Le rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance a été publié en mars 1972. Il avait alors suscité un extraordinaire débat, dont quelques leçons peuvent être aujourd’hui tirées. Elodie Vieille-Blanchard
Un objet historique ambigu
Ces différentes critiques font apparaître le rapport Meadows comme un objet historique ambigu : d’une part critique du modèle de croissance et de ses effets écologiques délétères, mais également témoin de la volonté d’une élite mondiale de préserver ses privilèges, au détriment du plus grand nombre. De telles critiques sont-elles fondées ? Le rapport Meadows était-il l’incarnation d’un catastrophisme « de droite » au service des intérêts des riches ? Enfin, quelles conséquences peut-on en tirer pour l’objection de croissance contemporaine ?
Le problème est-il la surpopulation ou la technique ?
On peut mentionner, tout d’abord, à la fin des années 1960, la coexistence entre plusieurs formes de catastrophisme, incarnée par la controverse entre les biologistes Paul Ehrlich et Barry Commoner, tous deux auteurs d’ouvrages catastrophistes très connus et largement diffusés. Si Paul Ehrlich met en avant la croissance démographique mondiale comme la plus grande cause de dégradation environnementale, Barry Commoner est un scientifique engagé de longue date contre le nucléaire civil et militaire, qui affirme la nécessité d’une appropriation citoyenne des sciences et des techniques, et rejette la thèse d’Ehrlich. Selon lui, la dégradation environnementale est à attribuer à la transformation radicale des processus de production agricole et industrielle depuis la Seconde Guerre mondiale : mécanisation accrue, pesticides, chimie de synthèse… En bref, ce n’est pas la population qui est en cause, mais une nouvelle technologie, aux effets dévastateurs et incontrôlés.
Ce rapport a été critiqué à la fois parce qu’il était censé mettre des bornes à la consommation insouciante des pays riches, et parce qu’il était censé appeler au « gel » du développement des pays pauvres. De même, ce rapport a été revendiqué par le social-démocrate Sicco Mansholt aussi bien que par le réactionnaire Jay Forrester, et un certain nombre de militants le citent aujourd’hui comme une référence scientifique accréditant l’objection de croissance.
Il n’y a pas que la catastrophe !
Une première leçon à tirer des considérations développées ici est à quel point les zones d’ombre d’un discours, aussi bien que les éléments qu’il met en avant, conduisent à le situer politiquement. Pour la plupart des critiques du rapport des Limites, le fait de ne pas revendiquer franchement une répartition plus juste des richesses impliquait une acceptation de l’ordre existant, que la croissance zéro devait figer pour l’éternité.
Une seconde leçon est plus étroitement liée à la rhétorique catastrophiste. Selon le rapport Meadows, c’est au nom de la catastrophe, et exclusivement au nom de la catastrophe, que la croissance zéro doit être visée. Certes, le rapport des Limites contient, dans ses dernières pages, quelques considérations sur la possible désirabilité de la société de croissance zéro, et sur la possibilité qu’une telle société connaisse une croissance de la culture, de la spiritualité ou de la qualité de vie… Cependant, ces considérations ne sont pas développées, et l’essentiel du rapport est consacré à l’exposé des simulations informatiques, qui démontrent la non-soutenabilité physique de la croissance. En conséquence, les objecteurs au rapport des Limites se sont essentiellement occupés à démontrer que la croissance pouvait être soutenable, sur des bases physiques exclusivement, et leurs travaux ont contribué à cautionner le paradigme émergent du développement durable .
Consommer moins, répartir mieux
L’insoutenabilité physique de la croissance matérielle doit-elle, peut-elle être au centre de l’argumentation de l’objection de croissance ? Autrement dit, si une telle croissance était possible indéfiniment, devrait-elle pour autant être poursuivie ? La plupart des militants de l’objection de croissance répondraient certainement « non » à cette question, ce qui implique bien que les limites physiques à la croissance ne sont pas la raison principale de leur engagement. Si nous admettons que l’impossibilité physique d’une croissance indéfinie ne peut pas être au cœur d’un discours critique de la croissance, quels pourraient être les axes d’un discours alternatif intellectuellement percutant et politiquement efficient ?
Le premier axe pourrait à mon avis s’appuyer sur la thèse développée par Hervé Kempf dans son ouvrage de 2007 : la croissance économique est inséparable des inégalités de richesse, qu’elle produit et dont elle se nourrit. D’une part, écrit Kempf, la croissance est loin de profiter de la même manière à tous. Tandis que, dans les vingt dernières années, cette croissance a été très forte, le rapport entre très riches et très pauvres a atteint des niveaux sans précédent.
D’autre part, les inégalités sont un véritable moteur pour la croissance matérielle, dans la mesure où elles stimulent un puissant désir d’imitation des plus riches chez les plus pauvres, vecteur d’une consommation jamais satisfaisante. Tandis que les pauvres s’évertuent à imiter les riches, les riches se focalisent sur de nouveaux objets de désir, dans une course sans cesse renouvelée.
Ce premier axe de critique de la croissance me semble fécond intellectuellement, dans la mesure où les statistiques économiques le confortent (comment réfuter une telle approche ?), et fécond politiquement, dans la mesure où il permet d’asseoir un projet politique critique profondément ancré à gauche. Tandis que la croissance creuse les inégalités, la décroissance oblige à prendre à bras le corps ces inégalités, et à travailler à les réduire maintenant, plutôt que de faire miroiter aux pauvres les miettes d’une croissance future. « Consommer moins, répartir mieux », tel pourrait donc être, sur cette base, le leitmotiv du projet décroissant.
Est-ce ainsi que nous voulons vivre ?
Le second axe de critique de la croissance devrait à mon avis s’organiser autour de la perte du sens de la vie et de la qualité de vie, dans les sociétés néolibérales à forte croissance que nous connaissons (certes malmenées par la crise depuis quelques années). Tandis que les gains de productivité pourraient nous permettre de travailler moins, et de consacrer notre temps libre à nous cultiver et à jouir de l’existence, la pression croissante dans le monde du travail épuise les salariés à l’extrême, chez France Télécom ou ailleurs, et la frontière entre « inclus » et « exclus » fragilise toujours plus les chômeurs et les précaires. Dans les grandes villes de notre monde occidental, la spéculation immobilière liée à la croissance fragilise les espaces de vie et aliène le quotidien. « Est-ce ainsi que nous voulons vivre ? » pourrait résumer le second axe de la critique de la croissance, et la pensée critique de la technique élaborée par Ellul et Illich il y a plus de quarante ans, sur la contre-productivité de nos sociétés hyper-productives, pourrait nous aider à l’élaborer.
L’histoire du débat suscité par le rapport des Limites s’avère donc particulièrement féconde sur le plan politique. D’une part, la connaissance des critiques adressées par le camp « progressiste » à ce rapport doit nous aider à formuler une pensée décroissante profondément soucieuse de toutes et tous, et en conséquence, bien ancrée à gauche. D’autre part, le bilan historique du débat suscité par ce rapport, quarante ans après sa parution, doit nous conduire à structurer notre argumentation autour des conséquences sociales et politiques du modèle économique (dans quel monde voulons-nous vivre ?) plutôt qu’autour des possibilités physiques de la croissance. C’est une nécessité pour que l’objection de croissance percute profondément notre modèle culturel et politique.
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