LA CAPABILITE : rendre en compte ce que possèdent les individus, et leur capacité à utiliser leurs biens mais aussi réintroduire les comparaisons interpersonnelles, seul moyen pour formaliser des considérations d’égalité et de justice

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Les écrits d’Amartya Sen, économiste et philosophe indien, prix Nobel de sciences économiques en 1998, sont aujourd’hui reconnus pour leur apport majeur à l’analyse des inégalités et aux théories philosophiques de la justice. Selon cet auteur, il faut non seulement prendre en compte ce que possèdent les individus, mais aussi leur capacité, leur liberté à utiliser leurs biens pour choisir leur propre mode de vie. Il a tout autant rejeté une conception instrumentale qu’une conception uniquement formelle des droits et de la liberté, et a formulé des critiques décisives à l’encontre de l’utilitarisme. Les principaux concepts de cette théorie sont ceux de « modes de fonctionnement » (functionings) et de « capabilités » ou « capacités » (capabilities). Les premiers sont ce qu’un individu peut réaliser étant donné les biens qu’il possède (se nourrir suffisamment, se déplacer sans entraves, savoir lire et écrire) – cela décrit donc son état –, alors que les secondes sont les diffé-rentes combinaisons possibles des premiers, pour un individu. Une capabilité est donc un vecteur de modes de fonctionnement exprimant la liberté, pour un individu, de choisir entre différentes conditions de vie.

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Selon le principe utilitariste, une situation est jugée supérieure à une autre si la somme des utilités (satisfaction ou bonheur qu’un individu tire d’une action ou d’un choix) qu’en retirent les individus est supérieure. L’utilitarisme suppose une éthique conséquentialiste, c’est-à-dire qu’une situation ou action est jugée en fonction des résultats, ou conséquences, qu’elle produit. L’utilitarisme ne suppose pas nécessairement que l’on ne puisse pas comparer les utilités des individus. Il est tout à fait possible d’imaginer pondérer la somme des utilités par des critères d’égalité ou, tout du moins, se permettre de comparer deux situations aux sommes identiques avec une préférence pour l’égalité. Par exemple, si l’individu A retire une utilité de 4 et B une utilité de 9 en consommant une pomme, alors que ces deux mêmes individus ont des utilités respectivement égales à 2 et 11 pour la consommation d’une poire, on peut décider sur un critère d’égalité que la situation où A et B mangent des pommes est socialement supérieure (même si la somme des utilités dans les deux situations est égale à 13).

Mais la possibilité de déterminer exactement le niveau d’utilité que les individus retirent de situations différentes a été critiquée par des économistes et des philosophes influencés par le positivisme (principalement : Robbins, 1938). Selon ces derniers, il est impossible pour le théoricien de connaître aussi précisément l’esprit humain et de chiffrer exactement les niveaux d’utilité. L’approche dite cardinale a donc laissé place à une approche ordinale qui classe les utilités du même individu pour des états différents les unes par rapport aux autres. Dans notre exemple naïf des pommes et des poires, selon une théorie des utilités cardinales, on peut dire que A préfère deux fois plus les pommes (2 x 2 = 4), alors que selon une théorie des utilités ordinales on peut seulement conclure que A préfère les pommes aux poires car les chiffres n’ont pas de valeur intrinsèque mais relative ; on fait donc moins d’hypothèses sur la constitution de l’esprit humain. Par conséquent, on peut seulement dire dans cet exemple que B préfère les poires et A préfère les pommes, mais il est interdit de comparer les utilités entre individus, c’est-à-dire de conclure que la consommation de poires crée une situation plus inégalitaire.

Par souci positiviste, le théoricien s’interdit donc les comparaisons interpersonnelles et bloque par conséquent la voie à toute formulation de jugement en termes d’égalité. En outre, puisque les chiffres n’ont plus de valeur intrinsèque, le critère de jugement en termes de somme doit laisser place à un critère d’unanimité. C’est le critère de Pareto : un état est optimal lorsqu’on ne peut améliorer l’utilité d’un individu (en changeant d’état) sans faire diminuer celle d’un autre. De manière évidente, on voit que le critère d’optimalité de Pareto peut justifier des situations totalement inégalitaires : diminuer l’utilité des riches pour augmenter celles des plus pauvres ne satisfait en effet pas ce critère.5

C’est pour cette raison que Sen est extrêmement critique à l’égard du critère parétien (et donc à l’égard du welfarism6), et il se fixe comme objectif de réintroduire les comparaisons interpersonnelles, seul moyen pour formaliser des considérations d’égalité et de justice. Il faut pour cela inclure davantage d’éléments individuels dans la théorie du choix collectif (la « base informationnelle », selon le langage de la discipline). Cette extension de la base informationnelle ne constitue pas un critère normatif en elle-même mais a pour but de fournir une base plus riche à la construction d’un tel critère.

http://traces.revues.org/211

 

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