Le désir de « bonheur » est la quête de tous. La Visée est alors définie comme l’accès à un Préférable (l’amour, le bonheur), c’est-à-dire une vie choisie, fondée sur les principes de l’autonomie, de la réciprocité

Tous les sujets recherchent le « bonheur », qui est l'accomplissement de soi. Face à ce que l'on appelle « la crise », Robert Misrahi propose un bouleversement total, une conversion des habitudes de pensée et des manières d'agir : le désir de « bonheur » est la quête de tous. En creusant l'essence de la crise, il met en évidence en chacun l'existence d'un grand Désir, animant tous les désirs empiriques. Pour dépasser la crise, l'auteur propose une doctrine unitaire dépassant le clivage de l'éthique et de la politique. La Visée est alors définie comme l'accès à un Préférable (l'amour, le bonheur), c'est-à-dire une vie choisie, à la fois dense et dynamique, fondée sur les principes de l'autonomie, de la réciprocité et de la jouissance. Ce but ne saurait être atteint sans que, au préalable, n'aient été remplies deux conditions incontournables : une théorie neuve du sujet (avec une liberté à deux niveaux) et une critique du déterminisme social. Cette action ne peut être réellement efficace que si elle concerne d'abord l'éducation. Mais l'éducation ne peut être efficace sur le long terme que par l'action de médiateurs actifs, Partis, syndicats, associations, médias, édition, tous ayant renouvelé leur esprit. Ce qui est proposé n'est pas une utopie mais la prise conscience de la réalité intégrale des sujets humains comme Désir profond et comme liberté à deux niveaux. Chacun est responsable du pire et du meilleur. Mais seuls des sujets éclairés peuvent remplacer une démocratie souffrante et un personnel politique hésitant par une démocratie heureuse et un personnel politique motivé.

 

Michel JUFFE. – Et si après avoir parlé des autres philosophes, on en venait à ta doctrine générale, fondamentale et principale ?

Robert MISRAHI. – C’est une doctrine du bonheur.

Comme les livres de développement personnel dans les rayons de supermarché ?

Les livres de développement personnel à la mode disent simplement : allez-y, forcez-vous, vous y arriverez ! Vous n’avez qu’à faire des mouvements de jambes le matin, des mouvements de bras le soir. Ne mangez pas de ci, ne mangez pas de ça. Ce sont des sottises. Moi, je me refuse à me servir du mot «bonheur» comme du mot «liberté» sans expliquer et démontrer ce que j’en affirme. Il ne me suffit pas de les dire. Je veux les définir.

Vas-y, définis…

J’appellerai bonheur non pas la satisfaction immédiate de tous les désirs, mais la satisfaction complète et totale de désirs réfléchis et choisis qui permettront l’accomplissement de quelque chose que je découvre être le «grand Désir». C’est un désir d’accomplissement qui ne peut pas être la simple satisfaction des désirs quotidiens. Car ce que les gens appellent bonheur, c’est souvent tout simplement le confort, le bien-être et la consommation.

Qu’est-ce que ton grand désir ?

Avec un «d» majuscule ! C’est le Désir de tous les désirs. C’est le désir d’accéder à un état tel qu’il soit à la fois fixe et dense comme une substance, dynamique et créateur comme une conscience. Il doit être et substance et conscience, à la différence de ce que propose Jean-Paul Sartre. Sartre dit que c’est impossible. Dieu, c’est l’en-soi-et-pour-soi. Dieu, c’est la conscience et la substance. Les deux ensemble, ça ne peut pas exister, chez l’homme. Voilà pourquoi la conscience humaine est forcément conscience malheureuse, dit Sartre. Ce que je rejette. Mais cette substance-là dont je parle n’est pas une chose, c’est  un dynamisme créateur. Alors, le grand Désir est un sentiment permanent d’exister soi-même, comme on l’a voulu. C’est quasiment – et je dis bien quasiment – être cause de soi. On atteint la manière de vivre à laquelle on aspirait. Mais pour ça, il faut être actif, actif dans la joie.

Et la joie, comment la définis-tu ?

J’insiste sur les joies actives pour les opposer aux joies passives. Si je lis le journal le matin et me dis : « oh, j’ai gagné à la loterie un billet aller-retour pour Tahiti. C’est formidable ça ! Jamais je n’ai été aussi heureux ». C’est une joie passive.

Mais je repère une autre joie, toute simple, celle de l’ébéniste. Je connais un ébéniste dans mon village. Il a fabriqué un buffet. Mes amis, une merveille ! D’ailleurs, il n’arrête pas d’en parler. Alors, lui, il a connu une joie active. Il a bossé pour faire son buffet. A-t-il raison de se réjouir ? Bien sûr qu’il a raison : il a créé. Il n’y avait pas de buffet avant. Il a tout créé, le gars. Donc, ne soyez pas nietzschéen, soyez créateur. Ne vous occupez pas du déterminisme, sachez que vous êtes libre. Et que vous avez à inventer vos joies actives, qui vont vous permettre d’être. Parce que l’ébéniste, c’est son métier. Ça fait trente ans qu’il travaille à son ébénisterie. Il a fait des meubles tout au long de sa vie et de ses journées. Et il n’arrête pas de se dire :  » ah, ce qu’il est chouette ce meuble ! » Et il a raison. Ce meuble, c’est son travail, sa création, son œuvre. Et ce n’est pas seulement son meuble, car il l’offre. Les gens se l’arrachent. Il s’est fait des tas d’amis avec ce travail de création. Et voilà qu’il va apprendre son métier d’ébéniste à son fils. Là, vous l’avez le bonheur.

Très bel exemple…      

Il peut mourir. Maintenant, sur ses vieux jours – et c’est ce qu’ils devraient tous dire –, il peut dire :  » ah là, c’est bon, je peux mourir. Seulement parce que je crois avoir réalisé un désir qui est en moi ». Ce sont des histoires, j’aurais très bien pu choisir n’importe quoi d’autre.

C’est le désir particulier à travers lequel il réalise ce que tu appelles le grand Désir ?

Le grand Désir est – on a oublié le mot – jouissance. Jouissance de quoi ? Jouissance de soi, jouissance des autres, jouissance de la vie.

J’aime beaucoup ton livre Intensités, parce que tu donnes de petits exemples. Tu rends sensible le château, la conversation, la promenade, etc.

Le feu d’artifice, le départ en train…

Je ne les ai pas tous en tête. Il y en a 22 si je me souviens bien. Ce sont de petits désirs mais dont l’association est liée au grand Désir.

Je montre au lecteur qu’il y a un grand Désir, que tous ces petits désirs ne sont pas dérisoires. Ils sont beaucoup plus que ce qu’ils ont l’air d’être. Voilà pourquoi le bonheur va être, à la fin, non pas seulement le sentiment de s’être créé soi-même, mais va être la conscience effective d’être dans la joie, parce que le bonheur comme accomplissement général de sa vie va s’exprimer dans les accomplissements particuliers, dans des joies, pourvu qu’elles soient actives. Si les joies de la vie quotidienne sont actives, c’est-à-dire créatrices et réfléchies, alors on a un bonheur concret, vécu et en même temps profond. Alors, l’expérience mérite d’être appelée bonheur.

L’ébéniste est un très bel exemple. Mais, ta doctrine, peux-tu la résumer ?

Naturellement. Je vais te donner les principes qui président à toutes ces expériences enchaînées de joies actives. Il y a une ligne de conduite dans toute cette vie à la recherche du bonheur. Quels sont ces principes ? Ils sont au nombre de trois. C’est tout simple. C’est élémentaire. On ne peut pas les récuser.

Le premier, c’est l’affaire de l’autonomie. Chacun doit rechercher l’autonomie et il ne peut pas accéder à l’autonomie s’il ne se cultive pas. Certes il doit se cultiver avec les autres, grâce aux autres – c’est ce qu’on nous enseigne partout – mais il faut aussi qu’il soit capable de vivre seul sans se désoler, même si ce n’est pas recherché. Une fois qu’il est autonome, il peut aller vers l’autre.

Deuxième principe, la réciprocité. Le bonheur, c’est aussi avec un autre. C’est le fait d’être reconnu pleinement par un autre qui va être un autre même que vous. En même temps le même, et en même temps différent. Dans une réciprocité, pas dans une réversibilité. J’insiste sur la différence. Dans la réversibilité, c’est le pingpong. Tu me frappes, je te frappe, tu me trompes, je te trompe. Non, la réciprocité, c’est : tiens, je te donne, mais tu n’es pas obligé de me donner en retour. Tu es content, c’est ça qui me plaît. Je n’attends rien, tu n’attends rien. C’est le don. Alors, on a réussi à atteindre ce que j’appellerai le sentiment substantiel de l’existence. Cette réciprocité est d’autant plus sincère que l’on a affaire à deux consciences autonomes. Elles sont déjà autonomes. Ce ne sont pas des demi-consciences, haletantes, mais déjà des consciences mûres qui pourraient continuer à vivre seules mais qui se rencontrent. La vraie rencontre, totale !

Troisième principe, la jouissance. Pas seulement la jouissance dans l’amour, mais la jouissance du monde. Car le monde est beau. Les espèces, les animaux, les œuvres d’art. Il faut se réjouir de la nature et aussi de la culture, elles nous donnent du bonheur. Ah c’est formidable : on arrive à boucler la boucle car, enfin, on a commencé par la recherche de l’autonomie, on a commencé par le commencement. Mais au commencement, on a toujours dit que c’était la philosophie, la réflexion, la conscience de soi. Et voilà que l’on finit par l’une des joies que va nous donner la culture. C’est vrai, on était déjà heureux dans le commencement. Quand on fait de la philosophie, c’est la découverte d’un nouveau monde, futur. Et puis on arrive à la fin : et voilà, il est là le nouveau monde, il n’est pas futur, il est présent. Tout ça, ça mérite d’être appelé bonheur.

Sauf qu’on le découvre progressivement, le commencement…

On le retrouve, mais on l’exerce très vite. Parce qu’il faut aller très vite pour construire l’autonomie. On est très vite capable de décisions libres, uniques. On est très vite capable de comprendre ce qu’est l’autonomie. Ce qui est étonnant, c’est que tout le monde sait ce qu’est l’autonomie. Tout le monde se veut autonome. Tout le monde se veut libre. Tout le monde parle, aussi, de bonheur. Liberté, bonheur, autonomie… mais oui, tout le monde connaît !

Tu m’as parlé de la suite que tu veux écrire. Peux-tu dire quelques mots sur tes prochains livres ?

Il y en a un qui devrait être publié chez un grand éditeur, qui s’appelle L’étonnant pouvoir intérieur. C’est au fond sur la liberté. Ma thèse simple, simple, simple, c’est : le pouvoir intérieur est total. Il est beaucoup plus étendu que l’on croit. Les gens qui parlent d’obstacles, ce sont des gens qui calent avant d’essayer.

La peur, l’ignorance ?

Parfois la modestie ou son excès, qui consiste à se croire incapable de cette grande chose que serait de prendre telle décision. Il y a un autre livre, que je viens de terminer, Plaidoyer pour un autre bonheur. Tout le travail que j’ai indiqué – recherche du commencement, conscience du sujet, construction de l’autonomie, de la réciprocité, de la jouissance du monde – tous ces principes ne peuvent être mis en œuvre, qu’à une condition, qui est la plus difficile : chacun doit opérer une conversion. Une conversion philosophique. Elle est un élément essentiel de ma doctrine. Cette conversion n’est pas mystique ou religieuse. Elle consiste à s’apercevoir que c’est nous qui donnons du sens aux choses et non pas les choses qui nous imposent leur sens. Il n’est pas vrai que l’objet que l’on voit devant nous est un téléviseur.

Ce n’est pas un téléviseur ?

C’est une plaque de verre avec des bouts de fils cachés. Et c’est tout. Ma thèse est ceci : c’est nous qui créons le sens des choses.

Autrement dit, tu en fais un téléviseur ?

Oui, on en fait un téléviseur. Le gars, il ne sait pas le grec, il ne sait pas que «tele» veut dire «loin». Mais ça ne fait rien. Tout être n’est pas créateur, mais tout être peut accomplir une conversion et, ici, comprendre que le téléviseur n’est téléviseur que par moi et par tous ceux qui m’ont appris.

Il faut donc apprendre.

Exactement ! Il faut une capacité de lire, de comprendre, d’utiliser un langage. Utiliser un langage, c’est investir une activité créatrice. Alors, bien sûr, il y a les gosses qui ne veulent rien apprendre à l’école. Ce sont de petits têtus et quand un gosse ne veut pas, il n’y a rien à faire. Nietzsche, il peut aller se rhabiller avec sa volonté de puissance. Mais inversement, Mozart, quel âge avait-il quand il a commencé à composer ? C’était un moutard. Et il a écrit des symphonies qui dépassent absolument tout ce que l’on peut imaginer de beau. Mais enfin, Mozart, c’est un être humain, ce n’est pas le bon dieu. Ah bah, un être humain peut faire ça. Et le malheureux paralytique qui vient de mourir, Stephen Hawking. Il était tout paralysé, mais il a appris des tas de trucs à tout le monde. On devrait chacun se dire : moi aussi, je suis un être humain. J’ai un cerveau comme tous les autres.

 


Né en 1926 à Paris de parents turcs, naturalisé à l’âge de 10 ans, Robert Misrahi est professeur émérite à l’Université Panthéon-Sorbonne. Docteur et agrégé en philosophie, proche de Sartre et de Bachelard dans sa jeunesse, il occupera jusqu’en 1994 la chaire de philosophie morale et politique à la Sorbonne. Penseur du bonheur, pourfendeur de toutes les formes de déterminisme, il est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages. Retrouvez «ici» une partie de sa biographie

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