L’économie collaborative, l’avenir de l’emploi et le « post-capitalisme » – 3ème partie

Ec1479772e7fd9fc1c3015ea27abb8d8_w400_h250_cp
Dans la dernière partie de son étude sur l’émergence de l’économie de partage, Adam Booth analyse le nouveau livre de Paul Mason,
PostCapitalism, qui traite des effets des technologies de l’information et de leurs apports contradictoires au sein d’un système capitaliste en proie aux crises. Quelle est la route qui permettra à la société d’utiliser l’abondance de technologies et de richesses que nous voyons aujourd’hui autour de nous ?

 

Mason nous embarque dans un rapide tour d’horizon de la théorie marxiste, examen de la théorie de la valeur et aperçu de l’analyse de Marx des crises capitalistes compris. Mason avance en effet qu’il est essentiel de reconnaître que le travail est à l’origine de toute valeur réelle pour comprendre les contradictions extrêmes de l’ère de l’information.

Tout au long de l’existence du capitalisme, les capitalistes ont, poussés par la compétition, réinvesti leurs profits dans de nouvelles technologies et techniques pour augmenter la productivité et diminuer les coûts, produisant plus avec moins. En diminuant leurs propres coûts de production sous les prix du marché, les capitalistes les plus productifs et les plus avancés peuvent dégager des profits élevés et éliminer leurs concurrents des marchés concernés. De telles innovations et méthodes ont cependant été rapidement généralisées à toute l’économie, ce qui a mené à la mise en œuvre d’une nouvelle valeur « socialement nécessaire ».

La tendance au sein du capitalisme est donc à une augmentation de la productivité et à une diminution du temps de travail requis pour la réalisation des biens nécessaires à la société. Des technologies telles que celles évoquées plus haut ont été révolutionnaires en ce sens qu’elles ont permis une stimulation qualitative de la productivité.

Mais dans une économie de l’information, cette tendance a atteint son extrême limite, soulignant ainsi les contradictions du capitalisme et son incapacité à utiliser le potentiel technologique existant. Par exemple, de nombreux biens que nous achetons aujourd’hui sont soit digitaux (musiques, vidéos, autres médias…), soit peuvent être massivement produits sur la base de l’information, par exemple les plans informatiques pour des produits imprimés en 3D. Dans le même temps, les moyens de production et l’infrastructure de production sont eux-mêmes maintenant digitaux (logiciels pour ordinateur, sites internet HTML…).

La montée en puissance d’une économie basée sur l’information a des implications révolutionnaires. La caractéristique unique de l’information digitale est de permettre la reproduction infinie et à coût quasi nul d’un produit de départ (fabriqué ou codé). La valeur (et donc le prix) de tels biens digitaux devrait donc tendre vers zéro, si un marché libre et en situation de parfaite compétition existait. Et dans les faits, des millions de personnes obtiennent gratuitement ces biens, que ce soit par téléchargement illégal ou à travers des logiciels « open source » tels que le navigateur Firefox ou la suite de logiciels Open Office.

Sous le capitalisme, en revanche, cela introduit une contradiction énorme. Les entreprises capitalistes ne produisent pas pour satisfaire des besoins, mais pour le profit. Mais comme les profits sont dérivés de la valeur produite par le travail, si le temps de travail socialement nécessaire (et donc la valeur) présent dans les biens est réduit à zéro, alors les profits tendent également vers zéro. D’où la difficulté que rencontrent de nombreuses compagnies des technologies de l’information pour monétariser leurs produits et services, comme nous l’avons vu précédemment.

Il en résulte que, pour nombres de ces compagnies, la principale source de revenus est la publicité, notamment à travers la vente très lucrative à des publicitaires des fichiers de données sur les utilisateurs, qui ont été préalablement collectées gratuitement.

L’autre alternative pour les entreprises des technologies de l’information, celle que l’on rencontre le plus souvent, est d’abolir le lien entre la valeur d’un bien et son prix, en renforçant une position de monopole et donc en écartant de l’équation les forces du marché. Comme Marx l’expliquait, à ce sujet, la loi de la valeur n’est vraiment qu’une tendance : là où il y a des monopoles ou des restrictions à l’approvisionnement en certains biens, les prix peuvent diverger radicalement des valeurs réelles.

Comme évoquée plus haut, la domination des monopoles dans le secteur des technologies de l’information est claire : Apple, Amazon, Facebook, Google… — toutes ces entreprises géantes basées sur l’information, dans leur quête de profits, font tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher la société de développer son potentiel de surabondance digitale. Mason l’explique ainsi :

« Quand vous pouvez copier-coller quelque chose, il peut être reproduit gratuitement. En termes économiques, cette opération a un coût marginal nul…

Ceci a des conséquences majeures sur le marché : quand l’économie est faite de biens d’information partageables, la concurrence imparfaite devient la norme.

L’état d’équilibre d’une économie basée sur les technologies de l’information est une situation dans laquelle les monopoles dominent et où les gens ont un accès inégal à l’information dont ils ont besoin pour prendre des décisions d’achat rationnelles. En bref, les technologies de l’information détruisent les mécanismes classiques de prix, selon lesquels la compétition entraîne la baisse des prix vers les coûts de production…

Avec le capitalisme de l’information, le monopole n’est pas simplement une tactique intelligente pour maximiser les profits : c’est la seule façon de faire tourner l’industrie. Le faible nombre de compagnies maîtrisant chaque secteur est frappant. La déclaration de principes d’Apple, pour l’exprimer clairement, est d’empêcher l’abondance de la musique. » (Postcapitalim, p.117-119)

Par leur nature même, par conséquent, les technologies de l’information ont mis en évidence la contradiction majeure au cœur du système capitaliste : celle entre valeur d’échange et valeur d’usage. Une abondance en valeurs d’usage (i.e la richesse) dans la société est totalement possible. Mais aussi longtemps que règnent propriété privée et profit, il est impossible de dépasser cette contradiction : au lieu de la surabondance, nous vivons le manque.

Cette contradiction mise en pleine lumière par les technologies de l’information apparaissait déjà pour d’autres de nos besoins plus tangibles, de l’alimentation (avec des supermarchés allant jusqu’à des mesures incroyables pour empêcher les gens de prendre les restes dans leurs bennes), aux médicaments (avec des compagnies pharmaceutiques géantes qui attaquent devant les tribunaux des producteurs de médicaments des pays en développement, pour avoir voulu réaliser des copies « génériques » de médicaments sous brevet).

En d’autres termes, les contradictions apparues avec les technologies de l’information ne sont pas nouvelles ou spécifiques ; elles sont simplement une forme aigüe de cette contradiction entre valeur d’échange et valeur d’usage ou, selon les mots de Mason, « entre les “forces productives” et les “rapports sociaux” ». Pour le dire autrement, nous avons la capacité productive de créer un état de surabondance et de pouvoir subvenir à une très large palette de besoins à l’échelle mondiale ; mais les « rapports de production » — la façon dont la production est possédée, contrôlée et organisée, ainsi que les lois et la logique du système qui en découlent — nous en empêchent.

Les technologies modernes de l’information ainsi que l’automatisation ont ouvert un monde regorgeant de possibilités jusqu’alors inimaginables. L’horreur et l’injustice résident dans le fossé séparant ce futur hypothétique – mais réalisable — et le futur (voire le présent) dystopique qu’offre le capitalisme :

« D’un point de vue technologique, nous allons vers des biens à coût nul, un travail impossible à mesurer, une croissance exponentielle de la productivité et un développement de l’automatisation des processus physiques. Socialement, nous sommes coincés dans un monde de monopoles, d’inefficience, au milieu des ruines du libre marché dominé par la finance et d’une prolifération de “jobs pourris”.

Aujourd’hui, la principale contradiction du capitalisme moderne oppose la possibilité de produire socialement des biens gratuits, en abondance, et un système de monopoles, de banques, de gouvernements qui se battent pour le contrôle du pouvoir et de l’information. » (PostCapitalism, p144, mis en gras dans le texte original).

« … le danger réel de la robotisation dépasse largement le chômage de masse : c’est l’épuisement de 250 ans de capitalisme et la création de nouveaux marchés dans lesquels les précédents sont totalement obsolètes.

… Nous devrions vivre une troisième révolution industrielle, mais le processus a calé. Ceux qui pointent du doigt des politiques faibles, des stratégies d’investissement insuffisantes et un monde de la finance arrogant se trompent de symptôme. Ceux qui essayent constamment de coiffer le marché de normes collaboratives se fourvoient tout autant.

Une économie basée sur l’information, qui tend vers des produits à coût nul et de faibles droits de propriété, ne peut pas être une économie capitaliste. » (PostCapitalism, p175, mis en gras dans le texte original).

 

Lire l'article : http://www.marxiste.org/theorie/economie/1959-l-economie-collaborative-l-avenir-de-l-emploi-et-le-post-capitalisme-3eme-partie

Laisser un commentaire