La crise permanente
Croissance, courbe du chômage, et de l’abstention lors des élections : pour mesurer l’état de notre pays et le moral des Français, nous n’avons pas grand chose à nous mettre sous la dent. Résultat : médias et responsables politiques ne jurent que par la croissance du PIB, ou presque, et la seule alternative politique serait alors de refuser la croissance ou son synonyme – « la mondialisation ». Et si nous dépassions les clivages simplistes ?
Croissance, courbe du chômage, et de l’abstention lors des élections : pour mesurer l’état de notre pays et le moral des Français, nous n’avons pas grand chose à nous mettre sous la dent. Résultat : médias et responsables politiques ne jurent que par la croissance du PIB, ou presque, et la seule alternative politique serait alors de refuser la croissance ou son synonyme – « la mondialisation ». Et si nous dépassions les clivages simplistes ?
Depuis 2007, c’est « la crise ». Et si l’on écoute les médias et les économistes, on peut même dire que la France est en crise depuis… le dernier choc pétrolier, en 1979. Les crises, on ne sait pas quand elles commencent ni elles se terminent, mais elles sont sur toutes les lèvres et tous les claviers. A chaque secousse à l’autre bout du monde, les sismographes économiques tremblent : à qui le tour ?

Même Wikipédia ne connait pas les dates de mort des crises. Source : Wikipédia
Statistiques, bilans, prévisions, analyses, conjoncture : aujourd’hui, plus que jamais, les chiffres font l’alpha et l’oméga de l’actualité médiatique et politique . Une nouvelle trinité s’est imposée au journal télévisé : croissance, chômage, consommation. Et les Français n’auraient plus qu’à regarder une courbe pour savoir comment juger, en 2017, l’action de l’actuel président de la République : inversion ou pas, là est la seule question…
Les chiffres qui comptent…
Croissance, chômage, consommation : la nouvelle sainte trinité a fait naître un nouveau panthéon. Des personnages sont apparus sur le devant de la scène, qui subissent une belle panoplie d’émotions auparavant inconnues : les marchés sont « pessimistes » ou « prudents », la bourse « s’inquiète » ou parfois « s’emballe », les investisseurs sont « timorés », la croissance « stagne » et parfois « repart » avant de « ralentir », comme si elle était coincée dans les embouteillages.
Les citoyens, eux, n’ont qu’à subir ce monde abstrait des chiffres – dont la compréhension serait réservée aux « sachants ». Ils reçoivent l’information, positive ou négative, et leur bien ou mal-être suivra : l’actualité économique précède l’humeur des Français. Face à des nouvelles bien plus souvent mauvaises qu’enthousiasmantes, ils deviennent ainsi de plus en plus pessimistes – c’est le cas aujourd’hui de 58% d’entre nous…
Les crises amènent les pics de pessimisme. Source : Ifop
… Et ceux qui devraient compter
Pourtant, nous avons conscience de la chance que nous avons de vivre en France. Nous savons que la liberté d’expression, le choix politique, la capacité de décision individuelle, sont au cœur de notre socle commun. Être pessimiste est une chose, être malheureux en est une autre – et nous sommes bien loin d’être malheureux dans notre France – quand bien même elle ne serait peut-être pas aussi douce qu’avant.
La France a une note honorable en satisfaction globale. Source : Eurostat
Les variations économiques ne reflètent pas notre vécu : elles ne font que précéder notre ressenti en peignant des situations sombres qui imprègnent notre état d’esprit…alors qu’elles ne représentent pas notre seul horizon de vie.
Les habitants d’un pays valent plus que la comptabilité ne l’indique, plus que leur volonté et leur capacité à consommer et produire : l’essentiel de ce que nous ressentons, accomplissons et partageons chaque jour est compliqué à traduire en chiffres. Mais ce n’est pas impossible : simplement, le ressenti subjectif n’est pas valorisé en France aujourd’hui.
A l’étranger, ça bouge – pour le meilleur de la vie des citoyens
Pourtant, de belles initiatives existent en ce sens, comme le Better Life Index, l’IDH, l’Indice de Santé Sociale Régional (ISSR), le Happy Planet Index, ou des sondages sur le bonheur ressenti. Ils souffrent cependant d’un manque de visibilité et de permanence : certains sont des sondages d’opinion ponctuels, d’autres sont mentionnés « au passage » comme étant des exemples lointains et féériques (pays nordiques, Bhoutan…). De plus, les résultats de beaucoup de ces études sont publiés plusieurs mois après qu’elles ont été effectués, c’est-à-dire trop tard pour être opératoires, pour avoir un véritable impact sur les politiques publiques.
Certains de nos voisins peuvent nous inspirer car ils ont lancé des projets qui visent à agir très concrètement sur la vie de leurs citoyens.
En Suisse, on s’intéresse depuis 2003 à des indicateurs alternatifs pour avancer vers un développement durable à travers la satisfaction des besoins, la répartition des ressources ainsi que la préservation des capitaux culturel et civilisationnels. Le système Monet, constitué de 80 indicateurs, permet de jauger tous ces éléments et d’en faire un réel outil d’aide aux décisions politiques en prenant en compte des valeurs habituellement délaissées.
Au Royaume-Uni, désormais, en plus de la croissance, l’Office National Statistique (ONS) mesure ainsi le bien-être de la population. 200 000 citoyens ont ainsi été interrogés pour déterminer « ce qui compte vraiment », avec différents critères dont la satisfaction de vie ou l‘intérêt des activités, en plus de critères objectifs tels que l’espérance de vie ou le revenu des ménages.
Créons notre PIB du bonheur !
« Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue », disait Bob Kennedy. Il est temps de créer en France un PIB du bonheur, un indicateur qui permette de remettre l’essentiel de nos vies au cœur des préoccupations des médias, des décideurs politiques et des citoyens eux-mêmes. Faute de statistiques qui reviennent régulièrement dans le débat public, et qui viendraient rappeler les aspirations fondamentales de chacun d’entre nous, c’est l’aspect économique qui prend le pas sur les décisions politiques.
C’est pourquoi la Fabrique Spinoza a lancé une campagne de financement participatif pour donner naissance à l’Indicateur Trimestriel du Bonheur des Français (ITBF), un indicateur construit scientifiquement sur les critères subjectifs qui constituent le bonheur à travers trois grands thèmes :
- Environnement perçu : quelle elle la qualité du monde qui m’entoure,
- Fonctionnement de l’individu : comment est-ce que je ressens mes émotions et mes préférences,
- Bonheur exprimé : comment j’exprime les différentes facettes de mon bonheur.
Toutes les informations sur https://www.bulbintown.com/projects/l-indicateur-trimestriel-du-bonheur-des-francais
L’ambition de cet indicateur est de créer un autre outil que la croissance du PIB pour évaluer l’état du pays et de ses citoyens. Notre objectif : faire émerger un indicateur récurrent, légitime, qui démontre et donne à comprendre aux médias et aux décideurs ce qui compte vraiment pour chacun d’entre nous.
Dépasser les oppositions pour redonner foi au progrès
La performance économique et le bonheur des citoyens ne sont pas incompatibles, loin de là : l'amélioration de la qualité des conditions de travail équivaudrait à un point de croissance (source). Il s’agit aujourd’hui de remettre à plat l’évaluation de la société à travers des critères plus fins, plus justes et plus humains. Mettre le bonheur au cœur des préoccupations de la société constitue un message fort : pour que l’évaluation de la société ait un sens, il faut qu’elle ait aussi à disposition des indicateurs plus humains, plus qualitatifs, plus représentatifs de ce que nous vivons.
Croissance vs décroissance, quantité vs qualité, sentiments vs objectivité : et si nous dépassions ces oppositions, si souvent stériles ? Au 21ème siècle, si nous ne voulons pas donner raison aux apôtres de l’apocalypse / aux pessimistes, il est temps de retrouver la promesse des Lumières et de montrer que progrès technique et progrès humain peuvent aller de pair.

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