Bruno Latour: «Avec le réchauffement, le sol se dérobe sous nos pieds à tous» Dessin Simon BaillyAprès Face à Gaïa, huit conférences sur le nouveau régime climatique (2015), œuvre de référence sur le changement climatique, Bruno Latour, l’un de nos contemporains capitaux, a publié à l’automne un autre livre majeur : Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (La Découverte). C’est un pamphlet tranchant comme un cristal autant qu’un livre manuel du siècle à venir. En tissant des liens entre les différents événements auxquels nous assistons (changement climatique, migrations, dérégulation, explosion des inégalités), Bruno Latour éclaire une situation qui semble chaotique et qui est en réalité extrêmement cohérente.
L’axe qui a longtemps organisé le champ politique (d’un côté le Global et de l’autre le Local vers lesquels nous tendions – les majuscules étant là pour montrer qu’il s’agit bien d’idées, de projections) est devenu inopérant. Il est en train d’être remplacé par un nouvel axe composé d’un Hors-sol (la direction prônée par le gouvernement Trump et autres climatosceptiques) et du Terrestre – lequel reste à définir, et ce sera là tout l’enjeu des années à venir. Comment atterrir sur nos nouveaux sols et nos nouveaux territoires, sur ce Terrestre qui déborde les frontières et les identités existantes ? Quels rôles joueront l’art et la science dans ce tournant historique ?
« Les scientifiques découvrent la fabuleuse complexité de ces territoires. Appartenir à un territoire, ça ne signifie pas du tout un retour à la terre, c’est une découverte, une invention. Il y a donc un énorme travail de réappropriation à faire, par les sciences, de ce qu’est par exemple un sol, un bassin versant, un biotope. C’est la découverte d’un nouveau monde, d’où l’analogie que je trace avec le siècle des grandes découvertes.
Il va nous falloir atterrir dans ce monde-là. D’où l’importance de la migration, qui est directement liée à la question écologique, et qui fait paniquer beaucoup de personnes, parce que la question de l’atterrissage, du lieu où l’on va vivre, se pose à tout le monde. C’est cette nouvelle universalité perverse dont je parle : le sol se dérobe sous nos pieds à tous. On l’avait négligée, parce qu’on pensait que le Global allait tout englober, qu’on se dirigeait vers lui, or on s’aperçoit maintenant que cet attracteur n’était pas très réaliste et peu défini. On réalise rétrospectivement que le Global était une utopie. Et du coup, la réaction universelle est d’une brutalité exceptionnelle : on en revient au nationalisme le plus étriqué. »
lire l'article : http://www.liberation.fr/debats/2018/03/16/bruno-latour-avec-le-rechauffement-le-sol-se-derobe-sous-nos-pieds-a-tous_1636709

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