Le carré véridictoire permet d’étudier le jeu du vrai/faux dans une production sémiotique, en particulier un texte….mais peut être utilisé aussi en storytelling

  • Tab-carreVeridictoire
Par Louis Hébert
Université du Québec à Rimouski
louis_hebert@uqar.ca

1. RÉSUMÉ 

Dispositif développé par Greimas et Courtés, le carré véridictoire (ou carré de la véridiction) peut être considéré, en simplifiant, comme le carré sémiotique articulant l’opposition être/paraître. Il permet d’étudier le jeu du vrai/faux dans une production sémiotique, en particulier un texte. Les facteurs pris en compte sont les suivants : (1) sujet évaluateur; (2) objet évalué; (3) caractéristique particulière évaluée dans cet objet; (4) modalités véridictoires (vrai : être + paraître, faux : non-être + non-paraître, illusoire : non-être + paraître, secret : être + non-paraître); (5) temps de l’évaluation; (6) transformations ou changement de l’un ou l’autre de ces facteurs. Ainsi, quand un Elvis de cabaret, après son spectacle, rentre dans sa loge et en sort, il passe de paraître + non être Elvis (illusoire) à non paraître + non être Elvis (faux).

 

2. THÉORIE

Développé par Greimas et Courtés (cf. Courtés, 1991), le carré de la véridiction, que nous nommerons carré véridictoire, permet d’étudier la dynamique du vrai/faux dans une production sémiotique quelconque, en particulier un texte. En simplifiant, le carré véridictoire sera considéré comme le carré sémiotique articulant l’« opposition » être/paraître.

Dans la théorie qui nous intéresse, tout élément soumis à l’interprétation (au faire interprétatif) est constitué par et dans la conjonction d'un être et d'un paraître. L'être est toujours doté d'un paraître et le paraître toujours associé à un être. Être et paraître d’un élément donné seront identiques (par exemple, tel moine paraîtra en être un s’il porte la robe) ou opposés (par exemple, tel laïc paraîtra moine grâce au déguisement de la robe).

L'être, tout comme le paraître, peut changer par transformation. Cette transformation, toutefois, n'est pas nécessairement accompagnée d'une transformation correspondante de l'autre variable: le paraître peut changer sans que l'être change, et l'être changer sans que le paraître soit modifié. Par exemple, un honnête citoyen peut devenir un narcotrafiquant prospère sans que son paraître soit modifié.

Cependant, à la différence du paraître, la connaissance que l’on a de l’être peut être modifiée sans que celui-ci ait été transformé (par exemple, on croit quelqu’un honnête puisqu’il le semble, puis on se rend compte que, malgré les apparences, il ne l’est pas).

2.1 ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DU CARRÉ VÉRIDICTOIRE

Les principaux éléments constitutifs du carré véridictoire, par nous complétés (pour des justifications, voir Hébert, 2003), sont les suivants:

  1. Le sujet observateur (S1, S2, etc.).
  2. L'objet observé (O1, O2, etc.).
  3. La caractéristique de l’objet observée (C1, C2, etc.).
  4. La ou les marques du paraître et de l’être (M1, M2), c’est-à-dire les éléments qui permettent de les stipuler. Dans l’analyse, on peut omettre de préciser les marques.
  5. Les quatre termes : l'être et le paraître et leurs privatifs, le non-être et le non-paraître.
  6. Les quatre métatermes (ou termes composés) définissant les quatre modalités véridictoires :
    1. Le vrai ou la vérité (être + paraître);
    2. L'illusoire ou le mensonge (non-être + paraître);
    3. Le faux ou la fausseté (non-être + non-paraître);
    4. Le secret ou la dissimulation (être + non-paraître).
  7. La position de l’objet sur le carré (1, 2, 3, 4) et, s’il y a lieu, la succession de ces positions pour un même objet (par exemple, 1 → 3).
  8. Le temps (T).

Comme dans n’importe quelle analyse portant sur le contenu, trois sortes principales de temporalités sont susceptibles d’être prises en compte ici : la temporalité de l’histoire, la temporalité du récit (l’ordre de présentation des événements de l’histoire), la temporalité tactique (l’enchaînement linéaire des unités sémantiques, par exemple, d’une phrase à l’autre). Par exemple, dans l’ordre de lecture, on tombera sur la position 2 puis la position 3, alors que l’ordre chronologique de l’histoire fera plutôt succéder 3 et 2.

La segmentation en temps peut reposer sur différents critères. Dans une analyse véridictoire, le critère de délimitation des intervalles temporels le plus pertinent est celui des modifications d'une ou plusieurs croyances repères (par exemple, l’intervalle de temps T1 durera jusqu’à ce qu’une modification de la croyance repère lance l’intervalle T2).

2.2 EXEMPLE D’UN CARRÉ VÉRIDICTOIRE

Produisons un carré véridictoire sans encore le représenter visuellement. Dans la pièce de Molière, Tartufe (élément O), relativement à la caractéristique dévot (élément C), passera, aux yeux d'Orgon (élément S), de paraître dévot + être dévot (temps 1, position 1: vrai) à paraître dévot + non-être dévot (temps 2, position 2: illusoire).

2.3 REPRÉSENTATION VISUELLE DU CARRÉ VÉRIDICTOIRE

À proprement parler, il faut distinguer le carré véridictoire comme réseau conceptuel et comme représentation visuelle de ce réseau (le même principe vaut pour d’autres dispositifs : le carré sémiotique, le modèle actantiel, etc.). Le réseau conceptuel est généralement représenté visuellement et par un « carré » (généralement rectangulaire!). Le carré véridictoire-réseau est en principe unitaire (un sujet, un objet, une caractéristique, mais un ou plusieurs temps). Le carré véridictoire-représentation correspondra à un ou plusieurs carrés véridictoires-réseaux (un même sujet, plusieurs objets ; plusieurs sujets, un même objet ; etc.).

2.3.1 REPRÉSENTATION EN CARRÉ

On représentera ainsi le carré véridictoire modifié :

Le carré véridictoire modifié

Voir une image de ce carré véridictoire modifié

 

 

Position 1
VRAI

 

 

Selon sujet S
au temps T

 

 

 

 

 

O ÊTRE C

   /   

O PARAÎTRE C

 

 

 

O NON PARAÎTRE C

   /   

O NON ÊTRE C

 

Position 4
SECRET

Position 2
ILLUSOIRE

 

 

 

 

Position 3
FAUX

 

 

LÉGENDE: S : sujet; O : objet; C : caractéristique; T : temps

 

Ce texte se trouve en version longue dans le livre suivant :
Louis Hébert, Dispositifs pour l'analyse des textes et des images, Limoges, Presses de l'Université de Limoges, 2007.

Ce texte peut être reproduit à des fins non commerciales, en autant que la référence complète est donnée :
Louis Hébert (2006), « Le carré véridictoire », dans Louis Hébert (dir.), Signo [en ligne], Rimouski (Québec), http://www.signosemio.com/greimas/carre-veridictoire.asp.

 

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