http://www.lesinrocks.com/2012/12/18/livres/buzz-storytelling-annexe-nos-vies-11329599/
Journaliste à “Wired”, Frank Rose a enquêté dans
l’industrie culturelle pour mettre en lumière les nouvelles formes de
narration. Ou comment le storytelling, via internet et les médias
sociaux, a annexé nos vies.
Onze septembre 2001. Le monde entier est rivé à son poste de
télévision. Les images apocalyptiques des tours en flammes nous
parviennent à travers les yeux et les oreilles d’une poignée de
professionnels des médias. Dix ans plus tard, la commémoration du
dixième anniversaire du drame est toujours relayé par l’ensemble des
médias de masse – journalistes, intellectuels et écrivains. Mais des
millions d’autres voix les ont rejoints : Twitter, Facebook, sites et
plates-formes fournissent une chambre d’écho infini à un désarroi qui
désormais se partage et se réinvente collectivement.
C’est en ces termes, presque une parabole, que Frank Rose mesure la puissante mutation du monde depuis l’arrivée d’internet.
“En 2001 n’existaient ni Flickr, ni YouTube, ni Twitter
et encore moins Broadcastr. Mark Zuckerberg était encore au lycée (…).
Les outils de narration étaient encore réservés à ceux qui avaient accès
aux médias de masse.”
Narration multimédia
Plume à Wired, mais aussi au New York Times, à Esquire et Vanity Fair,
l’auteur néglige cependant vite la sphère des médias pour se concentrer
sur ce qui l’intéresse : l’impact d’internet sur le monde du
divertissement. Ni essai anthropologique, ni livre de geek, Buzz
s’interroge sur les frontières mouvantes de la fiction – avant et après
la révolution numérique – et la définition même d’oeuvre d’art. Quand a
pris fin l’ère du récit linéaire traditionnel ? Existe-t-il encore des
créateurs tout-puissants, uniques propriétaires de leur oeuvre ? Rose
répond à ces questions par une enquête au sein de l’industrie
culturelle.
Amarré à une solide théorie, son essai glane aussi sa matière au
contact de géants d’Hollywood : George Lucas, Steven Spielberg, James
Cameron ou les frères Wachowski. Tous ont en commun d’avoir été les
pionniers d’une autre manière de regarder les films, et donc de les
fabriquer : en s’appuyant, et se démultipliant, sur un nouveau genre de
narration multimédia. Lucas, avec sa trilogie légendaire, a ouvert la
voie : au-delà de sa dimension de “prototype pour les narrations denses, composées de plusieurs couches”, Star Wars
a généré des tonnes de produits dérivés – romans, comics, jeux vidéo,
adaptations radio et additions de trilogies – enrichissant “un univers d’une complexité sans limite”.
Avec A.I., de Spielberg, ou Avatar, de Cameron, les
choses se corsent : la sortie du premier s’accompagne d’un jeu vidéo –
conçu par Jordan Weisman, ex-ado dyslexique -, tandis que le second
invente un univers fractal, en 3D, aux perspectives inouïes. Rose
raconte aussi comment la sortie de Batman, The Dark Knight, en
2008, fut précédée d’une vaste campagne publicitaire sous la forme d’un
jeux de piste sur le web, plongeant les fans dans le récit bien avant
d’être dans la salle. Sur ce point, l’auteur relève une première zone de
brouillage, entre divertissement et publicité : où commence l’un, où
s’arrête l’autre ?
Interactivité
Glissant du grand au petit écran, l’auteur désigne derrière la
ramification des récits, leur force “immersive”, une dérive fascinante
de l’oeuvre vers un ailleurs. C’est le cas de la série Lost, dont le récit surnaturel à la Robinson Crusoé
a tant fasciné – et plongé dans un abîme de perplexité – qu’il a
engendré la création de dizaines de sites spécialisés (le bien nommé Lostpédia),
inventant une bio, un passé et un futur aux personnages. Pas cons, les
scénaristes ont fini par pomper les idées des internautes.
La question de l’interactivité est bien sûr au coeur de cet ouvrage.
Les exemples de détournement de séries (qui, par leur côté
feuilletonant, exerce un fort pouvoir sur l’imaginaire) sont à la fois
nombreux et fertiles en fictions – allant jusqu’à l’invention de faux
comptes Twitter par les personnages de Mad Men. Aujourd’hui, explique Rose, “nous ne consommons plus les histoires comme elles nous sont racontées ; nous les partageons les uns avec les autres”. Quitte à se les approprier complètement… George Lucas confie à quel point l’univers de Star Wars
lui échappe. Selon lui, il appartient aux fans (et un peu aux majors
quand même aussi). Il suffit de faire un tour des blogs pour s’en
convaincre ; aujourd’hui, tout le monde se prend pour un écrivain – ou
un cinéaste, avec un bon smartphone.
Et le roman dans tout ça ? Prophétique, comme d’habitude. D’abord, en
ouvrant le bal des révolutions techniques dans l’art avec la naissance
de l’imprimerie – suivie du cinéma et de la télévision. Ensuite, en
énonçant depuis ses débuts le pouvoir toujours plus enivrant et “réel”
de la narration. Ainsi Don Quichotte guerroyant contre les moulins à
vent parce qu’il aurait “perdu l’esprit” en lisant trop. Parfois, la
confusion entre réalité et fiction surprend, égare, fascine. Mais bien
malin qui pourrait dire lequel a pris le pouvoir sur l’autre.
Emily Barnett
Buzz (Sonatine), traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Monvoison, 348 pages, 20 €

Laisser un commentaire