
L'application Collusion de
Mozilla. Chaque site visité est représenté par une pastille avec un
halo. Les autres pastilles représentent les sites qui vont recevoir vos
données personnelles, à votre insu. | DR
Dès que vous vous
connectez à un site Web commercial, toutes vos activités en ligne sont
suivies, analysées et exploitées pour créer un profil marketing
personnalisé qui sera stocké, puis enrichi en permanence. Le traçage
initial est effectué grâce aux "cookies", mini-logiciels déposés dans
votre navigateur, et par l'adresse Internet (IP) de votre ordinateur.
Cette pratique est connue du grand public, mais très sous-estimée,
car pour l'internaute de base elle reste abstraite, intangible. Pour
mieux la mettre
en évidence, la société californienne Mozilla, éditrice du navigateur
Firefox, a créé une application baptisée Collusion, qui suit la
propagation de vos données sur le réseau et crée un graphique animé
permettant de la visualiser en temps réel.
Sur votre graphique Collusion, chaque site visité est représenté par
une pastille entourée d'un halo. Puis apparaissent des flèches reliant
le site de départ à d'autres pastilles, sans halo : des sites que vous
n'avez pas visités et dont vous n'avez sans doute jamais entendu parler, mais qui vont recevoir vos données personnelles sans votre consentement, à votre insu.
REDIFFUSION DES INFORMATIONS
Lorsque par exemple vous arrivez sur la page d'accueil du site de voyage Expedia.fr, trois autres serveurs sont aussitôt informés : la régie publicitaire DoubleClick (filiale de Google),
la compagnie de marketing en ligne britannique eDigitalResearch, et une
base de cookies appartenant au prestataire américain de gestion de
trafic Akamai. A leur tour, ces sociétés rediffusent vos informations vers une deuxième série de partenaires, et ainsi de suite.
Ainsi, DoubleClick les envoie à Bluekai, société américaine d'analyse
de données, qui les retransmet à cinq autres partenaires américains :
l'agence de publicité TribalFusion, la plate-forme de diffusion de clips Videology, le réseau social de recherche d'emploi
Icims, le site d'analyse d'audience Revsci, l'agence Mediamath… Cette
liste est un simple échantillon : si vous revenez sur le même site
demain, ou dans dix minutes, ces sociétés auront peut-être été
remplacées par des concurrents, également partenaires de DoubleClick et
Bluekai.
Ce n'est qu'un début. Si vous utilisez Expedia pour acheter
un billet d'avion pour Athènes, cette nouvelle information va se
répandre sur le réseau. Si vous faites une pause pendant votre
transaction pour consulter un webmagazine touristique sur la Grèce, DoubleClick vous suivra à la trace et le fera savoir à ses partenaires. Attendez-vous à voir des publicités sur la Grèce s'afficher sur votre écran sur tous les sites que vous visiterez ces jours-ci.
"SUPERCOOKIE"
De son côté, le webmagazine touristique a partagé vos données de
connexion vers une dizaine d'autres serveurs, et aussi avec Facebook si
vous y avez un compte. Cela dit, Facebook savait déjà que la Grèce vous intéressait : il a été prévenu en amont par Google, que vous avez utilisé pour trouver le webmagazine. Et si, par acquit de conscience, vous consultez un site d'information pour lire un article sur la crise de la dette grecque, le processus recommence, avec d'autres bases de données.
En quelques minutes, votre graphique Collusion s'est transformé en
une galaxie foisonnante et inextricable de pastilles superposées et de
flèches entrecroisées. Vous ne pouvez déjà plus avoir une vue d'ensemble des sites ayant reçu et réexpédié vos données, car le graphique déborde de l'écran de tous les côtés.
Bien sûr, si vous ne souhaitez plus être fiché de cette façon, vous pouvez paramétrer votre navigateur pour bloquer les cookies, mais vous ne pourrez plus utiliser
les sites interactifs et vous serez toujours pisté grâce à votre numéro
IP. Par ailleurs, les régies publicitaires ont inventé le
"supercookie", qui va se loger subrepticement dans un recoin caché du navigateur et résiste aux tentatives d'effacement – à moins d'utiliser un logiciel spécial. D'autres modules à installer sur le navigateur Firefox, tel Ghostery, permettent de limiter le traçage de la navigation en ligne, mais ils ne sont pas parfaits et peuvent même rendre inaccessibles certains sites.
Mozilla va bientôt sortir une nouvelle version de Collusion qui permettra elle aussi de limiter
ce partage sauvage de données. Mais son objectif principal est
ailleurs. Sur son site, la société rappelle que le traçage n'est pas
toujours une mauvaise chose pour les consommateurs. Puis elle annonce la
création, en collaboration avec la Fondation Ford, d'une "base de données mondiale des données de traçage sur le Web", qui sera alimentée par les utilisateurs de Collusion, avec leur accord : "Nous
combinerons ces informations, et les mettrons à disposition des
chercheurs, des journalistes et d'autres acteurs, pour qu'ils analysent
et expliquent comment les données sont pistées sur le Web."
Un métafichier, en quelque sorte, pour la bonne cause…
Yves Eudes

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