prénom, et le nombre années d’ancienneté. C’est en portant ces croix
que les salariés d’ECCE ont défilé le 5 avril dernier dans les rues de
Poix-du-Nord pour protester contre la fermeture de leur usine.
« Parfois, je me réveille la nuit et j’y pense. Mais on a l’impression de se battre contre un mur imprenable… »
Robert Lambourg pousse un long soupir. Il est le maire de Poix-du-Nord,
un gros village de 2 000 habitants situé à une vingtaine de kilomètres
au sud de Valenciennes. Depuis plus de trente-cinq ans, derrière
l’église, un long bâtiment à un étage fait la réputation de la région
en abritant des ateliers de confection de costumes de luxe. Pierre
Cardin, Yves Saint Laurent, Rochas, Scherrer, Kenzo, Givenchy. Ces
marques prestigieuses ont cousu une partie de leur renommée grâce aux
petites mains de Poix-du-Nord. Dans les années 1970, près de
800 personnes travaillaient sur le site. Aujourd’hui, ils ne sont plus
que 147, et d’ici la fin de l’année, les machines à coudre se tairont. « Cela
fait plusieurs années qu’on savait que le site était menacé.
Compte-tenu de la conjoncture en Europe dans le secteur du textile, il
était inéluctable d’arriver à la fermeture », reconnaît, résigné, le maire de la commune.
Dans le hall d’accueil de l’usine, des éclats de rire. Des
ouvrières s’étaient cachées pour faire une blague à leur collègue. Sur
la façade du bâtiment, deux panneaux en bois – « Non à la fermeture de
l’usine » et « Non à la délocalisation » – encadrent le logo de
l’entreprise ECCE (Entreprise de Confection et de Commercialisation
Européenne). Des stigmates d’une page qui va bientôt se tourner. Un
adieu dans la douleur pour nombre des ouvrières qui fabriquent encore
près de 150 pièces par jour. Le 18 janvier dernier, les 147 salariés de
Poix-du-Nord, essentiellement des femmes âgées de 45 à 50 ans, ont
appris que leur employeur allait sous-traiter et répartir sa production
dans ses autres usines. Nouveaux pays d’accueil : la Pologne, la
Roumanie, ou la Bulgarie.
Le choc est rude. Marie-Hélène Bourlard, déléguée syndicale de la CGT,
résume le sentiment qui règne parmi les salariés.
Manifestation
Pour obtenir des explications, une centaine d’employés
choisit, le 13 février dernier, de rejoindre en car Paris où se trouve
le siège social d’ECCE. La démonstration de force se mesure à
l’entassement des salariés dans les couloirs de l’entreprise.
Porte-parole opiniâtre, Marie-Hélène Bourlard avertit que l’ « on ne nous mettra pas dehors comme cela » avant de lancer « Kenzo, fabrication française ! » repris en chœur par l’assemblée.
Directeur général d’ECCE, Jean-Damien Waquet explique alors que le choix était somme toute assez clair. « Les prix sont impossibles à tenir si nous restons en France. »
Plus de 90 % de la production de l’usine d’ECCE dans le Nord correspond
à la confection de costumes hommes pour les marques Kenzo et Givenchy.
Son propriétaire, LVMH, a renouvelé en 2006 son contrat de licence de
fabrication avec ECCE qui prendra effet en 2008. Mais contrairement au
contrat précédent, le client n’a cette fois-ci pas précisé si un quota
de costumes devait être spécifiquement produit en France. Résultat, le
prix de revient devient le seul critère pertinent, et pour ne pas
perdre davantage d’argent sur son site de Poix-du-Nord, ECCE préfère le
fermer. « Nous coûtons trop cher », résume Marie-Hélène Bourlard. « En France, le coût de la façon est de 110 euros contre 30 euros en moyenne pour les pays de l’Europe de l’Est. »
Profiter de la campagne
À quelques jours du premier tour de l’élection
présidentielle, Annie Domingues, une des salariées de l’usine, fête un
anniversaire un peu particulier.
Pour lutter contre la délocalisation de leur
savoir-faire, les ouvrières de Poix-du-Nord, emmenées par Marie-Hélène
Bourlard, ont bien tenté de profiter de la campagne électorale pour se
faire entendre. Seul un candidat est venu les voir.
Les petites mains françaises de LVMH ne savent toujours
pas à quelle date leur usine fermera ses portes. Sur les 147 salariés,
une trentaine de personnes seulement devrait conserver leurs emplois.
La plate-forme logistique d’ECCE de Prouvy, dans le Valenciennois,
devrait accueillir une nouvelle unité de réalisation de prototypes et
de modèles pour les collections. Pour les autres, un plan social
devrait être annoncé le 3 mai prochain. Marie-Hélène Bourlard espère
repousser au plus tard possible la date de la fermeture. Le but : que
les salariés aient du temps pour commencer à rechercher un travail. « C’est Victor Hugo qui disait : "ceux qui vivent sont ceux qui luttent", alors oui, je vis et je lutte. » Aujourd’hui âgée de 50 ans, la syndicaliste est entrée dans la vie active à Poix-du-Nord à 16 ans. « On est beaucoup à n’avoir travaillé qu’ici. »


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