommer moins cher) peuvent également générer leurs aberrations, à l’image de Groupon.

Le passage du bon service ou du bon usage au mauvais service et au mésusage est délicat. Il s’apprécie chaque fois différemment. Il se mesure à l’aune de valeurs personnelles, culturelles, économiques et sociales qui sont chaque fois différentes. Jusqu’à quand une utilisation est-elle vertueuse et à partir de quand ne l’est-elle plus ?

 

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