Reputation War 2014 – les « foules sentimentales », la mise en scène et l’opportunisme est une part importante de la communication

(image : caloucalou)

source de l'article : http://www.henriverdier.com/2014/01/manipuler-les-foules-sentimentales-ou.html

Ce matin, j'intervenais, à l'invitation de Christophe Ginisty à la conférence Réputation War, dont le thème était, cette année "Foules sentimentales".

Un si beau titre évoque d'abord une jolie ritournelle, une belle chanson de Souchon. Une chanson sur les foules qui sont manipulées parce qu'elles sont trop sentimentales. Mais pour ma part, il m'évoque très vite la psychologie des foules, Gustave Le Bon et toutes sortes d'images inquiétantes… Cette bêtise profonde qui peut s'emparer d'un "mouvement de foule", sa capacité à devenir un feu dévorant, à lyncher…

La foule, c'est comme un animal sauvage. On peut jouer avec, mais jamais l'apprivoiser totalement. L'ambivalence de son comportement, nous n'avons chaque jour sous les yeux. Pour ne prendre qu'un exemple, il suffit de songer à la toute récente "affaire Dieudonné" : un déferlement médiatique, un déluge de billets de blog, parfois d'humeur, parfois très sages, la viralisation de nombreux articles et vidéo par tous les canaux imaginables, et un grand moment de contribution collective…
Sur la presse en ligne, qui demande en général à ses lecteurs de "réagir", ce fut un déferlement d'invectives, de formules à l'emporte-pièce, voire de haine pure. Et encore, nous n'en avons vu que ce qui passait les filtres de la modération. Si vous saviez ce qui a probablement été enlevé par toutes ces petites agences de modération qui passent leurs journées à filtrer nos forums de presse…
Regardez par exemple la discussion suite à ce court article sur Dieudonné, ici, sur Le Parisien. Et nous ne sommes ici que dans un exemple moyen, sans tension particulière. Regardez à l'inverse le sérieux, la précision et la rigueur des échanges, qui eux ne sont pas modérés, de la page de discussion à propos de l'entrée "Dieudonné" dans Wikipédia.

Dans ces deux exemples, ce n'est pas la même foule, ce ne sont pas les mêmes comportements, ce ne sont pas les même émotions.

Pour essayer de comprendre cette ambivalence, il faut sans doute sortir de l'imaginaire de la "foule". C'est d'ailleurs pour cette raison qu'avec Nicolas Colin, nous avions choisi le terme de "multitude", pour parler à la fois des individus (citoyens, consommateurs) et de leur dynamique d'ensemble.

Cette notion de multitude a une longue histoire, y compris en philosophie politique. Dans l'acceptions que nous en faisons, on peut la faire remonter à Spinoza. Comme le montre bien cet article de Jérôme Ceccaldi, Spinoza, qui se méfiait de la plèbe, de ses émotions et de ses impulsions, considérait en même temps qu'il n'y a pas de souveraineté en dehors de la multitudo. Et il introduisait déjà toute la composante de dynamique, de processus, de potentiel de cette multitude, et le rapport étroit qu'il y avait entre son comportement et les institutions. "Vouloir tout cacher aux citoyens, puis escompter qu’ils ne portent point cependant de jugements erronés et ne soupçonnent point le pire, c’est faire preuve d’une inconséquence extrême ! " (Spinoza, père fondateur de l'opendata !)
 

Spinoza, que l'époque découvre si proche, fut écarté au profit de Hobbes, de son "l'Homme est un loup pour l'homme" et de son Léviathan.
Il trouva cependant une postérité chez un philosophe contemporain, Antonio Negri, qui reprit ce concept de multitude pour tenter de dépasser la notion de "classe ouvrière", et d'introduire, là encore, cette dimension de dynamique, de subjectivités, d'intentionnalités qui caractérise les communautés humaines. Le tout est ici non pas la somme, mais la dynamique des parties, et c'est bien  le concept que nous avons voulu reprendre dans L'Age de la multitude.

Cette distinction n'est pas seulement philosophique. Trop d'institutions, trop d'autorités, se sont habituées à raisonner en termes de foule. Elles voient leurs clients, leurs usagers, la société, comme une espèce de masse indistincte et un peu inquiétante, qu'il faudrait toréer en bloc. Or cette masse est en fait structurée, traversée par des dynamiques. Elle a des valeurs, et des conflits de valeur. Des groupes d'intérêt et des parties prenantes. On y trouve des groupes qui développement des savoirs supérieurs aux nôtres. On y trouve des alliés.
Savoir nouer des alliances dans cette multitude est devenu une condition essentielle de réussite. Et c'est impossible à faire si on s'obstine à la penser comme une masse.

Et pour nouer des alliances dans la multitude, il faut des interfaces, il faut des processus, il faut surtout institutionnaliser certaines formes de relations.

C'est une question que nous nous sommes beaucoup posée en préparant la nouvelle version du site data.gouv.fr, puisque nous avons décidé de développer l'open data comme un outil pour la multitude, travaillé avec la multitude. Vous l'avez sans doute noté, désormais, sur le portail national d'open data, les citoyens, les associations, les chercheurs, peuvent enrichir la plateforme de leurs propres réutilisations et de leurs propres données, et contribuer ainsi à créer un savoir partagé et un bien commun informationnel.

lire la suite: http://www.henriverdier.com/2014/01/manipuler-les-foules-sentimentales-ou.html

Laisser un commentaire