Eloge de la métamorphose, en marche vers une nouvelle humanité # Alain de Vulpian

Prix Essai 2016 de l’Académie Française

Depuis un siècle, nous sommes entraînés dans un processus de métamorphose radicale qui pourrait déboucher sur une nouvelle phase de l’évolution de l’humanité.

Le livre d’Alain de Vulpian, Eloge de la Métamorphose nous permet de plonger aux origines de cette mutation pour mieux en saisir les formes et les orientations actuelles.

La société des gens est déjà profondément transformée, ses réseaux et ses écosystèmes s’auto-organisent, des organes hybrides émergent qui commencent à assurer des fonctions de régulation et de gouvernance.

Cette métamorphose est un cadeau du ciel car elle nous prépare à relever les défis écologiques et géopolitiques du 21e siècle.

Mais les anciens pouvoirs résistent. Les évolutions indispensables vers une démocratie post-représentative, post-partisane, post-bureaucratique et vers une économie socio-attentive se font attendre. Pouvons-nous les faciliter ? L’analyse socioculturelle montre comment chacun d’entre nous, personnes, citoyens, dirigeants, membre de réseaux, d’associations ou de collectifs, pouvons participer à cette aventure et renforcer notre connivence autour de la métamorphose humaniste : Happy Morphose.

 

La métamorphose en cours et l’émergence possible d’une conscience collective comme une prolongation logique de l’histoire de l’homme, voire du vivant.

Homo Sapiens est un animal socioculturel. Pour être horriblement schématique, on peut distinguer trois grandes périodes dans notre évolution. La plus longue, celle des chasseurs cueilleurs du paléolithique, dure plus ou moins 100 000 ans. Cet Homo Sapiens est nomade, vit de la chasse, de la pêche, de la cueillette. Pour survivre dans ces petits groupes, il fallait que chacun puisse tout faire, qu’on se connaisse les uns les autres, qu’on connaisse les forces et les faiblesses de tous les membres. L’empathie devait jouer un rôle considérable pour agir ensemble de façon coordonnée et harmonieuse. La coopération et l’exercice de l’empathie ont donné un développement considérable à cet aspect du cerveau et ont permis la survie.

« Notre cerveau a moins besoin d’être empathique, moins besoin d’être coopératif, mais plus besoin d’être discipliné »

Et puis, les changements climatiques aidant, l’homme s'est stabilisé. En 4 000 ans, il développe l’agriculture et l’élevage. C’est le néolithique. Il crée des villages, vit en groupes plus nombreux. Dans ce contexte de stabilité, il invente le territoire, le stockage, la propriété, un début de hiérarchie. Le cerveau intègre des postures fondamentales qui sont l’importance du territoire, la concurrence. Il en émane, très lentement mais progressivement, une organisation sociale nouvelle, des positions supérieures et inférieures. Ces positions se transmettent de père en fils. Et à partir du moment où on a un territoire, on peut commencer à se spécialiser. Certains font des récoltes magnifiques et d’autres de pauvres récoltes, alors les premiers embauchent les seconds. Progressivement, notre cerveau a moins besoin d’être empathique, moins besoin d’être coopératif, mais plus besoin d’être discipliné.

Au paléolithique, l'homme chasseur-cueilleur doit cultiver la coopération et l'empathie au sein de son petit groupe pour que chacun exprime pleinement ses compétences et participe à la survie du groupe dans un environnement précaire. © Buena Vista International

Arrive un moment où le village a grandi, s’est perfectionné. Le commerce se développe, la société devient plus complexe, on invente l’écriture, la ville, l’État, les fonctionnaires et les prêtres. Le spirituel, qui était au temps des chasseurs cueilleurs instinctivement vécu comme une dimension complexe qui échappe à l’entendement clair, devient peuplé de dieux à l’apparence humaine. C’est le déclin de la déesse mère et le pouvoir du dieu masculin. Ça marque aussi le déclin de la femme par rapport à l’homme.

 « La civilisation occidentale est peut-être la dernière des civilisations. Elle ouvre la voie à quelque chose qui n’est plus une civilisation »

C’est la troisième phase, celle des civilisations. Les premières civilisations se développent selon les mêmes schémas, entre le Tigre et l’Euphrate, autour du Nil, autour du fleuve Jaune, autour de l’Indus, voire en Amérique latine sur les pentes du Pérou. Elles ont toutes en commun certains caractères : écriture, État, fonctionnaires, prêtres, guerres. On ne domestique pas simplement les plantes et les animaux, on domestique les hommes (et les femmes encore davantage). On invente un mécanisme fabuleux qui consiste à faire en sorte que les fils et filles d’ouvriers se marient entre eux et élèvent des enfants d’ouvriers. C’est possible parce que notre cerveau est extrêmement malléable : il n’est formé qu’au tiers au moment de la naissance, contre pratiquement 100 % chez le chimpanzé,  et reste plus ou moins plastique jusqu’à la mort. La vie dans la société des parents forme l’enfant. Les enfants de chefs font des chefs. La société s’organise pour qu’ils deviennent chefs et que les enfants de la plèbe soient des plébéiens.

La civilisation occidentale est peut-être la dernière des civilisations. Elle ouvre la voie à quelque chose qui n’est plus une civilisation. Et là, on retrouve Pierre Teilhard de Chardin. Le paléanthropologue voyait dans l’évolution humaine une complexification permanante qui aboutit à son concept de « noosphère », quand l’humanité devient en quelque sorte comme un être divin. C’était un chrétien influencé par des croyances que je ne partage pas. Mais l’évolution vers une phase au-delà de l’intercivilisationnel me paraît concevable.

« Peut-être qu'il y a d’ores et déjà un niveau de conscience de l’humanité qui opère. Un niveau de conscience dont, individuellement, nous ne sommes pas conscients »

Au-delà de l’homme, le vivant semble suivre une loi de complexification constante. La vie apparaît il y a plus de 3 milliards d’années. Il ne s’agit à l’origine que d’organismes monocellulaires simples, sans noyaux. Ils se complexifient et des cellules s’associent entre elles jusqu’à former des animaux tels que nous, constitués de milliards de cellules, auxquelles on peut ajouter des milliards d’organismes qui foisonnent dans nos tripes et auxquels on accorde de plus en plus d’importance…

L’étape suivante, c’est donc la symbiose d’individus constituant une conscience collective, de la même façon que les cellules forment une conscience de l’individu ?

Antonio Damasio, professeur de neurologie et psychologue, dit que la petite cellule a déjà un niveau de conscience. Peut-être qu'il y a d’ores et déjà un niveau de conscience de l’humanité qui opère. Un niveau de conscience dont, individuellement, nous ne sommes pas conscients. On commence à employer dans la vie de tous les jours, dans les entreprises, l’expression « conscience collective ». Il y a 10 ans, lorsque j’évoquais l’idée devant des neuroscientifiques, ils rigolaient. Maintenant il y en a qui ne rigolent plus. Le doute est permis. 

L'humanité est-elle déjà un seul et même animal conscient, constitué de ces milliards de cellules humaines interconnectées ?

 

Alain de Vulpian : sociologue et ethnologue, a fondé en 1954 la COFREMCA-SOCIOVISION, une équipe de sociologues de terrain centrée sur la compréhension du changement dans les sociétés modernes et la conception de politiques innovantes. Il a également fondé en 1975 RISC ((International Research Institute on Social Change) dont il a assuré la présidence jusqu’en 1990. Immergé dans la vie associative, il a été l’un des animateurs du Club Jean Moulin, l’un des fondateurs de l’Ami Public, du club des Vigilants, des Ateliers de la Citoyenneté. Il est depuis plus de 10 ans vice-président de SoL France.
 

Laisser un commentaire