Peut on encore produire et manger du fromage bon pour la santé, l’environnement et les éleveurs ?

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La polémique autour du Comté en France a mêlé accusations environnementales (pollution, nitrates, intensification agricole) à une défense vigoureuse d’un produit emblématique par les producteurs et une partie de la classe politique. Les écologistes impliqués ont par la suite clarifié qu’ils ne prônaient pas l’interdiction du fromage, tout en rappelant la nécessité de reconnaitre et réduire l’impact environnemental de l’élevage.

Une polémique qui s’est prolongée sur le Nutriscore pour les produits issus du terroir. Et plus largement sur le planet score sur la viande.

Aucun score n’est neutre.Voire ils peuvent être contradictoires et semer la confusion. Le Nutri-Score peut favoriser les produits ultra-transformés reformulés (ex: un soda light noté B) face à un produit brut (fromage noté D). Donc un score peut en même temps produire des effets d’optimisation (reformulation) et créer des paradoxes de lecture.

Alors comment adresser en même temps les enjeux de qualité du produit, de qualité nutritionnelle et d’impacts sur la nature ? Sans oublier la juste rémunération des éleveurs.

1. Une polémique révélatrice : le cas du Comté

La controverse autour du Comté a éclaté lorsque des critiques environnementales ont mis en cause certaines pratiques agricoles et industrielles associées à sa production : pollution de cours d’eau, présence accrue de nitrates, pression sur les milieux. Ces prises de parole ont rapidement été relayées dans l’espace médiatique, donnant le sentiment qu’un produit emblématique devenait soudainement incompatible avec les exigences écologiques contemporaines.

La réaction de la filière et du monde politique a été immédiate. Les producteurs ont dénoncé des attaques jugées injustes et déconnectées du terrain, rappelant l’existence d’un cahier des charges strict et l’importance du Comté pour l’économie et les paysages du Jura. Le débat s’est alors déplacé : d’une discussion technique sur des impacts environnementaux localisés, on est passé à un affrontement symbolique sur l’identité, le patrimoine et le sens même de l’écologie.


2. Une controverse déjà connue : Nutri-Score et Planet-Score

Le Nutri-Score a suscité de nombreuses réactions lorsqu’il a été appliqué à des produits traditionnels comme les fromages AOP, les charcuteries ou certaines huiles. Classés en D ou E en raison de leur teneur en sel, en gras ou en calories, ces produits ont parfois été perçus comme disqualifiés, indépendamment de leur qualité agricole ou culturelle.

Pourtant, le Nutri-Score n’a jamais eu vocation à juger un modèle agricole ou un terroir. Il s’inscrit dans une logique de santé publique et vise à aider les consommateurs à raisonner les quantités et la fréquence de consommation dans un régime alimentaire global. La polémique naît lorsque cet outil est sommé de répondre à une question qui n’est pas la sienne.

De manière comparable, le Planet-Score cristallise des tensions lorsqu’il est appliqué à la viande et aux produits animaux alors que les analyses de cycles de vie conduisent souvent à des notes défavorables en raison des émissions de gaz à effet de serre et de l’usage des ressources comme l’eau.

Pourtant ces analyses de cycle de vie pénalisent structurellement les produits animaux, y compris lorsqu’ils sont issus de systèmes herbagers extensifs qui contribuent au maintien des prairies et des paysages.


3. Le Reblochon : une situation différente

Contrairement au Comté, le Reblochon n’est pas au cœur d’une controverse environnementale nationale. Mais comme tous les fromages au lait de vache, le Reblochon est concerné par les impacts structurels de la production laitière : émissions de gaz à effet de serre, pression sur les ressources, rejets agricoles potentiels. En zone de montagne, ces enjeux se combinent avec les effets du changement climatique : sécheresses plus fréquentes, fragilisation des prairies, adaptation des systèmes d’élevage.

La filière met en avant un cahier des charges AOP valorisant l’ancrage territorial, les prairies naturelles et une alimentation majoritairement herbagère. Ces éléments constituent un socle important, sans pour autant garantir à eux seuls un faible impact environnemental en toutes circonstances.


4. Cahiers des charges, scores et indicateurs : ce que chacun indique

Les cahiers des charges AOP reposent sur des obligations de moyens : aire géographique précise, races animales autorisées, alimentation des troupeaux, pratiques d’élevage et de transformation. Ils garantissent un lien fort au territoire et à des savoir-faire historiques.

Ils ne mesurent toutefois pas de manière chiffrée les impacts environnementaux, ne permettent pas de comparer directement des produits entre eux et ne fournissent aucune lecture nutritionnelle. Une AOP peut s’intensifier dans son propre cadre sans sortir du cahier des charges.

4.2. Le Planet-Score

Le Planet-Score propose une note environnementale synthétique fondée sur l’empreinte carbone, l’usage des pesticides, l’impact sur la biodiversité et, dans certains cas, le bien-être animal. Il rend visibles des pressions écologiques réelles et permet des comparaisons.

En revanche, il ne rend pas compte du lien au territoire, des dynamiques sociales ou économiques des filières, ni des effets positifs locaux comme le maintien des prairies permanentes.

4.3. Le Nutri-Score

Le Nutri-Score repose sur un calcul intégrant calories, sucres, sel, graisses saturées, fibres et protéines. Il constitue un outil robuste de santé publique.

Il ne dit rien de l’origine des ingrédients, des pratiques agricoles ou des impacts environnementaux. Pour les fromages, il signale surtout la nécessité d’un usage raisonné, non une interdiction.


5. Comprendre la source des polémiques

La confusion naît lorsque l’on demande à un outil de répondre à une question qui n’est pas la sienne. Les polémiques autour du Comté, du Nutri-Score et du Planet-Score reposent sur un même mécanisme : des indicateurs partiels sont interprétés comme des verdicts globaux.

Cette confusion est renforcée par la médiatisation rapide et par l’usage de codes visuels simples (lettres, couleurs) appliqués à des systèmes complexes. Le débat se déplace alors du terrain technique vers le terrain identitaire et politique.

  • La polémique du Comté mobilise surtout une logique Planet-Score (pollution, eau, nitrates)
  • La défense des filières mobilise une logique AOP (territoire, pratiques, continuité agricole)
  • Le Nutri-Score est hors-champ du débat environnemental, mais il concerne les enjeux de santé.
OutilQuestion à laquelle il répond
AOPD’où vient ce produit et comment est-il produit ?
Planet-ScoreQuel est son impact environnemental global ?
Nutri-ScoreQuel est son profil nutritionnel ?

6. Quelles garanties pour l’usager final ?

La question centrale demeure : quelles garanties réelles peut-on offrir à l’usager final, soucieux de sa santé, de la nature et du sort des éleveurs ? La réponse ne réside pas dans un score unique, mais dans l’addition de scores complémentaires.

6.1. La santé : sortir du verdict pour aller vers l’équilibre

Le Nutri-Score rappelle que les fromages sont riches en sel et en graisses saturées. Il invite à une consommation modérée. Dans le même temps, le fromage est une source de calcium, de protéines de haute qualité et de ferments lactiques bénéfiques pour le microbiote. La clé réside dans l’équilibre alimentaire global, la diversité et la fréquence de consommation.

6.2. L’environnement : de la réduction d’impact à la régénération

La polémique du Comté montre que même une AOP peut connaître une intensification invisible. Le défi est de dépasser la seule réduction des impacts pour aller vers des pratiques qui renforcent la capacité des écosystèmes à durer : maintien des prairies permanentes, pâturage tournant, protection de l’eau et des sols. Et au delà de la résilience des écosystèmes, la biodiversité au sein des écosystèmes et le être animal dans les élevages. Ce sur quoi la régénération va porter.

6.3. Les éleveurs : reconnaître et rémunérer les services rendus

On ne peut exiger des éleveurs qu’ils protègent la biodiversité et les paysages sans garantir des conditions économiques viables. Les cahiers des charges AOP constituent un socle important pour leur rémunération mais ils peuvent évoluer pour intégrer davantage de critères sociaux et environnementaux

Dans une approche régénérative, les éleveurs sont reconnus non seulement pour leurs produits, justement rémunérés, mais aussi pour les services rendus aux territoires et aux écosystèmes.

La confiance se construit par une architecture de garanties :

  • des cadres de production robustes et territorialisés,
  • des repères nutritionnels clairs,
  • des indicateurs environnementaux transparents,
  • des conditionnalités sociales qui reconnaissent le rôle des éleveurs.

L’articulation de ces cadres — qualité agricole, santé et impacts écologiques — est devenue un enjeu central de confiance pour le consommateur.


7. Sortir par le haut : changer d’échelle et de posture

Pour dépasser les polémiques, il faut changer d’échelle et de posture. Passer du jugement au chemin de transformation. C’est ce que permettent les démarches régénératives qui invitent à poser une question plus féconde que celle du « bon » ou du « mauvais » produit : qu’est-ce qui renforce réellement la capacité du vivant — humains compris — à continuer ?

Peut-on encore produire et manger du fromage à la fois bon pour la santé, bon pour la nature et soutenable pour les éleveurs ?

Manger du Reblochon en 2026, c’est possible et souhaitable, à condition de sortir du « score unique ». La garantie pour le consommateur repose sur l’addition des preuves : un fromage qui affiche son origine (AOP), qui prouve son respect de la biodiversité (Planet-Score), qui est bon pour la santé (Nutri-score) et qui soutient une ferme à taille humaine.


1. La Santé : Sortir du verdict pour aller vers l’équilibre

Le Nutri-Score classe souvent les fromages en D ou E à cause du sel et des graisses saturées. Pourtant, le fromage est une source essentielle de calcium, de protéines de haute qualité et de ferments lactiques bénéfiques pour le microbiote.

  • La solution : Ne plus voir le score comme une interdiction, mais comme un guide de fréquence. Manger du Reblochon ou du Comté est sain dans le cadre d’une alimentation diversifiée.
  • L’atout santé caché : Les fromages issus d’animaux au pâturage (herbe fraîche) présentent souvent un meilleur profil en acides gras (plus d’Oméga-3) que ceux issus d’élevages industriels.

2. L’Environnement : Passer de l’impact à la régénération

Réduire un impact et renforcer la capacité du vivant ne relèvent pas du même registre : l’un limite une pression, l’autre transforme les conditions de continuité

La polémique sur le Comté montre que même une AOP peut souffrir d’une « intensification invisible » (pression sur la ressource en eau, nitrates). Le défi est de passer d’une logique de réduction des dégâts à une logique de soin des écosystèmes.

  • Le levier : Le pâturage tournant dynamique et le maintien des prairies permanentes. Ces pratiques permettent de stocker du carbone dans le sol et de préserver la biodiversité (insectes, fleurs alpines).
  • L’atout caché : Utiliser le Planet-Score non pour punir, mais pour identifier les fermes qui préservent les haies, limitent les engrais chimiques et protègent les rivières.

3. Les Éleveurs : Une juste rémunération pour des services rendus

On ne peut demander aux éleveurs de protéger la biodiversité s’ils sont étranglés par les prix.

  • Le modèle : L’AOP est un socle puissant car elle empêche la délocalisation. Mais elle doit évoluer pour inclure des critères de durabilité sociale et environnementale plus stricts dans ses cahiers des charges.
  • L’atout caché : En adoptant des business modèles comme le modèle régénératif les éleveurs deviennent des « gardiens du vivant » en triple impact.

🔎 Pour aller plus loin avec nous sommes vivants

Les polémiques autour du fromage, des scores et des labels révèlent moins un désaccord sur les données qu’un besoin de sens, de cohérence et de chemin de transformation d’un coté des pratiques agricoles / élevage via des cahiers des charges et de l’autre de consommation éclairée par des affichages sur les produits au moment de l’achat / la consommation.

D’autres labels incluent une bonne part de ces indicateurs, sans toutes fois couvrir la qualité nutritive. Le label regenerative organic certified (ecocert france) https://regenorganic.org/

Nous Sommes Vivants propose de changer d’échelle et de posture : passer du jugement au travail sur les imaginaires, les modèles économiques et les trajectoires d’amélioration concrètes.

La Fresque des Imaginaires (https://noussommesvivants.co/fresque-des-imaginaires/) permet de comprendre pourquoi ces controverses émergent, en révélant les récits implicites qui opposent terroir, performance et culpabilité écologique, et en déplaçant le débat vers la question centrale : qu’est-ce qui renforce réellement la capacité du vivant — humains compris — à continuer ?

Le Business Model de l’Entreprise Régénérative (Regen BMC) (https://noussommesvivants.co/le-business-model-canvas-de-l-entreprise-regenerative-2/) permet ensuite de passer de la critique à la conception, en articulant qualité du produit, nutrition, impacts environnementaux et viabilité économique, pour concevoir des modèles qui renforcent la santé des personnes, des milieux et des filières.

Enfin, les Lauriers de la Régénération (https://noussommesvivants.co/lauriers-de-la-regeneration/) rendent visibles non pas des verdicts ou des scores parfaits, mais des chemins de transformation réels, ancrés dans les territoires, fondés sur une preuve par les effets. Ensemble, ces leviers offrent une sortie par le haut : non pas choisir le bon indicateur, mais ouvrir les imaginaires, concevoir autrement et reconnaître les trajectoires qui renforcent le vivant dans la durée.

🌍 Exemples internationaux — quand l’addition des garanties devient lisible (États-Unis)

Aux États-Unis, plusieurs initiatives montrent qu’il est possible d’articuler qualité agricole, impacts environnementaux et viabilité économique, même si aucune ne couvre à elle seule toutes les dimensions (notamment nutritionnelles).

Voici quelques exemples de produits à visée régénérative aux USA

1. Regenerative Organic Alliance

La Regenerative Organic Alliance a développé le référentiel Regenerative Organic Certified®, qui combine :

  • santé des sols,
  • bien-être animal,
  • équité sociale.

Ce cadre va au-delà de la réduction d’impact en intégrant des pratiques agricoles régénératives, tout en restant complémentaire des repères nutritionnels.
👉 Il illustre une logique de trajectoire, pas de score unique. 🔗 https://regenorganic.org/


2. Patagonia Provisions

La branche alimentaire de Patagonia travaille avec des filières agricoles engagées dans :

  • la régénération des sols,
  • la résilience des écosystèmes,
  • la transparence des pratiques.

L’approche ne repose pas sur une note synthétique, mais sur la traçabilité des pratiques et la preuve par les effets. 🔗 https://www.patagoniaprovisions.com/


3. Alexandre Family Farm

Cette ferme laitière californienne communique sur :

  • le pâturage extensif,
  • la santé des sols,
  • le bien-être animal,
  • la qualité nutritionnelle du lait (profil en acides gras).

Elle montre comment une ferme à taille humaine peut rendre lisible l’addition : pratiques agricoles + environnement + modèle économique viable. 🔗 https://alexandrefamilyfarm.com/


4. Savory Institute

Le Savory Institute accompagne des éleveurs dans le monde entier via le pâturage holistique, avec un focus sur :

  • la régénération des sols,
  • la biodiversité,
  • la résilience des territoires pastoraux.

Ici encore, il ne s’agit pas de labelliser un produit fini, mais de renforcer la capacité des systèmes vivants à continuer. 🔗 https://savory.global/

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