En Californie la contre-culture s’est scindée en deux branches. L’une était politique, et ressemblait beaucoup à ce qui se passait à Paris, et c’est ce qu’on appelait la "new left" ["nouvelle gauche"], mais l’autre branche, celle qui a vraiment influencé le monde des ordinateurs, s’est éloignée de la politique, a refusé la politique, en disant que la politique est le problème et pas la solution. Et que nous devons au contraire nous tourner vers le marché, vers les technologies de petite taille, et construire ce qu’ils appelaient à l’époque des communautés de conscience, c’est à dire dans lesquelles il n’y avait pas de règles, pas de bureaucratie, pas de politique mais seulement un état d’esprit partagé…
Le mythe californien est devenu «l'idéologie dominante»
Depuis que Turner a travaillé sur sa thèse au début des années 2000 et l’a publiée en 2006, la séduction du modèle californien alternatif, qui aux «existences d'automates zombies des cadres d'entreprise» substituait le travailleur nomade, libre et rebelle, sorte de cow-boy des autoroutes de l'information, n’a rien perdu de son attrait, en particulier auprès des jeunes générations qui associent l’entrepreunariat à une discipline de développement personnel et à un parcours d'accomplissement de soi:
«Je pense qu’on vit encore dans l’ombre de l’idéologie de la nouvelle économie, celle selon laquelle les individus sont supposés être des entrepreneurs, laisser derrière eux les institutions afin d’explorer leur propre créativité, devenir des citoyens émancipés et changer le monde».
C’est justement le legs principal de l’esprit des communautés (le «Nouveau communalisme») selon Turner: le rêve «d’un monde du travail communautaire au sein duquel la vie de tous les jours et le travail seraient la même chose, reliés l’un à l’autre, où on ne serait pas partie prenante du marché, mais dans lequel on serait un paysan, un mari, toutes les choses que nous pouvons être en même temps […] D’un endroit où on puisse être soi-même, où on puisse être créatif, tout en en faisant son travail. Et c’est un rêve de contre-culture».
L'abandon de l'action collective
Pour la branche de la contre-culture qui mettait l'accent sur la transformation personnelle et l'expérience communautaire comme méthodes de changement social, l'action collective à l'ancienne a été abandonnée, ce qu'on a selon Turner encore observé lors du mouvement Occupy Wall Street, qui ranime les idéaux des communautés:
«On ne voyait pas de gens protester et former des partis politiques, ce qu’on voyait c’était des gens qui descendaient dans la rue pour “Occuper” en pensant: “Je vais être moi-même en public, et tout va changer”… Eh bien non! […] Ca n’a pas eu d’impact structurel, parce que nous n’avons pas fait le travail politique. Alors oui on peut dire “nous sommes les 99%, on se sent bien, c’est super”, mais ca ne change pas les institutions politiques. Et c’est une de mes peurs: je pense qu’Occupy est une des survivances de la période du nouveau communalisme, et du fait de s’être détourné de la politique.»
L'entrepreneur a remplacé l'artiste comme modèle pour la jeunesse
Chez les jeunes en revanche, le rêve numérique est vécu avec la même ferveur que celle qui animait les pionniers:
«Ce qui se passe, c’est que le monde de la technologie a capturé le travail d’éducation personnelle que les jeunes doivent réaliser et que d’une certaine manière, la Californie a réussi à convaincre le monde entier qu’il fallait désormais être entrepeneur dans un contexte collaboratif et fabriquer un produit pour devenir une personne accomplie.
Alors qu’avant les jeunes rêvaient d’écrire des poésies ou un roman, la nouvelle manière d’être créatif et de s’exprimer soi-même c’est d’être dans le business. De la même manière que ces jeunes seraient venus à Paris ou à New York pour être au milieu des écrivains, ils viennent en Californie pour être au milieu des techniciens et ingénieurs. De la même manière qu’ils auraient appris les vers et la poésie, ils apprennent le code. C’est une dynamique très similaire.
Et une de mes peurs, c’est qu’à mesure que la technologie impreigne nos vies, le travail traditionnel d'apprentissage que permettent la littérature et l’histoire soient repoussés dans les marges, et que les jeunes finissent par confondre la chance d’avoir une entreprise de la chance de devenir adulte, alors que ce sont deux choses très différentes.» Car comme il le répète, «l’idée qu’on puisse s’émanciper» par la technologie seule en laissant de côté l'organisation politique et les problèmes sociaux, relève du «fantasme»:
«Ca revient à transformer les ordinateurs en outils de psychothérapie.»
Lire l'article : http://www.slate.fr/story/95899/fred-turner-technologies

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