Si l’on cherche à comprendre ou à définir le mot solidaire, on constate que rares sont les contributeurs du Dictionnaire qui le définissent véritablement. Le plus souvent, on trouve des définitions tautologiques et circulaires : est solidaire tout ce qui est rattaché à l’économie solidaire.
La recherche préalable de la signification de « solidarité » ou de « solidaire » dans les dictionnaires historiques de la langue française permet de mettre en évidence que le sens de ces termes a évolué dans le temps, avec la montée de l’individualisme et leur emploi dans l’usage courant. Trois significations et usages différents peuvent être dégagés.
La première définition est celle donnée par le droit dès le XVIIe siècle. « Solidaire », formé à partir du latin juridique in solido (« pour le tout »), s’emploie pour « commun à plusieurs personnes, de manière que chacun réponde du tout ». Solidaire est utilisé pour parler d’« obligation solidaire » (1611), de « responsabilité solidaire ». Par ailleurs, « solidaire » et « solidité » s’emploient alors de manière identique. « Solidité » est emprunté au latin classique soliditas (« qualité de ce qui est solide, massif »), puis au latin juridique solidus (« totalité »). Solidité désigne abstraitement la qualité de ce qui est bien pensé, sérieux (1530) et, à la fin du XVIIe siècle, signifie en droit « engagement solidaire » (1690) et « solidarité » (1694).
Par conséquent, selon cette première définition de la solidarité, il apparaît que le rapport au tout est fondamental. Mais, à partir du XVIIIe siècle, le terme « solidaire » n’est plus réservé au droit et entre dans l’usage courant : « solidaire » se dit de « personnes liées par une responsabilité et des intérêts communs » (1778). Par extension, « solidaire » s’applique (début du XIXe siècle) à « des choses qui dépendent l’une de l’autre, fonctionnent ensemble dans un processus », et en mécanique (1861, Cournot), à « des pièces liées dans un même mouvement ». Quant au terme « solidarité », il s’emploie pour parler de choses (1789) au sens de « dépendance réciproque », et couramment de personnes (1795) pour le « fait d’être solidaire et de s’entraider ». Aussi, il importe de souligner que, dans le rapport des individus à un tout, le curseur s’est déplacé. Le point important n’est plus le rapport des individus au tout, à la totalité, mais la dépendance mutuelle des individus. Autrement dit, on est passé d’une conception que l’on pourrait qualifier de verticale à une conception horizontale de la solidarité.
Enfin, de nos jours, une troisième utilisation de « solidaire » doit être mentionnée. Ce terme connaît un usage florissant. « Solidaire » renvoie à une sorte de valeur ou de comportement moral : être solidaire s’emploie dans le sens de « cesser de jouer perso », « être coopératif ». Être solidaire devient un comportement militant, un acte simple accessible à tous.
Un critère important du registre de l’économie solidaire est celui de la liberté individuelle qui s’exprime à travers la revendication d’une solidarité « volontaire » et de la « libre association ».
La solidarité est en effet pensée comme un choix délibéré de la part des individus de s’engager dans des pratiques solidaires et non comme une obligation qui serait liée à la dépendance de l’individu à une communauté d’appartenance préexistante. C’est pourquoi, à la solidarité qualifiée par Chanial et Laville d’« héritée », laquelle correspond à des obligations que l’individu doit honorer du fait de son appartenance à une communauté donnée (familiale, religieuse, de quartier ou de village, de travail…), est préférée la solidarité dite « construite » (Chanial, Laville, 2002 ; Laville, 2006, p. 609), laquelle serait l’expression de la volonté libre de l’individu de s’engager dans des initiatives solidaires. Les partisans de l’économie solidaire affichent, en effet, leur réserve quant aux risques de dérives « clientélistes » qui pèsent sur les pratiques solidaires « héritées » : « il faut souligner toute l’ambiguïté de ces solutions [solidaires] préexistantes, en particulier lorsqu’elles sont de nature familiale ou « communautaire ». Les obligations communautaires et les solutions hiérarchiques mènent facilement à des pratiques clientélistes et s’avèrent parfois incompatibles avec la création d’un sentiment d’intérêt collectif » (Fraisse, Guérin, Laville, 2007, p. 250). Aussi l’accent est-il porté sur un certain type d’action individuelle en tant qu’elle est délibérée et réfléchie. Autrement dit, c’est l’autonomie de la volonté, ou la volonté libre, comme principe de l’action individuelle, qui se trouve affirmée par les partisans de l’économie solidaire. Cependant, il s’agit d’une solidarité volontaire bien particulière de type « démocratique » qu’il ne faut pas confondre avec celle de type « philanthropique », pour reprendre les terminologies de Laville. En effet, alors que cette dernière (correspondant en fait à ce que l’entend habituellement par charitémaintient les bénéficiaires dans un rapport de dépendance personnelle et d’infériorité hiérarchique à l’égard des donateurs, à l’inverse, la solidarité « démocratique », elle, repose sur des rapports d’égalité : « Axée sur l’entraide mutuelle autant que sur l’expression revendicative, elle [la solidarité démocratique] relève à la fois de l’auto-organisation et du mouvement social. Cette seconde version suppose une égalité de droit entre les personnes qui s’y engagent » (Laville, 2006, p. 610).
Source : https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2010-4-page-181.htm

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