De l'incertitude du monde en ligne
De nombreuses études montrent que les utilisateurs d'Internet passent une grande partie de leur temps et de leur vie en ligne à ne rencontrer que des gens qui pensent comme eux. Internet fonctionne comme un genre amélioré de quartier sécurisé (« gated community ») qui, contrairement à son équivalent hors-ligne, n'a besoin ni de loyer exorbitant, ni de gardes armés, ni de réseaux complexes de caméras de surveillance ; une touche « supprimer » suffit. Ce qui rend les quartiers sécurisés, de tous types qu'ils soient, si attrayants, c'est que l'on y cohabite avec des personnes présélectionnées, des « gens comme nous », qui pensent comme nous ; l'on y vit protégé de l'intrusion d'étrangers dont la présence gênante nous contraindrait à inventer de nouvelles façons de vivre ensemble, et menacerait notre certitude que notre mode de vie est le seul convenable et doit être adopté par tous ceux qui nous entourent. Votre voisin se contemple en vous, et vous en lui, comme dans un miroir : aucun risque de froid ou de dispute pour des motifs politiques, idéologiques, ou autres. Une vraie zone de confort, à l'abri du bruit, du vacarme de la foule bigarrée et turbulente qui se presse au travail et dans les rues de la ville… Le problème, dans un environnement aussi artificiellement, quoique soigneusement désinfecté, c'est que l'on ne peut plus développer de défenses immunitaires contre les controverses parfois toxiques qui abondent naturellement dans le monde hors-ligne, le monde hors de l'abri, hors du tête-à-tête avec un écran que l'on peut à tout moment éteindre, ce monde de la rue, peuplé de corps animés, vivants ; il n'est plus nécessaire d'inventer au quotidien des manières de cohabiter en paix, de s'enrichir de la différence de l'autre. Et parce que l'on n'a pas appris cet art, les divergences et les contradictions dont les étrangers de la rue sont porteurs se font menaçantes, et même fatales. Les conflits qui naissent en ligne sont dotés d'une grande capacité à se promouvoir et s'exacerber d'eux-mêmes.
Les réseaux nous attirent, car ils promettent de nous mettre à l'abri des diverses injonctions, et dilemmes atroces dont notre environnement terrestre n'est pas avare. Une fois repliés au-dedans d'un réseau, il se peut qu'en effet nous fassions l'expérience d'une telle immunité. Tant que nous restons calfeutrés entre les parois électroniques du réseau, nous nous sentons authentiquement libres ; non pas que la contrainte, la pression sociale et la nécessité de faire des choix difficiles se soient soudain évanouis, vidés de tout pouvoir coercitif, mais en ce qu'ils sont, pour ainsi dire, momentanément tenus à distance, suspendus, mis de côté et même royalement ignorés, dès lors qu'on les a exilés un temps de l'esprit et du cœur. Par contraste avec l'adversité et les tracas auxquels nul ne saurait échapper dans le monde réel (toutes ces choses qu'on ne peut simplement pas décider d'écarter ni de consigner à l'oubli), le réseau ressemble à un abri confortable et séduisant. Nous y trouvons un peu de répit ; mais nous n'aurons pas résolu le moindre des problèmes qui nous y ont poussés. Un temps mis sous le tapis, sans avoir rien perdu de leur venin, les voilà toujours prêts à resurgir pour se venger ; et quand ils le feront, ce qui finira à coup sûr par arriver, ils mettront en fuite des êtres anesthésiés, beaucoup moins bien armés qu'avant leur séjour tranquille dans le refuge préservé de la fureur de la vie hors-ligne. Une perspective particulièrement inquiétante dans le contexte de la « diasporisation » intensive et continue de nos villes ; un processus qu’Ulrich Beck nomme la « cosmopolitisation » qui, contrairement à la mondialisation qui a lieu « au dehors », « se déroule “à l'intérieur”, sur le plan national, local, et même au niveau individuel, biographique et identitaire ». La cosmopolitisation « fait référence à l'érosion des frontières nettes séparant les marchés, les États, les civilisations, les cultures et même jusqu'aux Lebenswelts des divers peuples et religions, aboutissant à une situation mondiale caractérisée par un phénomène de confrontation involontaire avec l'autre en tant qu'étranger » (2008 : 68-69).
Il n'y a rien de nouveau ou presque dans les causes de la « crise migratoire » actuelle, pas plus que dans les modalités de réactions sociales et politiques. Ceux qui fuient la sauvagerie d'existences ravagées par la guerre, la dictature, la famine, sans le moindre horizon, viennent toujours frapper à la porte des peuples voisins, et ce, depuis la nuit des temps. Pour ceux chez qui l'on frappe, ce sont des étrangers ; il est un fait que les étrangers ont tendance à susciter de l'angoisse, précisément parce qu'ils sont « étranges » : imprévisibles au point d'être inquiétants, contrairement aux personnes « que nous fréquentons tous les jours » et chez qui nous savons « à quoi nous attendre » ; pour un peu, ils seraient bien capables de détruire des choses auxquelles nous sommes attachés, de remettre en cause notre cher et si rassurant mode de vie. Nous répartissons ordinairement les personnes avec qui nous cohabitons dans nos quartiers, dans la rue et au travail, entre amis et ennemis, ceux qui nous agréent ou ceux que nous tolérons à peine ; mais, quelle que soit la catégorie dans laquelle nous les rangeons, nous savons bien de quelle manière nous comporter et gérer nos interactions avec eux. Sur les étrangers, cependant, nous savons trop peu de choses pour parvenir à déchiffrer correctement leur attitude, à interpréter leurs intentions, à prévoir leurs faits et gestes. Et cette ignorance, le fait que nous ne sachions que faire, comment nous comporter, gérer une situation qui n'est pas de notre fait et sur laquelle nous n'avons pas la moindre prise, génère énormément d'angoisse et de peur.
En cette époque de grande incertitude existentielle et de précarité croissante, dans un monde de plus en plus dérégulé, multipolaire, désarticulé, l'ignorance n'est pas la seule cause de ce sentiment de malaise et d'effroi que nous éprouvons à la vue des nouveaux arrivants. Il est évident que l'apparition soudaine et massive d'étrangers dans nos rues n'a pas été initiée par nous, et que nous ne contrôlons rien… comment s'étonner que les vagues successives d'immigrants soient perçues comme de mauvais présages ? Ils nous font prendre conscience, et nous rappellent continûment des choses que nous préférerions oublier ou écarter d'un revers de main : de ces forces mystérieuses et obscures à l’œuvre dans le monde, parfois évoquées, mais lointaines et intangibles, tout en étant suffisamment puissantes pour se mêler de nos vies sans tenir compte de nos souhaits et de nos projets. Les « victimes collatérales » de ces forces, devenues des nomades apatrides, tendent à être perçues, par une sorte de logique perverse, comme l'avant-garde de troupes qui auraient choisi d'installer leurs garnisons parmi nous. Ces hommes, nomades non par choix, mais par l'effet d'un destin cruel, nous rappellent, à notre grande irritation, à notre grand impatience, l'incurable vulnérabilité qui est la nôtre et la fragilité de ce bien-être si chèrement acquis ; et il est humain, trop humain de rejeter la faute sur ces messagers, de les punir parce que nous détestons le message qu'ils portent, ce message envoyé par les forces ahurissantes, incompréhensibles, terrifiantes et fort justement haïes, que nous tenons pour coupables du sentiment atrocement humiliant d'incertitude existentielle qui nous mine et chamboule nos projets de vie. Et tandis que nous nous montrons incapables, ou presque, de contenir les forces formidables de la mondialisation, ces forces pourtant lointaines et insaisissables, nous pouvons à tout le moins nous efforcer de dévier la colère que ces forces continuent de provoquer en nous ; et alors nous déversons cette colère, par procuration, sur ceux de leurs rejetons que nous pouvons facilement atteindre. Bien évidemment, nous n'aurons rien réglé aux racines du problème, mais nous aurons peut-être soulagé, ne serait-ce qu'un instant, ce sentiment d'humiliation, d'impuissance, d'incapacité qui est la nôtre à atténuer la précarité envahissante de notre propre être dans le monde.
L'advenue du e-flaneur
À bien des égards, le monde hors-ligne – l'univers « réel » est l'exact contraire du monde « en ligne » du réseau. Ces deux mondes sont saturés d'incertitude ; mais celle du monde « en ligne » est remarquablement gérable et à peu près contrôlable, là où le monde « hors-ligne » est ingérable et échappe à toute tentative de contrôle ; ce qui fait du premier une source de satisfaction et d'efficacité très gratifiante, là où le second rebute, étourdit et inhibe. L’aversion au risque étant une propension humaine, trop humaine, il n’est pas étonnant que les héritiers contemporains du flâneur et de la flâneuse, chers à Baudelaire et Benjamin, qui cherchent à assouvir leur appétit cognitif, leur soif d’aventures et leur aspiration insatiable à jouer tout à la fois le rôle du dramaturge, du metteur en scène et de l’acteur principal de ce spectacle qu’est la vie, préfèrent s’y adonner dans un contexte où « il suffit d’un clic pour se connecter et se déconnecter » ; où les portes d’entrée comme de sortie sont ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept ; dans un environnement flexible, maniable et garanti contre tout imprévu, attendrissant d’obéissance aux désirs supposés et tenaces d'un maître dont il devance le moindre caprice, la moindre requête. L’explorateur de Paris à l’ancienne mode, le marcheur nonchalant décrit par Benjamin s’est réincarné en e-flâneur, en drogué de l’ordinateur aux yeux rivés sur l’écran de son ordinateur portable, de sa tablette ou de son Smartphone.
Les rues n’en sont pas vides pour autant. Bondées comme jamais. Et comment pourrait-il en être autrement ? Certaines démarches essentielles, comme se rendre au travail, à l’université, à une fête ou dans un magasin, aller courir ou se promener, ne peuvent se dérouler ailleurs. Mais observez attentivement la foule dans la rue : la plupart du temps, la plupart des corps en mouvement transportent de petits gadgets, collés à l’oreille ou tenus à hauteur des yeux. Qu’ils marchent seuls ou en groupe, les passants jettent rarement un coup d’œil sur les côtés ; lorsque cela leur arrive, par exprès ou par inadvertance, ils ramènent bien vite le regard sur le mini-écran qu’ils tiennent dans la main, avides d'informations sur ce qu’ils ont entrevu par hasard. Voir signifie avoir les yeux rivés sur l’écran ; comprendre et connaître revient à passer en revue des mots et des images dans un moteur de recherche. Et être quelque part, « visiter quelque chose », signifie capter l’instant présent en prenant un selfie. Voilà de quoi les nouveaux ordinateurs de poche, à la différence de leurs plus pesants oncles et tantes, sont capables. Et c’est ainsi qu’actuellement ils menacent de condamner les ordinateurs portables et les tablettes, hier encore nos chouchous, à l’obsolescence, et de prendre leur place sur le marché.
Comme l’escargot sa maison, les e-flâneurs transportent avec eux, où qu’ils aillent, les e-refuges qui les protègent des sables mouvants, des pièges et des embuscades de la rue. Walkman, l’ancêtre lointain du Smartphone, fut commercialisé avec le slogan : « plus jamais seul ». Les publicités pour les Smartphones, rédigées au moyen d’une encre invisible que les e-flâneurs, eux, savent fort bien lire, promettent : « plus jamais perdu, déconnecté, dans la jungle de la rue ».
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