À TU ET À TOI – Twitter va-t-il tuer le vouvoiement ?

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Oui mais comme tu dis: Vive la crise! RT @Laurent_Joffrin: Le cours de l'or atteint un record historique absolu. Signe de début de panique.

@peultier qui vous autorise a me tutoyer?

Il y a un peu plus d'un an, un utilisateur de Twitter, @peultier,
journaliste au Monde.fr, a été mal inspiré : il a tutoyé Laurent
Joffrin. Les deux confrères ne se connaissent pas, ne se sont jamais
rencontrés. Cette audace formelle s'est déroulée sur Twitter. Il n'est
pas rare que deux journalistes se tutoient dès leurs premiers échanges
lorsqu'ils se rencontrent en reportage, un tutoiement confraternel en
quelque sorte. Sauf que Laurent Joffrin, Laurent Mouchard de son vrai
nom, est l'aîné de son interlocuteur, et lui est supérieur dans
l'échelle sociale, puisqu'il est patron de la rédaction du Nouvel Observateur. 

Franz Durupt, alias @peultier, aurait-il tutoyé son aîné s'il l'avait
croisé dans la "vraie vie" ? Sans doute pas. Et son accès d'audace
virtuelle n'avait pas plu à Laurent Joffrin, peu séduit par ce décalage
entre les bonnes manières et les usages en vogue sur les réseaux sociaux
"Qui vous autorise à me tutoyer ?" avait rétorqué le patron du Nouvel Obs à l'impudent, sur une tonalité "volontairement balladurienne", a-t-il expliqué plus tard.

La sécheresse de son admonestation, peu en accord avec le ton
Twitter, où une certaine familiarité est de mise, avait fait réagir :

cher @Laurent_Joffrin, puis-je vous suggérer à l'avenir de ne pas prendre la mouche pour un simple tutoiement en mode sympathique ?

@alexandremathis le tutoiement en question n'avait rien de sympathique (vérifiez…) faut-il tout accepter sans rien dire?

Aujourd'hui, @peultier considère lui-même que le vouvoiement aurait
sans doute été mieux indiqué, mais que les 140 signes imposés par
l'exercice du tweet l'avait incité à prendre quelque liberté avec les
codes : "Au départ, le 'tu' était vraiment dû à un manque de signes.
Si je lui reparlais aujourd'hui, je le vouvoierais sans doute sans
réfléchir"
.

La mort du vouvoiement ?

Toujours est-il que la question du vouvoiement, structurante de
certaines langues indo-européennes, est singulièrement mise à l'épreuve
par les nouveaux usages en vigueur sur les réseaux sociaux. Le
vouvoiement, fortement ancré dans une société française très
hiérarchisée, est-il menacé par Twitter, où le "tu" égalitariste est la
norme ?

La question intéresse même outre-Manche, où le "you" est de rigueur
en toutes circonstances, puisque le site de la BBC y consacre un
article, intitulé : "Tu and Twitter : Is it the end for 'vous' in French ?" Le long papier évoque en guise d'exemple l'échange cité ci-dessus, avant de donner la parole à un autre de nos compatriotes :

"Anthony Besson vouvoie la plupart des gens. En tant que jeune
homme, il manifeste ainsi un signe de respect envers toute personne plus
âgée que lui ou envers celles qu'il rencontre à Paris à travers son
activité professionnelle. Mais tout bascule dès lors qu'il se retrouve
sur les réseaux sociaux : 'J'utilise toujours le tutoiement sur Twitter.
Et pas seulement parce que cela requiert moins de caractères !' Nombre
de Français agissent exactement de la même manière […] Quand vous
rejoignez les réseaux sociaux et tweetez sous pseudonyme, un 'vous' très
formel peut sembler déplacé, y compris avec quelqu'un que vous n'avez
jamais rencontré",
explique la BBC à ses lecteurs peu familiers de ce genre de subtilités linguistiques.

Un "discours libertaire cyberutopiste"

Pour sensibiliser les Britanniques à cet enjeu de civilisation,
l'auteur donne la parole à Antonio Casilli, maître de conférences en
Digital Humanities à Telecom ParisTech, qui explique comment Internet
est, depuis son origine, un outil de destruction des barrières sociales.
"Dans la philosophie d'Internet, on est entre pairs, égaux, sans
distinction sociale, quels que soient votre âge, votre sexe, vos revenus
ou votre statut dans la vie réelle"
, explique-t-il. Le modèle généralisé des échanges sur Internet dans les années 1990 était un "discours libertaire cyberutopiste de style californien, hérité de la contre-culture des années 1960".

Auteur de Mai 68, une histoire du mouvement,
ancien militant socialiste, Laurent Joffrin se montre moins sensible au
tutoiement égalitaire que son jeune confrère, qui n'a pourtant connu ni
barricade ni combat argumenté contre le paternalisme autoritaire. Il
l'avait d'ailleurs très longuement expliqué dans une tribune publié à
l'époque sur le site du Nouvel Obs : "Qui vous autorise @ me tutoyer ?" :

"Mon interlocuteur – ce fut l'origine de la controverse
subséquente – m'interpella sur un ton péremptoire, désagréable, assorti
d’un tutoiement. C'est vrai, sortie de son contexte, ma réponse à
l'intéressé, 'Qu'est-ce qui vous autorise à me tutoyer ?', a pu dérouter
les experts du prêt-à-penser en 140 caractères. Avalanche, donc, de
rappels à l’ordre. Sur Twitter, on ne parle pas ainsi. Le verdict est
tombé avant d'être retweeté par les moutons de garde de ce nouveau
temple de la libre expression. J'ignorais qu'un si vaste espace de
liberté ne tolérait qu'une forme de langage."

"Pourquoi faudrait-il passer, dès lors, par les fourches caudines
de censeurs autoproclamés ? Ils invoquent 'la tradition du réseau',
'les règles de Twitter'. Quelle est cette mystérieuse législation sur
laquelle il faudrait s’aligner ? Quel est l’auguste Lycurgue auteur de
ces lois intangibles ? Si on est libre, on écrit librement, dans le
respect de l’autre. Le reste est rigidité sectaire et conformisme de
l’anticonformisme"
, poursuit-il.

De la Révolution française à Twitter

Antonio Casilli, le chercheur cité par la BBC, explique comment
l'emploi du "vous" sur Twitter peut aujourd'hui passer pour aussi
déplacé que celui du "tu" dans des circonstances inappropriées. "Vouvoyer
quelqu'un – ou s'attendre à ce qu'il vous vouvoie - implique une
hiérarchie. Il s'agit donc d'une brèche de taille dans le code de
communication [des réseaux sociaux], une tentative de réaffirmer des
rôles sociaux asymétriques, une distance qui compromet la cohésion
sociale".

Interrogé par la BBC, Laurent Joffrin conteste vigoureusement cette analyse : "Ça
ne rassemble pas les gens, ça accroît au contraire les tensions. Il
s'agit d'une culture affligeante. Les gens sur Twitter n'oseraient
jamais tutoyer comme ça un inconnu dans la rue, parce qu'il s'agit d'une
forme de violence, c'est de cette façon que les automobilistes
s'insultent. Dans les grandes villes en particulier, nous avons besoin
de respect et de courtoisie. Sur Twitter, ce respect n'existe pas."

Historiquement, les deux grands basculements vers le tutoiement se
sont déroulés durant la Révolution française et pendant mai 68. Sacrifié
sur l'autel de l'égalité, le "vous" est à chaque fois parvenu à
reprendre sa place dans une société française articulée autour de la
force des statuts, y compris chez les anciens soixante-huitards. Twitter
amènera-t-il la troisième révolution du "tu" ?

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