"L'humain ne s'offre qu'à une relation qui n'est pas un pouvoir." Emmanuel Levinas, 1951 citation récemment rappelée par Pierre Goirand
La fraternité n'est pas un simple supplément d'âme mais l'anima, le souffle qui doit animer la nouvelle geopolitique que requiert la phase critique que traverse aujourd'hui notre famille humaine.Si nous voulons que le « frater » qui, je le rappelle, signifie à l'origine en latin , le genre humain, ne se perde lui même à l'occasion des nombreuses catastrophes qu'il est susceptible d'affronter, il nous faut comprendre que l'approche politique, mais aussi économique, juridique et spirituelle doit se refonder dans des fondamentaux écologiques et anthropologiques.
Les fondamentaux écologiques nous les connaissons mieux aujourd'hui et nous comprenons que contrairement à ce que nous avons cru tout au long de l'ère moderne, la nature n'est ni inépuisable ni toute puissante. Il existe des seuils d'épuisement pour des ressources naturelles non renouvelables et des seuils d'insoutenabilité pour les ecosystèmes. Quand ces seuils sont franchis l'habitabilité de notre planète pour notre espèce se trouve singulièrement menacée.
Cette même croyance en la toute puissance qui fut au cœur du grand récit de la modernité est encore plus erronée lorsque l'on se tourne vers les fondamentaux anthropologiques. Le propre d'un être humain c'est d'abord en effet sa vulnérabilité. Cette vulnérabilité est évidente aux deux bouts de la vie, celui de la naissance et celui de la fin de vie. Mais elle est aussi constamment sous jacente même dans les manifestations apparemment les plus contraires ou c'est la dominance et le froid calcul des intérêts qui semble l'emporter. Ainsi la demande de sens et de reconnaissance sont au cœur de toutes les activités humaines des plus individuelles aux plus collectives.
La demande de sens répond à la vulnérabilité d'un être conscient de sa finitude et qui s'interroge sur son rapport à la mort qui vaut autant pour les civilisations comme le notait Valery que pour chacun d'entre nous. Et la demande de reconnaissance, donc d'amour répond au sentiment de fragilité d'êtres qui savent profondément qu'ils sont reliés et qu'ils ne peuvent vivre seuls au monde. Et cette double demande est si forte qu'elle peut même être supérieure à l'exigence, pourtant première en apparence, de la survie biologique.
Boris Cyrulnik cite ainsi l'expérience de l'empereur Frederic de Prusse voulant savoir quelle était la langue maternelle des nouveaux nés. Il avait à cet effet donné l'ordre de les nourrir dans les meilleures conditions d'hygiène et de confort mais sans leur parler afin que leurs premiers mots ne soient pas influencés par leurs nourrices. Résultat : ils se sont laissés mourir ! Le sevrage de parole qui est à la confluence du sens et de la reconnaissance est mortel chez les humains. Notons que cette parole peut aussi prendre la forme d'une communication non verbale aimante. C'est aussi ce que démontrent tous les travaux les plus récents élaborés à partir des neurosciences et sur lesquels s'appuie par exemple Jeremy Rifkin dans son livre sur « la civilisation de l'empathie ».
L'humain n'est au départ ni bon, ni mauvais. Il est d'abord vulnérable et conscient de l'être. Comme le note Albert Jacquard nous sommes des prématurés. Le compromis qu'a trouvé la nature pour nous permettre de naître avec notre gros cerveau est de nous faire naître avant terme. Même si nous allons au bout de la période des neuf mois nous sommes infiniment moins mature et autonome que n'importe quel autre mammifère. Mais cette non maturation elle même constitue la condition de notre prodigieuse capacité de croissance dans l'ordre de la conscience qui est à l'origine des avancées inédites de l'espèce humaine dans l'ordre artistique, scientifique, éthique ou spirituel.La contrepartie c'est que si cette conscience mentale est déconnectée de la conscience émotionnelle, de l'intelligence du cœur elle peut au contraire se mettre au service de régressions meurtrières inconnues du règne animal à commencer par le carnage gratuit.
Ce problème est encore accentué chez le petit d'homme masculin qui doit assumer la fragilité de son sexe extérieur. Sa force physique extérieure qui lui permet de protéger ce sexe vulnérable est en rapport avec sa vulnérabilité intérieure plus importante que celle de la petite fille. Tous les modèles masculins organisés autour de la dominance ont pour point commun de nier cette fragilité première et même d'attribuer au sexe masculin une image de puissance notamment à travers l'expression triviale « d'avoir des couilles ». Or s'il est bien une zone de grande fragilité c'est bien celle là précisément !
Mais il s'agit à tout prix de masquer et même d'inverser cette vulnérabilité. Car il existe une double réponse contreproductive au sentiment de vulnérabilité et c'est celle la même qui va se mettre en place dans le modèle partiarcal. La première est la constitution d'une carapace. Carapace extérieure protectrice mais jugée menaçante à l'extérieur par un autre être vulnérable ce qui conduit à l’engrenage dangereux de la rivalité. Mais la carapace est aussi intérieure : la capacité à s'aimer soi même dont toutes les traditions de sagesse nous rappellent qu'elles conditionnent la qualité de relation pour autrui (le fameux « aime ton prochain comme toi même ») est dangereusement mise en cause . L'égoïste disait justement le philosophe Gabriel Marcel est celui qui ne s'aime pas assez. Faute de confiance et de force intérieure il est d'autant plus dépendant du regard d'autrui.
Fragilité corporelle, lien entre conscience mentale et conscience émotionnelle, nous sommes bien sur le terrain de ces fondamentaux anthropologiques que les traditions de sagesse nous enseignent notamment à travers l'exigence de cohérence entre les trois intelligences : intelligence du corps, du cœur et de l'esprit. Si nous respectons ces fondamentaux écologiques et anthropologiques nous pouvons comprendre que notre espèce a la chance de vivre sur cette (toujours?) magnifique planète bleue qu’est la Terre, l’un des enjeux majeurs du xxe siècle est de permettre à cette famille éclatée de se constituer en véritable « peuple de la terre ».
Cela suppose de penser la mondialité, de cesser de la confondre avec la globalisation financière, et d’ouvrir les pistes, notamment juridiques, qui permettraient l’avènement d’une société civique (et pas seulement civile) à l’échelon mondial et l’instauration de la citoyenneté terrienne. Le réseau international Dialogues en humanité a défendu cette ambition lors de la COP 21 en proposant avec d'autres réseaux citoyens internationaux « le serment de Paris »
La question du climat comme bien commun de l’humanité tout comme les réactions aux attentats terroristes qui ont débouché sur des manifestations citoyennes dans le monde entier posent de plus en plus la question de l’émergence d’un mouvement citoyen mondial. Ce mouvement, ancré dans les territoires, respectueux des diversités culturelles et populaires, est en résistance contre les formes de la globalisation financière du capitalisme. Mais il pose aussi l’enjeu de ce qu’Édouard Glissant nomme la « mondialité ». C’est le devenir du «peuple de la terre», qui est aujourd’hui menacé, et il nous faut prendre les moyens, notamment sur le terrain du droit, d’avancer dans la direction de cette citoyenneté terrienne.
Penser la mondialité, comme je l’ai proposé, en résonance avec l’approche d’Édouard Glissant ou aux propos d’Edgar Morin sur la double face de la mondialisation, c’est d’abord construire un antidote à la globalisation financière, laquelle ne s’intéresse qu’à la circulation globale des capitaux et se désintéresse de toutes les véritables questions mondiales sur lesquelles l’humanité joue son destin :
– les enjeux écologiques du dérèglement climatique, des atteintes majeures à la biodiversité, des grandes pollutions; ce sont des défis considérables qui supposent des politiques publiques et des investissements mondiaux. Or, la vision à trois mois du capitalisme financier lui dissimule tout enjeu à moyen et long terme ;
– les enjeux sociaux de la fracture mondiale due à la captation massive de richesses par l’oligarchie financière et au creusement des inégalités de revenu et de patrimoine; on connaît la statistique atterrante selon laquelle en 2015 la fortune de 62 personnes était égale au revenu de 3,5 milliards d’êtres humains !
– les enjeux migratoires : cette fracture conduit mécaniquement les vaincus de la compétition mondiale à trouver refuge dans les pays considérés comme plus riches.
– les enjeux démocratiques : cette même fracture en déclassant les classes moyennes favorise toutes les formes de repli identitaire ce qui, comme dans les années trente, peut conduire à l’effondrement de la démocratie dans plusieurs pays ; – des enjeux culturels : la globalisation financière, en détruisant la substance des liens sociaux et culturels, fait le lit des fondamentalismes et génère une guerre de civilisation ;
– les enjeux militaires : nous vivons toujours sur un stock d’armes de destruction massive, principalement nucléaires, qui peuvent conduire très sûrement à notre destruction…
On pourrait énumérer bien d’autres enjeux, démographiques et sanitaires notamment, qui posent de véritables défis à l’ensemble de la communauté terrienne; pourtant, les acteurs de l’oligarchie financière, au mieux, ignorent ces dangers, au pire les aggravent : la course aux profits est une des causes majeures des fractures écologiques, sociales et culturelles mondiales.
Penser et vivre pleinement la mondialité, c’est donc au contraire construire une réponse mondiale à ces défis. C’est ce que, depuis la fin du xxe siècle, font de plus en plus de nombreuses organisations de la société civile, dans différents domaines :
– écologie: les associations internationales Green Peace, WWF, Les Amis de la Terre, Les Villes en Transition ; les associations françaises Collectif pour une transition citoyenne et Alternatiba ;
– société et solidarité internationale : Oxfam, Caritas international (dont la branche française est le Secours catholique), CCFD terresolidaire, la Cimade ;
– nouvelle approche de la richesse, de la monnaie et de la finance solidaire : Attac international, Finance Watch (plateforme contre les paradis fiscaux), banques communautaires brésiliennes, monnaies locales en Europe, Forum pour d’autres indicateurs de richesse en France et en Belgique, Mouvement pour une monnaie solidaire mondiale ;
– humanitaire : Amnesty International, Human Rights, Association chrétienne contre la torture ;
– santé : Croix rouge internationale et Croissant rouge international, Médecins du monde, Médecins sans frontières ;
–reliance et de invention démocratique: forums sociaux mondiaux continentaux, nationaux et locaux et mouvements comme les Villes en Transition
– culture : Dialogues en humanité œuvre à définir un processus de substitution à l’engrenage des guerres de civilisations.
Ces initiatives, dont la liste n’est pas exhaustive, sont de plus en plus créatives, leurs actions sont de plus en plus visibles. Elles développent leur reliance et leur capacité d’alliance avec des acteurs institutionnels ou entrepreneuriaux qui partagent le sentiment que le système de pensée dominant actuel de l’oligarchie financière nous fait courir des risques de chaos écologique, social, financier et militaire de plus en plus graves. C’est ainsi que, dans la lutte contre le dérèglement climatique, une alliance mondiale s’esquisse entre acteurs de la société civile et collectivités territoriales. Un sommet mondial des Territoires s'est ainsi tenu à Lyon, début juillet 2015. Ce n’est que lorsque un dessein ambitieux sera défini, d’une part, et que, d’autre part, des leviers stratégiques permettant des progrès concrets seront mis en place que l’idée de la fraternité et de la citoyenneté mondiale pourra prospérer.
On peut lire et signer ce texte en plusieurs langues sur le site des Dialogues en humanité.

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