Dans quelle mesure les processus P2P peuvent-ils être distingués de la socialité de réseaux telle que la décrivent Manuel Castells ou Andreas Wittel ?
Ces auteurs ne distinguent pas clairement les différents types de réseaux ; or rappelons que les processus P2P sont caractéristiques des réseaux distribués. Prenons l’exemple de Marx observant la naissance du modèle industriel : il aurait pu décrire uniquement les usines, les relations autoritaires à l’intérieur de l’usine. Mais en même temps, les ouvriers créaient une nouvelle culture de résistance, des coopératives, des sociétés mutuelles, des syndicats et des partis politiques populaires. Ces pratiques ont durablement changé la société capitaliste et créé un modèle dans lequel l’économique a été, en tout cas pour un temps, soumis à des priorités sociales (le modèle social européen ou rooseveltien). L’approche P2P ne se contente donc pas d’analyser la socialité générale de notre société en réseaux, mais les processus spécifiques qui ont une intentionnalité participative, qui sont une réaction, une résistance et une création sociale vis-à-vis de la socialité de réseaux généralisée. L’objet des processus P2P est implicitement et explicitement de créer des biens communs, et non du marché ou de l’État
Il faut donc distinguer nettement les processus participatifs purs, résultant de la création de biens communs, des processus qui se servent de l’infrastructure P2P, mais en vue de se l’approprier dans l’économie marchande. Ainsi, l’ensemble du capitalisme cognitif repose aujourd’hui sur l’infrastructure communicationnelle P2P ; les processus de collaboration intra et inter-entreprises seraient impossibles sans elle ; certaines entreprises, que nous appelons « netarchiques », reposent explicitement sur la facilitation et l’exploitation des processus participatifs – Amazon, Google, eBay, etc. L’idéologie du « bottom of the pyramid development », qui vise à étendre le marché vers les plus pauvres, est en quelque sorte inspirée par certains principes P2P. Plus loin, nous développerons les différences entre les processus P2P et le marché.
Quelques principes supplémentaires :
-
le P2P n’est pas sans structure, mais ses structures sont dynamiques et changeantes, selon les différentes phases de constitution d’un projet ;
-
le P2P n’est pas sans autorité, mais là aussi l’autorité est dynamique, fonctionnellement spécialisée, souvent avec un leadership collectif, gardien des valeurs et de la vision du projet mais dont l’influence dépend de son engagement concret ;
-
la communication n’y est pas formalisée dans des processus de haut en bas et réciproquement, mais y est intégrée aux « protocoles » même du système ;
-
la coopération doit être libre et non forcée, et le retrait comme le forking – la création d’un nouveau projet – doivent être possibles à tout instant ;
-
si les systèmes hiérarchiques sont caractérisés par le « panoptisme », c’est-à-dire la capacité réservée à la hiérarchie de voir le système dans son intégralité, les processus P2P sont caractérisés par l’« holoptisme », c’est-à-dire la capacité de chaque membre de voir le tout aussi bien horizontalement (tous les participants) que globalement (le système tout entier).
La transparence est inscrite dans le protocole même et accessible par les outils informatiques et la communication libre. Ces qualités sont exprimées dans des « collectifs cyber » reposant sur une collaboration globale
Notons que la qualité d’holoptisme nous permet de distinguer le P2P des processus sociaux des insectes, où les participants n’ont pas cette capacité et peuvent être sacrifiés au système ; cette même qualité permet de distinguer le P2P des processus marchands, où les individus n’ont pas accès à la connaissance intégrale du système et sont seulement engagés dans leur propre transaction.
S’il n’y a pas à proprement parler de hiérarchie, de structure ou d’autorité fixe dans les processus P2P, où est donc le pouvoir ? Le pouvoir est dans la communauté, et cette communauté refuse la représentation. Elle refuse donc de déléguer ses pouvoirs. Ce que ces processus participatifs veulent éviter, c’est l’émergence d’un « individu collectif », au sens de Louis Dumont, qui peut se détacher de la communauté des participants – telle l’entreprise ou la nation – et adopter une stratégie de pouvoir propre, éventuellement à l’encontre de ses membres. Éliminant ainsi les signaux de la hiérarchie et du marché, les projets de biens communs ont besoin de signaux qui doivent venir des relations sociales elles-mêmes. Il y a donc validation communautaire par le biais de multiples techniques d’autoévaluation permanente – invention de protocoles technologiques indépendants, qui vont tenter d’objectiver cette validation, par exemple, le protocole de Technorati.com qui permet de distinguer les entrées de blogs à partir de leur utilité démontrée par l’usage réel. Ce sont les verdicts de ces algorithmes qui, fréquemment, rendent un arbitrage « objectif ».
Notons encore le processus de dé-marchandisation associé au P2P. Les projets communs produits par le biais des processus sociaux P2P ne sont généralement pas destinés à la vente, il ne s’agit pas de produits proposés à un marché. Ils sont faits pour leur valeur d’usage. L’usage qui en est fait est lui-même le principal outil pour déterminer la valeur d’un projet et des protocoles informatiques peuvent être utilisés pour la mesurer.
Enfin, pour qualifier les processus P2P, il nous semble nécessaire d’y ajouter une dimension morale, celle d’une « intentionnalité » qui doit reposer sur la volonté de participer et de créer des biens communs. En effet, il est possible de collaborer sur des projets fermés à la participation, et il est également possible de créer des produits qui ne visent pas à mettre leur valeur d’usage en commun. Nombre de sites ou de firmes privées rémunèrent les meilleures solutions à certains de leurs problèmes, même si le processus de production de ces solutions est le fait de « collectifs cyber » en compétition ; comme l’intentionnalité est ici de « vendre » la solution, cela peut être au plus un procédé « partiellement P2P ».
Le P2P n’est donc pas assimilable aux nombreuses tentatives contemporaines de création de modes d’échange non marchands, tels les SEL, le commerce équitable, l’économie solidaire. Mais il leur est évidemment lié : par la volonté de donner, par la volonté de créer une alternative non marchande*
Le P2P n’est donc pas assimilable aux nombreuses tentatives contemporaines de création de modes d’échange non marchands, tels les SEL, le commerce équitable, l’économie solidaire. Mais il leur est évidemment lié : par la volonté de donner, par la volonté de créer une alternative non marchande. Dans les projets P2P et les projets d’échange non inégalitaire, les participants sont évidemment liés par leur engagement pour des valeurs communes, par la construction d’un nouveau type de société, par les buts et les valeurs spécifiques du projet. Cela veut dire qu’il n’y a aucun problème de principe pour que les partisans des uns et des autres se retrouvent dans des idéaux communs. Le choix de la participation non réciproque ou du partage réciproque est largement une décision « technique » – comparaison de l’efficacité selon l’objet social. Pour les produits rivaux, l’économie du don semble plus appropriée, mais là où il y a des biens non rivaux, les processus P2P seront préférables.
Il est également clair que l’infrastructure technologique, légale et coopérative, va grandement faciliter de nombreux projets d’économie sociale, la création d’un secteur for benefit (pour le bien de tous) et non pas « pour le profit ».
source : https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2005-2-page-193.htm
*le modèle de coopération est basé sur le consensus d'un groupe qui approuve les actions (une personne, une voix).

Laisser un commentaire