Typologie du troll. Quatre catégories principales de trolls sont identifiables : le troll « pur », le troll « hybride », le troll « réciproque ou involontaire »…..

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Typologie du troll

Quatre catégories principales de trolls sont identifiables :

1) le troll « pur »
: le modèle de base, utilisateur bête et méchant des listes de
diffusion ou des médias sociaux qu’il pourrit de commentaires
désobligeants et mal adaptés au contexte d’interaction (ex. reconduire
tout au sexe dans un forum de discussion sur la religion ou reconduire
tout à la religion dans un forum de discussion sur la psychanalyse…). Sa
nature est éminemment contextuelle et engage une réaction directe de la
part des autres membres de la communauté qui se retrouvent investis de
la fonction d’applicateurs de la norme sociale :

« Dans Second Life, je pourrais me faire
passer pour un médecin, mais si je me présentais en tant que tel dans
un forum de discussion santé ce serait perçu comme une intolérable
imposture. À cet égard, la communication en ligne met constamment
l’usager, à la première personne, dans une situation de risque de
déviance. Il suffit de ne pas avoir bien évalué son environnement
communicationnel pour se retrouver dans son tort. Ce qui explique pour
quelle raison les internautes ne prônent que rarement l’intervention
d’une autorité supérieure. C’est plutôt une ‘modération communautaire’
qui est souhaitée, où les membres eux-mêmes veillent au respect des
règles du service informatique. »

Extrait du chapitre « Que va-t-on faire du troll ? » in Antonio A. Casilli (2010) Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Ed. du Seuil p. 319.

2) le troll « hybride »
: un utilisateur qui combine son activité de troll avec des habiletés
d’autre type. Un exemple historique est le troll-hacker Mr. Bundle,
protagoniste du récit désormais classique A Rape in Cyberspace
de Julian Dibbel (1993) : il arrive à détourner le service en ligne
LambdaMOO, grâce à un logiciel spécial qui lui permet d’envahir le
service de propos obscènes qui semblent proférés par d’autres joueurs,
lesquels perdent la maîtrise de leurs avatars pendant plusieurs heures.
Un autre exemple est celui du troll-faker Joan, « la thérapeute en
fauteuil roulant », dont les gestes sont relatées in extenso par Lindsay van Gelder dans son article The Strange Case of the Electronic Lover, intialement paru dans le magazine Ms.
en 1985. Dans les deux cas, le comportement itératif, disruptif et
contextuel de ces personnages, justifie leur inclusion dans cette
catégorie.

3) le troll « réciproque ou involontaire »
: c’est un cas de figure qui se concrétise dans une interaction en
ligne dans laquelle plusieurs individus sont réciproquement convaincus
que « les trolls c’est les autres ». Chacun est animé par une parfaite
bonne foi, et accuse l’interlocuteur d’être en train de polluer la
conversation par des éléments parasitaires et disruptifs. Cette
catégorie n’est guère documentée dans la littérature sur les trolls,
mais je la trouve particulièrement intéressante parce qu’elle met à mal
les explications psychologisantes du troll en tant qu’individu animé par
des penchants narcissiques. Dans ce cas, personne ne trolle à
proprement parler – et pourtant « ça trolle ». Le trolling est une
propriété émergente du système social qu’est une communauté en ligne, où
le tout est toujours moins civilisé et plus conflictuel que la somme
des parties…

4) le troll « revendicatif »
: un usager mécontent d’un produit ou d’un service, qui manifeste sa
frustration en bombardant de messages décalées ou agressifs le site Web
ou la page Facebook d’une entreprise. La SNCF a des trolls
particulièrement actifs (et drôles) qui s’acharnent à signaler sur
Twitter les moindres retards ou dysfonctionnements du réseau
ferroviaire. Les stars médiatiques, qui sont après tout des marques
comme les autres, ont leurs trolls/double maléfique de leurs fans (v. à
ce sujet mon interview pour l’émission 100% Mag sur M6).
Les producteurs de junk food américains font, ils aussi, l’objet
d’attaques confinant parfois à l’humour noire surréaliste (comme dans ce
remarquable exemple d’un brillant twitto (@toteslates) qui s’en prend à la chaîne californienne Carl’s Jr).

Le trolling : un processus social

Etant donnée cette typologie, que
peut-on dire sur les motivations qui poussent le troll à passer à l’acte
? Un fragment d’une interview récente pourra illustrer ma position :

Les raisons qui poussent un Internaute à
devenir Troll ? Les explications varient selon le domaine de recherche.
Les psychologues pourraient dire qu’il s’agit de certains traits de la
personnalité de l’internaute qui les poussent à tenir des propos
désobligeants. Les anthropologues pourraient dire qu’il s’agit des
contextes culturels qui favorisent l’émergence de comportements de trolling.
En tant que sociologue j’ai plutôt tendance à expliquer ces
comportements en termes de processus social. On est troll pour provoquer
des changements dans le positionnements des individus dans les réseaux.
Parfois il s’agit de contester certaines autorités et hiérarchies qui
se créent dans les forums de discussion ou dans les communautés en ligne
– ces trolls sont là pour faire émerger de nouveaux contenus

Extrait de Jean-Olivier Pain (2011) On en parle : interview avec Antonio Casilli, Radio Suisse Romande (RSR).

Bref, dans ma perspective de recherche, le troll est surtout un processus social,
un agencement d’acteurs et de ressources (linguistiques, matérielles ou
de capital social) qui permettent de définir les modalités d’action du
troll – et de réaction de son environnement en ligne.

Le positionnement social réciproque des
usagers et les dynamiques internes aux groupes peuvent déterminer des
réactions différenciées face à des actes déviants. À l’intérieur d’un
même service en ligne, le niveau de désapprobation varie selon le
capital social et la réputation des individus. Certains participants
sont plus disposés à pratiquer une sanction forte, tandis que d’autres
sont plus modérés. On découvre alors que les membres les plus réputés –
et ceux qui ont un capital social mieux aménagé – ont des attitudes
moins extrêmes vis-àvis des trolls, plaisantins et abuseurs d’identités.
Ce sont les membres les plus marginaux de la communauté qui expriment
leur condamnation de manière ferme (cf. Zachary Birchmeier, Adam N.
Joinson, Beth Dietz-Uhler, « Storming and Forming a Normative Response
to a Deception Revealed Online », Social Science Computer Review, vol.
23, n° 3, 2002, p. 108-121.). Cela peut paraître surprenant. On aurait
tendance à considérer les membres centraux comme les gardiens du bon
fonctionnement de la communauté. Or les internautes déviants ne
représentent pas nécessairement un danger pour la survie de la
communauté dans son ensemble. Leurs forfaits affectent
principalement leur environnement social proche : leur liste d’amis,
leurs connaissances, leurs liens directs. Le tissu social n’est pas 
déchiré, ce sont quelques liens à peine qui, pour ainsi dire,
s’effilochent. C’est pourquoi ces comportements sont perçus différemment
par les membres les plus centraux. Même si l’acte déviant affecte un
certain nombre de leurs liens, la quantité et la solidité de ceux qui
resteraient encore en place suffiraient pour préserver leur
positionnement social. Au contraire, les usagers qui se trouvent plus en
marge de la communauté sont dans une situation délicate, et sont
constamment mis en danger par tout élément perturbant l’agencement de
leurs relations sociales. Ils cherchent donc à limiter à tout prix les
comportements déviants. Leur courroux peut aller jusqu’à réclamer une
solution répressive. Mais, étant donné leur faible influence, cette
dernière a peu de chances d’être adoptée par les autres internautes.
Donc non seulement la répression en ligne peut ne pas être efficace,
mais elle risque surtout de ne pas être choisie au moment où un
processus délibératif est mis en route : elle sera recommandée surtout
par les individus les moins bien placés pour se faire écouter, ceux dont
les opinions sont moins réputées et dont le capital social est moins
développé.

Extrait du chapitre « Que va-t-on faire du troll ? » in Antonio A. Casilli (2010) Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Ed. du Seuil p. 321-322.

Le troll et la dialectique de l’appartenance

En confrontant la communauté à ses
extrêmes, le troll fait venir à la surface la norme sociale et contribue
à définir les limites de tout groupement humain en ligne. Ce point est
développé dans le compte rendu paru sur Mediapart de mon intervention
dans le cadre de la Social Media Week 2011 :

En vérité, les trolls, i. e.
les commentateurs malveillants qui envahissent les fils avec des
critiques souvent déplacées (et dans le seul but d’agacer), ont un
véritable rôle structurant au sein de chaque communauté – et qui plus
est sur internet, où leur présence est permanente et démultipliée. En
effet, l’identification négative dont ils font l’objet permet aux autres
membres de la communauté de s’identifier positivement entre eux: en
faisant front contre un adversaire commun, ils font corps: «Face aux trolls, les autres sont porteurs de la norme sociale», justifie Antonio Casilli.

Le troll est ainsi le moment négatif de
la dialectique de l’appartenance. Le magnétisme qu’il exerce agit comme
une soudure dans la communauté, comme un raccord: il fédère. Bien
entendu, poursuit Casilli, «il y a toujours un gentil hystérique qui cherche à le calmer» [cette dernière remarque est en réalité une citation du psychanalyste Yann Leroux,
ndA]. ce qui ne fait que renforcer son pouvoir de nuisance,
aiguillonnant sa vindicte, lui donnant prétexte à se répandre. Mais
s’agit-il d’un véritable pourvoir de nuisance ? Bien plus que nuire à la
communauté, le troll la maintient en vie, en activité, l’anime. Grâce à
lui, elle se renforce à son tour. C’est pourquoi Antonio Casilli défend
l’idée que le troll «enrichit finalement la qualité du Web».

Le troll est également un support qui
permet de définir et d’éprouver des normes collectives, de donner vie
aux règles prédéfinies par chaque rédaction et chaque site au regard des
lois qui les obligent […]. Le troll, même s’il interpelle directement
la rédaction, permet ainsi de déplacer l’exercice du contrôle vers les
participants eux-mêmes, qui s’organisent et élaborent parfois des
tactiques pour le neutraliser. L’administration de la norme change: ce
n’est plus la rédaction qui l’exerce mais ceux qui spontanément s’en
saisissent dans la communauté. D’un contrôle vertical, on se déplace
alors vers un contrôle horizontal. De même que d’une modération a
priori, on passe à une modération a posteriori.

Enfin, si les trolls sont relativement
bien identifiés au sein d’un espace social développé, il n’en demeure
pas moins que sur Internet les identités discursives sont relativement
volatiles et fugaces: chacun peut, à un moment ou un autre, occuper la
position sociale du troll, pour peu que ses propos soient jugés
impertinents, c’est-à-dire en décalage avec le contexte dans lequel ils
interviennent. Dans une communauté essentiellement discursive et
virtuelle, les identités ne sont ainsi jamais totalement arrêtées, mais
sont au contraire rejouées à chaque prise de parole.

Extrait de Clément Sénéchal (2011) Les sociabilités neuves des communautés d’information, Mediapart, 11 févr 2011

Un trollcomic – source Jetetroll.com

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