Nous Sommes Vivants — Le collectif de la transition écologique
Duralex, l’usine qui peut régénérer la France
De la verrerie de cantine à la SCOP régénérative : comment le Made in France peut passer de la nostalgie à la contribution positive nette
Introduction — « Et toi, t’as quel âge ? »
« Et toi, t’as quel âge ? » Cette question rituelle, murmurée devant le fond d’un verre de cantine, a accompagné des générations d’écoliers français. Derrière cette mémoire intime se cache un objet industriel d’une singularité remarquable : le verre Duralex, né en 1945 à La Chapelle-Saint-Mesmin, près d’Orléans, est l’un des derniers produits de grande consommation intégralement fabriqués en France dans un matériau — le verre trempé — dont le savoir-faire a quasiment disparu partout ailleurs en Europe.
Pourtant, Duralex a frôlé la mort à six reprises. Des décennies d’instabilité capitalistique, de passages de mains entre groupes italiens, fonds d’investissement et repreneurs éphémères. Et puis, à l’été 2024, un geste radical : les 243 salariés ont repris leur usine en SCOP — Société Coopérative et Participative — devenant collectivement propriétaires de l’outil de travail que personne d’autre ne voulait sauver.
Quelques mois plus tard, en novembre 2025, une levée de fonds citoyenne sur la plateforme Lita récoltait 20 millions d’euros d’intentions d’investissement en 48 heures — quatre fois l’objectif initial — portées par plus de 13 000 particuliers dont le ticket moyen avoisinait 900 euros. Du jamais-vu.
Cet engouement raconte bien plus qu’un attachement nostalgique. Il traduit une aspiration profonde à ne plus rester spectateur de la désindustrialisation française. C’est précisément l’hypothèse du Made in France Régénératif : il ne s’agit plus de « résister » en produisant français par patriotisme, mais de produire en France pour régénérer la France — ses territoires, ses savoir-faire, ses écosystèmes vivants et son tissu social. La question fondamentale n’est plus « où est-ce fabriqué ? » mais « est-ce que la France va mieux parce que cette usine existe ? ».
Duralex incarne une opportunité majeure pour le Made in France Régénératif. Comme L’Increvable dans l’électroménager, l’Atelier Tuffery dans le textile ou Omié dans l’alimentaire — autant de trajectoires documentées dans notre rapport sur 30 entreprises pionnières —, Duralex peut démontrer qu’une usine française est capable de dépasser le Triangle de l’Inaction qui a tué Fagor-Brandt pour devenir un modèle coopératif, territorial et régénératif.
I. Autopsie d’une chute annoncée : Duralex dans le Triangle de l’Inaction
1.1 Une industrie « hors-sol » malgré ses racines centenaires
L’histoire de Duralex est celle d’un paradoxe. Une entreprise profondément ancrée dans l’imaginaire collectif, associée à un souvenir d’enfance universel — et pourtant, incapable de survivre sans perfusion.
La réponse réside dans ce que l’analyse du cas Fagor-Brandt a mis en lumière : Duralex était une industrie « hors-sol ». L’usine était posée sur le territoire du Loiret, mais elle ne vivait pas avec lui. Elle appartenait à des groupes étrangers — l’italien Bormioli Rocco à partir de 1997 — qui prenaient les décisions depuis Milan ou Londres. L’usine était un centre de coûts, évaluée en comparaison d’unités turques ou chinoises.
Quand le coût de l’énergie a flambé — le gaz représente entre 30 et 40 % du coût de production d’une verrerie — l’équation est devenue intenable. Non parce que le verre Duralex n’avait plus de valeur, mais parce que cette valeur n’était mesurée que par le prix en rayon.
Or le constat est là : le verre trempé Duralex — six fois plus résistant qu’un verre recuit — est en soi une innovation RSE. Un verre qui dure 25 ans au lieu de 3, c’est autant d’extraction, de fusion et de transport supprimés. La durabilité du produit est la contribution écologique — by design, depuis 1945. Mais cette contribution n’a jamais été documentée ni valorisée. C’est le paradoxe fondamental de Duralex avant la SCOP — et la clé de sa transformation (section II).
1.2 Le Triangle de l’Inaction appliqué à Duralex
Le cadre d’analyse du Triangle de l’Inaction, développé dans notre article sur les leçons de la chute de Brandt, s’applique de manière frappante.
Le sommet « Entreprise » : le piège du milieu de gamme. Un objet de qualité vendu à prix modique — six verres pour 15 euros. Ni la marge du luxe, ni les coûts de l’entrée de gamme asiatique. Aucune nouvelle collection depuis 1997. Seules deux lignes sur cinq fonctionnaient encore.
Le sommet « Consommateur » : la schizophrénie. Les Français adoraient Duralex mais ne pensaient pas à l’acheter délibérément. Le capital affectif immense ne se convertissait pas en acte d’achat conscient.
Le sommet « État » : le pompier sans vision. Lors de la reprise en SCOP, le soutien public est resté dans une logique de sauvegarde, pas d’investissement structurel. La métropole d’Orléans a racheté le site pour 5,6 millions, la Région a prêté un million. Des gestes importants — mais pas de vision industrielle à long terme.
📖 Pour approfondir le Triangle de l’Inaction — Notre analyse complète du mécanisme qui a tué l’ancienne industrie française et comment le modèle régénératif permet d’en sortir.
→ Leçons de la chute de Brandt pour le Made in France de demain
1.3 Le Triangle menace encore : le mur du financement
La reprise en SCOP n’a pas fait disparaître le Triangle — elle l’a déplacé. Le FDES a accordé 750 000 euros à Duralex — vingt fois moins que le montant médian pour les restructurations classiques (15 M€), quarante fois moins que la moyenne (29 M€). L’exploitation reste déficitaire malgré un chiffre d’affaires en forte hausse. Les prêts bancaires sont conditionnés au bilan de l’été 2026. La levée citoyenne de 20 millions d’euros portée par 13 000 investisseurs a comblé un vide — mais le fait même que des particuliers doivent se substituer au financement industriel pose question.
« On célèbre les SCOP quand elles sauvent une usine, mais on investit peu pour leur permettre de se transformer durablement. »
Fatima Bellaredj, déléguée générale de la CGScopAurélie Chamaret, déléguée générale à la Fédération des Scop industrielles, confirme : il n’existe pas de politique publique ciblée pour accompagner durablement les reprises coopératives industrielles. Vencorex (Isère) : échec, le tribunal a choisi le chinois Wanhua. Sitek (Bas-Rhin) : liquidation faute de financement. Brandt : liquidé en décembre 2025 malgré 20 M€ d’engagement public. Duralex se distingue par la force de sa marque et l’élan citoyen — mais sans investissement structurel de l’État, la SCOP pourrait s’épuiser.
Les chiffres plaident pourtant pour un changement de logique. Le taux de pérennité des SCOP à 5 ans est de 79 %, contre 61 % pour les entreprises classiques. La CGScop 2024 recense 4 558 structures, 87 699 emplois coopératifs, 10,2 milliards de chiffre d’affaires (+6 %) — un mouvement en croissance mais encore marginal dans l’industrie (15 %). Or 700 000 entreprises devront être transmises dans les dix prochaines années. La reprise par les salariés est une option stratégique sous-utilisée — surtout dans l’industrie de proximité, là où l’ancrage territorial est un actif, pas un coût.
D’autres entreprises ont déjà ouvert la voie. Michelin a démontré qu’un leader industriel peut placer l’humain au centre — living wage mondial, programme Rubberway sur la chaîne d’approvisionnement — tout en faisant de la durabilité du produit un avantage compétitif : un pneu qui dure plus longtemps, c’est moins de matière extraite et moins de déchets. Patagonia a prouvé qu’on peut réinventer la gouvernance — Purpose Trust, 1 % for the Planet — et bâtir un modèle d’innovation autour de la réparabilité et des matériaux recyclés. Duralex peut s’inspirer des deux : le leadership humain et la durabilité produit de Michelin, la gouvernance engagée et l’innovation circulaire de Patagonia — avec un atout structurel que ni l’un ni l’autre ne possède : la propriété coopérative.
II. La rupture coopérative et la durabilité invisible
2.1 Le geste fondateur
Le 1er août 2024, le tribunal de commerce d’Orléans valide la reprise en SCOP. Deux tiers des 228 salariés investissent entre 500 et 2 000 euros de leur poche. C’est un geste fondateur : ouvriers, techniciens, cadres deviennent collectivement propriétaires de l’outil qui les fait vivre.
Ce geste rompt avec le Triangle de l’Inaction. On ne peut pas « délocaliser » une SCOP. Quand le propriétaire travaille chaque jour dans l’usine, la tentation de la fermeture disparaît au profit d’une logique de survie territoriale.
« Si j’avais vu que c’était mort, j’aurais été le premier à fermer. Sauf que là, on a une usine rentable avec une marque très forte et un savoir-faire unique. On ne pouvait pas bousiller une boîte comme ça. »
François Marciano, directeur général de Duralex2.2 La gouvernance comme levier de capacité — coopérer ne va pas de soi
Mais la SCOP n’est pas un coup de baguette magique. Et c’est ici que se joue un point essentiel de l’analyse régénérative : la capacité à coopérer n’est pas une donnée de départ. C’est un levier de capacité à construire. L’enquête de Novethic sur les SCOP industrielles révèle que le changement de statut ne transforme pas instantanément les rapports de travail. Les fours tournent jour et nuit, les équipes restent en 3×8, la cadence ne change pas.
Ce qui change, c’est la structure du pouvoir et de l’information. Un comité d’administration mensuel. Les chiffres d’activité partagés avec tous. Le vote « une personne, une voix ». En un an, les consommables ont baissé de 11 % — par la responsabilisation collective, pas par un plan de rigueur. Ce résultat ne vient pas du statut juridique lui-même ; il vient du travail quotidien d’apprentissage de la décision collective — un travail que personne ne fait à votre place.
C’est d’ailleurs le premier défi auquel Duralex s’est heurté. Le lendemain du passage en SCOP, les premiers administrateurs voulaient licencier le directeur de production. Former 243 salariés à comprendre un bilan, piloter le cash, arbitrer entre investissement et distribution, prendra quatre à cinq ans. La gouvernance coopérative est le levier de capacité le plus critique : sans lui, le statut SCOP est une coquille vide. Avec lui, il devient le moteur d’une résilience que nulle structure actionnariale classique ne peut reproduire.
Levier de capacité : la gouvernance — Dans le cadre du modèle régénératif, la gouvernance est l’un des leviers les plus déterminants de la trajectoire. Ce n’est pas un acquis mais une compétence collective qui se cultive.
« On ne peut pas passer du jour au lendemain d’une situation où les salariés sont totalement dépossédés des choix de l’entreprise à une capacité immédiate à discuter, débattre et faire des choix. »
Annick Coupé, ancienne secrétaire générale d’Attac France2.3 L’emploi comme acte de régénération territoriale
Le cadre du Made in France Régénératif pose que l’entreprise ne « consomme » pas des ressources humaines ; elle développe des talents. Les 243 emplois ont été maintenus intégralement. 17 postes créés en un an. Dans le Loiret, Duralex est l’une des dernières grandes usines, incarnation de la Responsabilité Territoriale des Entreprises (RTE) : la « colonne vertébrale » du bassin de vie.
Le rapport RSE 2024 confirme que cette reconstruction de confiance produit des effets mesurables : le taux de fréquence des accidents du travail a chuté de 43,5 en 2022 à 6,2 en 2024. L’index égalité hommes-femmes atteint 83 %. Et 41 % des salariés ont suivi une formation. Quand les gens se sentent propriétaires de leur outil de travail, ils le protègent — et ils se protègent les uns les autres.
2.4 La fierté retrouvée : citoyenneté économique
La sociologue Anne-Catherine Wagner parle de « citoyenneté économique » : être responsable de ce que l’on produit oblige à réfléchir au sens du travail.
« Nous sommes toujours aussi fiers de travailler pour nous-mêmes. Sans la coopérative, je ne serais pas restée. »
Laure Cerandon, responsable des ateliers, salariée depuis 12 ansDans les territoires frappés par la désindustrialisation, la perte de dignité alimente la défiance politique. Quand une usine renaît par la volonté collective de ses ouvriers, c’est un récit inverse qui s’écrit — un récit de capacité retrouvée qui restaure la confiance dans l’action collective.
2.5 La mobilisation citoyenne comme indicateur
Les 20 millions d’euros portés par 13 000 investisseurs individuels ne sont pas qu’un événement financier. Ce sont des chèques de 20 euros envoyés par d’anciens salariés d’usines disparues. Le consommateur ne se contente plus de « vouloir défendre l’industrie » tout en achetant importé ; il investit, il prend un risque, il s’engage.
Le parallèle avec Scop-TI (ex-Fralib, reprise par ses salariés en 2014) est éclairant : écart salarial de 1 à 1,25 (contre 1 à 220 chez Unilever), approvisionnement en circuits courts, ancrage territorial assumé. Ce réenracinement est exactement ce que le modèle régénératif vise.
2.6 La durabilité invisible : l’innovation RSE que personne ne voit
La gouvernance coopérative et la dynamique humaine ne sont pas les seules forces insoupçonnées de Duralex. Le produit lui-même porte une contribution écologique majeure — et c’est peut-être le point le plus contre-intuitif de cette analyse.
La trempe totale du verre Duralex — du fond au buvant — est en soi une innovation à impact positif, bien avant que le terme n’existe. Le procédé, inventé par Saint-Gobain dans les années 1930 et appliqué à la vaisselle dès 1945, confère au verre une résistance six fois supérieure à celle d’un verre recuit. Un Picardie dure 25 ans ou plus. Un verre ordinaire, 2 à 3 ans.
Chiffrons. Un foyer français de 4 personnes possède en moyenne 12 à 16 verres de table. Avec des verres recuits remplacés tous les 3 ans, ce foyer achète 8 à 10 lots sur 25 ans — soit autant de sable siliceux extrait (1,2 tonne de matières premières par tonne de verre), fondu à 1 400°C, moulé, emballé, transporté depuis la Turquie ou la Chine, et mis en décharge à chaque remplacement. Avec des verres Duralex : un seul lot. C’est 80 % d’achats en moins, 80 % d’extraction évitée, 80 % de transport et de fusion supprimés.
Selon l’ADEME, 80 % des impacts environnementaux d’un produit sont déterminés dès sa phase de conception. L’allongement de la durée de vie est reconnu comme le premier levier de réduction de l’empreinte écologique des produits manufacturés — avant le recyclage, avant la réduction d’emballage, avant l’optimisation logistique. Le ministère de la Transition écologique classe l’allongement de la durée de vie comme pilier de l’économie circulaire. Le label LONGTIME, dédié aux produits durables, estime que la durabilité réduit les impacts environnementaux jusqu’à 25 % sur l’ensemble du cycle de vie. Duralex coche toutes ces cases depuis 1945, sans l’avoir jamais formulé ainsi.
2.7 Un matériau sain, circulaire, territorial
La durabilité n’est pas le seul atout invisible. Le matériau est inerte : zéro perturbateur endocrinien, zéro composé organique volatil, aucune migration chimique au contact alimentaire — là où le plastique, la mélamine et certaines céramiques émaillées libèrent des substances préoccupantes. Compatible micro-ondes, réfrigérateur et lave-vaisselle. À l’heure où la contamination aux microplastiques devient un enjeu de santé publique, le verre trempé est l’un des rares contenants alimentaires dont l’innocuité est totale.
Et chaque tonne de calcin (verre broyé) réintégrée dans le four réduit l’énergie de fusion de 25 %. Le verre est recyclable sans perte de qualité — à la différence du plastique, dont chaque cycle dégrade les propriétés mécaniques. Selon Zero Waste France, le verre consigné et réemployé génère 50 à 80 % d’émissions de gaz à effet de serre en moins que le verre à usage unique. Duralex pourrait devenir le pivot d’une boucle locale de recyclage dans le Loiret — collecte, tri, broyage, réintégration du calcin. Cette écologie industrielle territoriale pourrait inclure la valorisation de la chaleur résiduelle des fours pour chauffer des bâtiments publics ou des serres maraîchères.
C’est le même raisonnement que pour L’Increvable (électroménager durable) ou l’Atelier Tuffery (jeans centenaires), documentés dans le rapport Made in France Régénératif : la durabilité du produit est la contribution écologique.
Mais la tension fondatrice demeure. Le verre est recyclable à l’infini, composé de ressources abondantes. Le verre trempé Duralex dure des décennies. Or les fours fonctionnent 24h/24 à plus de 1 500 °C, alimentés au gaz naturel. Le rapport RSE 2024 chiffre l’empreinte : 0,79 tonne de CO₂ par tonne de verre produite, une consommation de gaz de 4,4 MW/t et d’électricité de 0,71 MW/t. Le taux de déchets recyclés réintégrés dans le processus de fusion est passé de 15 % à 51 % entre 2022 et 2024. L’emballage utilise 80 % de cartonnage recyclé. L’entreprise est certifiée ISO 9001, 14001, 45001 et 50001. La trajectoire est engagée — mais la neutralité carbone 2050 exige des investissements lourds.
2.8 Le paradoxe fondamental
Et c’est là que la contradiction se noue. Cette contribution — durabilité, innocuité, circularité, ancrage territorial — n’a jamais été ni mesurée, ni racontée, ni transformée en argument commercial. Pas d’analyse de cycle de vie publiée. Pas d’affichage socio-environnemental. Pas de score produit. Pas de comparatif avec les alternatives importées. Aucune donnée sur l’empreinte évitée par la durabilité — alors que c’est le levier le plus puissant de tout le modèle.
Les verres turcs et chinois qui inondent le marché français n’investissent rien dans la durabilité, rien dans la santé des matériaux, rien dans la circularité locale. Mais en l’absence de données comparatives, le consommateur ne voit qu’un prix : 6 verres à 3 euros contre 15 euros pour un Duralex. Le verre Duralex est un produit intrinsèquement régénératif — et personne ne le sait. Cet angle mort est le nœud stratégique de la SCOP : rendre visible ce qui est déjà là.
III. L’innovation par les imaginaires : de la nostalgie à la contribution
3.1 Le triple impact comme horizon
La durabilité du produit est une condition nécessaire — pas suffisante. Pour que Duralex devienne un modèle de Made in France contributif, il faut que chaque dimension de l’activité — sociale, environnementale, économique — contribue positivement au territoire. 243 salariés-coopérateurs, une usine qui forme les verriers de demain, 95 % de fournisseurs français, 100 % des impôts payés en France, une éco-conception by design, une filière de recyclage en émergence dans le Loiret. Les ingrédients sont là. Mais cette contribution reste invisible pour l’immense majorité des consommateurs. Pour la rendre désirable, il faut changer de récit — et c’est ici que la question des imaginaires devient décisive.
3.2 La relance par la SCOP — et ses limites
La SCOP n’a pas seulement sauvé Duralex — elle l’a relancée. Le chiffre d’affaires a progressé de 17 % en un an, atteignant 31 millions d’euros. Les ventes en ligne ont été multipliées par trois. Des boutiques éphémères ont ouvert à Paris, Orléans, bientôt Lyon, Marseille, Lille. Et surtout : de nouvelles collections sont sorties — brisant près de trois décennies de stagnation créative. Quand les décideurs sont aussi les producteurs, ils connaissent le four, la matière, le geste — et l’innovation redémarre.
« Un jour, les gens diront « j’ai un Duralex », avec la même fierté qu’ils disent « j’ai un Le Creuset ». »
François MarcianoMais dans une perspective régénérative, la montée en gamme ne peut pas se limiter au repositionnement prix ou à l’esthétique. Le verre Duralex doit raconter une histoire de contribution : chaque objet porte la trace de ce qu’il régénère — un territoire, des emplois, un savoir-faire, un matériau sain. C’est ce récit qui justifiera un prix supérieur aux yeux d’un public bien plus large qu’on ne le croit.
3.3 Pourquoi parler d’imaginaires quand on fabrique des verres ?
Car la trajectoire de Duralex ne se jouera pas uniquement sur les leviers industriels et financiers. Elle se jouera aussi — peut-être surtout — sur le terrain des imaginaires. Derrière chaque acte d’achat, chaque vote budgétaire, chaque arbitrage d’investissement, opèrent des représentations profondes de notre rapport au vivant.
Or il faut ici lever un malentendu fondamental. L’écologie, au sens où nous l’entendons dans le cadre régénératif, n’est pas une affaire d’environnement. L’écologie, c’est la science des relations — entre humains et nature, entre humains eux-mêmes, entre une entreprise et son territoire. Produire local, c’est de l’écologie. Maintenir un savoir-faire centenaire, c’est de l’écologie. Coopérer au sein d’une SCOP, c’est de l’écologie. Préserver la souveraineté industrielle d’un pays, c’est de l’écologie. Ce que les gens n’aiment pas, ce n’est pas l’écologie — c’est le mot « écologie » et ce qu’il est devenu dans le débat public : un récit de renoncement, de punition, de culpabilité.
C’est exactement ce que montrent les données. L’Observatoire des perspectives utopiques (L’ObSoCo / ADEME / Bpifrance) explore depuis 2019 la façon dont les Français se représentent une société idéale. Les résultats de la vague 3 (2022) dessinent le portrait d’une société globalement pessimiste : 54 % anticipent une vie moins bonne pour leurs enfants, 58 % affirment que « c’était mieux avant », près de trois sur quatre ont le sentiment de vivre dans un environnement de plus en plus dangereux. Mais — et c’est décisif — quand on leur demande ce qui manque à notre époque, « le respect de la nature et des limites de la planète » arrive en première position (44 %), devant « la solidarité entre les hommes » (38 %), « l’égalité » (34 %) et « le respect de la loi » (33 %). Les Français portent les valeurs écologiques — ils rejettent l’étiquette.
L’ObSoCo identifie trois utopies qui structurent les aspirations — écologique, identitaire-sécuritaire et techno-libérale — et répartit la population en six groupes. Seuls deux s’identifient explicitement à l’utopie écologique : les « décroissants radicaux » (4 %) et les « modérés verts » (19 %). Ensemble, 23 %. En face, les « modernes » (29 %, foi dans la croissance) et les « identitaires-sécuritaires » (6 %, seul groupe à noter négativement l’utopie écologique) restent imperméables au récit écologique classique. Si Duralex ne s’adresse qu’aux 23 % d’« écolos » assumés, le marché est étroit. Mais les données disent autre chose.
3.4 Le bassin caché de Duralex : ceux qui portent les valeurs sans le mot
Or le groupe le plus intéressant pour Duralex est celui des « modérés sécuritaires » — 30 % des Français, le groupe le plus nombreux. Leurs préférences utopiques se répartissent de façon presque égale entre écologique (46 %) et identitaire-sécuritaire (49 %). Leur profil sociodémographique est peu marqué (56 % de femmes, peu de grandes métropoles, peu d’étudiants). Ils sont sensibles aux valeurs matérialistes — réussite sociale, aisance matérielle — mais aussi au respect des règles morales. Et leur position sur les propositions écologiques est « proche de celle observée à l’échelle de l’ensemble des répondants » — ni hostiles, ni militants.
Ce qui caractérise ce groupe, c’est qu’il ne se dit pas écologiste. 42 % ne se reconnaissent dans aucune tendance politique ou refusent de répondre. Mais comme le montre le classement des valeurs manquantes — respect de la nature en tête, solidarité, égalité — leurs aspirations profondes sont écologiques au sens relationnel : ils veulent des liens plus justes entre humains, et entre humains et territoires. Ce sont des valeurs que Duralex incarne sans avoir besoin de les revendiquer.
Le même raisonnement s’applique aux « identitaires-écologistes » (12 %) — un groupe hybride, à forte proportion de partisans de l’utopie identitaire-sécuritaire (71 %), mais dont plus d’un quart adhère aussi à l’utopie écologique. Ils sont favorables aux modes de consommation fondés sur la proximité et à la décision locale, mais hostiles à la réduction du temps de travail ou à l’habitat collectif. Plus âgés, moins diplômés, positionnement politique plus à droite. Eux aussi valorisent le territoire et la tradition — sans employer le vocabulaire de l’écologie.
Au total, le bassin potentiel de Duralex ne se limite pas aux 23 % d’écologistes assumés. Il s’étend aux modérés sécuritaires (30 %) et identitaires-écologistes (12 %) qui pratiquent l’écologie des relations — territoire, durabilité, transmission, savoir-faire, matériau sain — sans employer le mot. Notons que « la protection et la valorisation des identités nationales et régionales » ne recueille que 11 % des suffrages : ce n’est pas le patriotisme identitaire qui porte ces groupes vers Duralex, c’est le besoin concret de proximité, de sécurité matérielle et de durabilité des choses — autant de relations à restaurer. C’est exactement ce que le modèle du Made in France Régénératif propose : une écologie incarnée dans des objets, des usines, des territoires — pas dans des slogans.
Le piège de la nostalgie — et comment en sortir
Mais c’est aussi là qu’intervient le piège de la nostalgie. Les 58 % de « c’était mieux avant » sont le terreau naturel de Duralex — le verre de cantine, la mémoire transgénérationnelle, le patrimoine industriel. Et ce sont justement les groupes non-écologistes (modérés sécuritaires, identitaires-sécuritaires, identitaires-écologistes) qui portent le plus cette nostalgie : les plus âgés, les plus attachés au « respect de la tradition » et au « goût de l’effort », les moins satisfaits de l’époque actuelle.
La tentation est grande de fonder tout le repositionnement de la marque sur ce capital émotionnel. Or dans le cadre de la Fresque des Imaginaires, la nostalgie renvoie à un imaginaire précis : celui du paradis perdu, l’âge d’or révolu. Ce mythe est dystopique : il regarde en arrière, il ne propose aucun projet d’avenir. La nostalgie seule produit un pic d’enthousiasme — la levée de fonds en témoigne — mais pas une habitude d’achat. Le risque est de transformer Duralex en objet de musée : aimé mais pas acheté.
L’enjeu pour la SCOP est de convertir la nostalgie en fierté prospective — passer de « c’était mieux avant » à « ce sera mieux grâce à nous ». Le verre n’a pas changé depuis 1945. Mais l’usine, elle, a changé : elle appartient à ceux qui la font tourner, elle est financée par 13 000 citoyens, elle mesure son empreinte carbone et remonte son taux de calcin. C’est cette trajectoire — pas le souvenir — qui peut transformer Duralex en projet d’avenir.
Pour dépasser cette impasse, le travail sur les imaginaires désirables propose un cadre d’analyse structurant. Si l’écologie est la science des relations, alors le « rapport au vivant » — la façon dont humains et non-humains coexistent — structure quatre grands modes de relation, chacun porteur de pistes d’innovation distinctes. La Fresque des Imaginaires les cartographie sur deux axes : intégration (humains et nature ensemble) vs. ségrégation (humains séparés), et centrage sur l’humain (anthropo/biocentrisme) vs. sur les interdépendances (éco/multicentrisme). Appliqués à Duralex, ces quatre pôles dessinent autant de trajectoires — toutes écologiques, mais de façons très différentes.
3.5 Piste « Sobriété » : vivre moins de la nature (anthropocentrisme)
Le premier pôle est anthropocentrique — l’humain reste au centre, mais il accepte de prélever moins. L’approche économique correspondante est celle de l’extraction limitée : exploiter les ressources dans des limites raisonnables. La piste d’innovation : la sobriété, vivre moins de la nature.
Duralex y trouve une résonance naturelle. Verre incassable, empilable, sans chichis, qui traverse les décennies — l’exact opposé du verre « tendance » remplacé chaque saison. L’innovation par la sobriété consiste à faire du « moins mais mieux » une proposition de design contemporaine, pas une carte postale du passé. Six verres Duralex pour 25 ans de service vs. six verres importés à remplacer tous les trois ans : le calcul économique rejoint la vertu écologique. Mais pour que cet argument porte, il faut sortir du registre nostalgique pour entrer dans celui du choix rationnel et esthétique.
3.6 Piste « Décroissance » : vivre dans la nature sans superflu (biocentrisme)
Le deuxième pôle est biocentrique — la nature est au centre, l’humain doit s’effacer. L’approche économique correspondante est la protection de la biodiversité face aux activités humaines toxiques. La piste d’innovation : la décroissance, vivre dans la nature sans superflu.
Pour Duralex, cet imaginaire questionne le modèle même de la verrerie industrielle : fours à 1 500 °C, 24h/24, consommation massive de gaz. Dans cette logique, l’innovation résiderait dans la réduction radicale de l’empreinte productive : produire moins mais produire juste, dimensionner l’outil au besoin réel plutôt qu’à la capacité maximale, renoncer à réactiver les cinq lignes. C’est un imaginaire inconfortable pour une SCOP de 243 salariés dont la survie dépend du volume — mais il pose une question que le modèle régénératif ne peut ignorer : à quel moment la croissance cesse-t-elle de régénérer et commence-t-elle à extraire ?
3.7 Piste « Adaptation » : vivre avec la nature de façon résiliente (écocentrisme)
Le troisième pôle est écocentrique — la Terre comme système vivant dont il faut augmenter la résilience. Le mythe sous-jacent est celui de Gaïa, la Terre Mère. L’approche économique est la restauration des écosystèmes. La piste d’innovation : l’adaptation, vivre avec la nature de façon résiliente.
C’est l’imaginaire des circuits courts et des boucles locales. Pour Duralex, il ouvre des pistes très concrètes : filière de recyclage du verre dans le Loiret (collecte, tri, broyage, réintégration du calcin), valorisation de la chaleur résiduelle pour le territoire, approvisionnement au plus proche. L’exemple de Scop-TI en est l’incarnation : tilleul à 130 km, thym à 30 km. Chaque boucle locale fermée est un levier de résilience face aux chocs exogènes — crise énergétique, rupture logistique — qui ont causé les crises précédentes. Mais la circularité totale reste un horizon : le verre trempé exige des matières spécifiques (soude, feldspath) sans équivalent local. L’innovation réside dans le chemin — chaque pourcentage de calcin supplémentaire, chaque kilomètre de transport évité.
3.8 Piste « Régénération » : vivre connecté avec la nature de façon prospère (multicentrisme)
Le quatrième pôle est multicentrique — humains, animaux, végétaux reconnus comme forces vitales interconnectées. Le mythe sous-jacent est celui de Dionysos, qui retisse les liens entre les espèces. L’approche économique est la régénération : accompagner le vivant pour qu’il atteigne son plein potentiel.
C’est la trajectoire esquissée en section II avec le verre en triple impact : un objet dont chaque dimension — sociale, environnementale, économique — contribue positivement au territoire. Le triple impact localisé, avec des relations mutuellement bénéfiques entre l’activité et le vivant, c’est la contribution aux capacités du vivant. Des entreprises comme L’Increvable, l’Atelier Tuffery, Omié ou Expanscience, documentées dans le rapport Made in France Régénératif, tracent déjà ce chemin dans d’autres filières.
3.9 La polarité à résoudre : deux échelles de relation écologique
Ces quatre imaginaires ne s’excluent pas — mais ils tirent dans des directions différentes. Et pour Duralex, une tension stratégique traverse les quatre pistes : circuits courts vs. souveraineté industrielle. Mais si l’on revient à la définition relationnelle de l’écologie, alors ces deux pôles sont tous deux écologiques — ils opèrent simplement à des échelles de relation différentes.
D’un côté, l’écologie des relations de proximité : boucles courtes de matière dans le Loiret, vente directe, lien aux citoyens-investisseurs. C’est la restauration et la résilience — les pistes écocentrique et biocentrique. De l’autre, l’écologie des relations de souveraineté : Duralex comme dernier rempart du savoir-faire verrier européen, export dans 100 pays, restauration collective nationale en vaisselle saine. C’est la sobriété à grande échelle et la régénération des filières — les pistes anthropocentrique et multicentrique.
L’innovation véritable consistera à articuler ces deux échelles plutôt qu’à choisir. Produire à grande échelle avec des boucles de matière locales. Exporter en racontant l’histoire du territoire. Et c’est ici que les leviers de capacité identifiés dans les sections précédentes — gouvernance coopérative, apprentissage de la décision collective, circularité territoriale — deviennent les conditions concrètes de cette articulation. Sans la capacité à coopérer, pas d’arbitrage possible entre local et global. Sans la circularité, pas de souveraineté durable. Le cadre des leviers de capacité mesure précisément cette maturité.
📖 Les 4 imaginaires de la relation au vivant — Comment les représentations du rapport humain-nature structurent les pistes d’innovation produit et service, avec des exemples d’entreprises pionnières.
→ « Les imaginaires désirables — faire de l’écologie un levier d’innovation »
3.10 Où en est Duralex ? Évaluation par levier de capacité
Pour matérialiser ces pistes, il faut savoir d’où l’on part. Le cadre d’évaluation par leviers de capacité situe les organisations sur quatre niveaux — Limiter (conformité responsable), Réduire (atténuation systémique), Restaurer (robustesse écosystémique), Régénérer (contribution aux capacités du vivant) — et identifie six leviers de capacité. Voici l’évaluation de Duralex SCOP SA en février 2026, fondée sur les données publiques disponibles.
Score global estimé : N2,5 — Transition Réduire → Restaurer
Gouvernance et dynamiques humaines tirent vers N3+. L’innovation produit est plus avancée qu’il n’y paraît — la trempe totale est une éco-conception by design — mais cette contribution n’est ni documentée, ni racontée. La bascule régénérative (N4) n’est pas encore amorcée — mais les conditions structurelles (SCOP, ancrage territorial, financement citoyen) la rendent possible.
Posture : l’Architecte — qui répare pour être robuste en tissant des relations. La direction pilote l’adaptation du modèle face aux polycrises (récit N3 : « comment réparer les écosystèmes que nous avons déréglés »). Si l’activité cessait, le territoire serait dégradé (perte nette d’emplois, savoir-faire, liens sociaux) : signal N4. Le renoncement assumé — défendre publiquement la SCOP, refuser la discrétion — montre un leadership engagé qui commence à basculer vers le Jardinier (N4) : révéler la capacité de chacun à atteindre son plein potentiel. Force : conviction que la survie passe par la transformation, pas par la conservation.
Données carbone, eau, énergie, déchets suivies en double matérialité (rapport RSE, 4 ISO). La nature de la valeur est encore celle des flux (N2) : optimiser les entrées/sorties. Pas de vision systémique des dépendances à 10 ans : quelle disponibilité du sable siliceux ? Quelle évolution du coût gaz ? Quel état du réseau de collecte du calcin en Loiret ? Pour passer en N3, les données doivent servir à piloter les ressources critiques et les interdépendances écosystémiques — pas seulement les impacts. Levier : élargir le périmètre aux dépendances territoriales et à la vitalité du milieu.
Échelle d’intervention : chaîne de valeur (N2) avec amorce de réseau (N3). Approvisionnement à 95 % français — un acquis rare. Mais les relations fournisseurs restent pilotées par fiabilité et coûts (type atomique-protecteur : on protège la ressource sans co-évoluer avec elle). Le calcin ×3 en deux ans montre une dynamique de circularité, sans filière locale structurée. L’export dans 100 pays = souveraineté économique, mais pas encore d’intégration écosystémique (N4) avec les parties prenantes du territoire. Force : ancrage territorial existant. Levier : passer de la relation transactionnelle à la gestion des interdépendances écosystémiques avec les acteurs du Loiret.
Point majeur (cf. section II) : le verre trempé Duralex est une éco-conception by design depuis 1945 — 6× plus résistant, des décennies de durée de vie, zéro perturbateur endocrinien. C’est de l’éco-conception (N2) de fait — mais non formalisée : pas d’ACV publiée, pas d’affichage socio-environnemental, pas de score produit. L’éco-socio-conception (N3) et le design régénératif (N4 : le produit augmente les capacités du vivant) ne sont pas encore amorcés. Levier prioritaire : rendre visible ce qui est déjà là — documenter, afficher, faire du triple impact le brief d’innovation explicite.
Vitalité humaine : sécurité psychologique (N3) — le cadre est créé pour coopérer en réseau. Accidents du travail divisés par 7 en deux ans (43,5 → 6,2). Consommables −11 % par responsabilisation collective. 41 % des salariés formés. La croyance implicite bascule de « on peut restaurer » vers « notre activité dépend de la vitalité du collectif » (N4). La fierté SCOP et la levée citoyenne produisent une énergie contributive — victoires concrètes, dynamique d’entraînement, joie collective. Ce sont des signaux de vocation et épanouissement (N4) : la vitalité créative des collectifs se libère. Force majeure : la fierté et la responsabilisation émergent de la pratique coopérative — pas d’un plan de transformation descendant.
C’est la force structurante de Duralex. Trajectoire de restauration explicite (robustesse conservatrice : réparer le milieu pour maintenir le système). Financement partagé — co-investissement salariés + 13 000 citoyens + collectivités : c’est du financement mutualiste (N4). Gouvernance ouverte : comité mensuel, vote « une personne, une voix », transparence des chiffres. L’ambition est co-définie avec le territoire (métropole, Région, investisseurs citoyens) — coopération stratégique (N3). Les voix des parties prenantes sont intégrées de fait, mais pas encore formalisées dans des instances de co-décision avec le vivant (N4 : alliances vivantes avec pouvoir décisionnel sur la vitalité du milieu de vie). Levier : formaliser la gouvernance territoriale élargie pour passer de la consultation à l’alliance vivante.
Synthèse des forces et leviers prioritaires
🟢 Forces (N3+) : Gouvernance coopérative et dynamiques humaines sont en avance — c’est le socle sur lequel tout le reste peut se construire. Le leadership porte une posture d’Architecte avec des signaux de Jardinier. Le financement mutualiste est un signal N4 rare.
🟡 Leviers à développer (N2) : Intelligence écosystémique (passer des flux aux ressources critiques et aux interdépendances territoriales) et chaîne de valeur (passer de la relation transactionnelle au réseau d’acteurs engagés).
🔴 Priorité (N2 non documenté) : Innovation produit — la trempe est l’éco-conception, mais personne ne le sait. Documenter l’ACV, afficher la contribution socio-environnementale, intégrer le triple impact dès le brief. Passer de l’éco-conception de fait à l’éco-socio-conception explicite.
📊 Duralex comparé aux grandes entreprises analysées par NSV
Le Capacity Score a été appliqué à des entreprises de référence. Michelin (N2→N3, 45 %) a ouvert la voie sur le leadership humain et la durabilité produit. Patagonia (N3, 68 %) a réinventé la gouvernance et l’innovation circulaire. Duralex (N2,5) peut s’appuyer sur ces acquis — avec un atout structurel unique : la propriété coopérative et le financement citoyen. D’autres trajectoires sont documentées dans le rapport Made in France Régénératif, qui recense 30 cas d’entreprises pionnières.
📐 Où en est votre organisation ?
Le Capacity Score est le diagnostic développé par Nous Sommes Vivants pour évaluer la maturité régénérative d’une organisation — 6 leviers de capacité, 4 niveaux de trajectoire, 37 questions opérationnelles. Comme pour Michelin, Patagonia et Duralex, identifiez vos forces, vos angles morts et votre trajectoire vers le régénératif.
Conclusion — Produire en France pour régénérer la France
Duralex est une histoire en train de s’écrire. Pas un miracle accompli, mais un chemin étroit, exigeant, porteur d’un espoir considérable.
Ce que cette trajectoire démontre, c’est que le Made in France peut sortir du Triangle de l’Inaction. La SCOP a supprimé l’actionnaire distant. La mobilisation citoyenne a transformé le consommateur passif en investisseur engagé. La force de la marque offre une proposition de valeur que nul concurrent ne peut répliquer.
Or cette analyse révèle aussi deux vérités que le récit médiatique tend à occulter. La première : la capacité à coopérer n’est pas donnée au départ. Elle se construit, laborieusement, sur quatre à cinq ans d’apprentissage collectif de la gouvernance. C’est le levier de capacité le plus déterminant — celui sans lequel le statut SCOP reste une coquille juridique. La seconde : Duralex devra articuler deux échelles de relation écologique — le local et le souverain, la proximité et la puissance — qui sont toutes deux de l’écologie au sens des relations, mais qui ne mobilisent ni les mêmes publics, ni les mêmes investissements.
Et le cercle vertueux ne peut se boucler sans un « État jardinier » qui investisse dans l’infrastructure de la résilience — avec la patience d’un jardinier qui plante un arbre dont il ne verra peut-être pas les fruits.
Duralex a la capacité de devenir ce que le Made in France Régénératif promet : une usine qui régénère son territoire — qui maintient 243 familles, préserve un savoir-faire centenaire, produit des objets sains et durables. Une usine dont la France va mieux parce qu’elle existe.
Le four continue de tourner. Les verres défilent sur les lignes. Pourtant, quelque chose de fondamental a changé : la survie de cette usine se décide désormais à l’intérieur de ses murs, par ceux qui y travaillent, pour ceux qui y vivent.
Produire en France pour régénérer la France. Le verre autant que les verriers. Les territoires autant que les savoir-faire. Un objet durable à la fois.
🔎 Évaluez la maturité régénérative de votre organisation
Le Capacity Score mesure 6 leviers de capacité sur 4 niveaux de trajectoire. Il a été appliqué à Michelin, Patagonia, Brandt et Duralex. À votre tour.
Sources
- « La renaissance industrielle : quand le Made in France devient régénératif » — Nous Sommes Vivants, déc. 2025.
noussommesvivants.co - « Leçons de la chute de Brandt pour le Made in France de demain » — Nous Sommes Vivants, janv. 2026.
noussommesvivants.co - « Les imaginaires désirables — faire de l’écologie un levier d’innovation » — Jérémy Dumont, Nous Sommes Vivants, Biomimexpo.
online.flippingbook.com - « Exemples de Made in France à visée régénérative » — Rapport Nous Sommes Vivants, 30 cas d’entreprises.
online.flippingbook.com - « Ils ont repris leur usine : enquête sur les Scop industrielles » — Marina Fabre Soundron, Novethic Grand Format, fév. 2026. Données CGScop : 4 558 SCOP, 87 699 emplois, 10,2 Md€ CA, taux de pérennité 79 %.
grandformat.novethic.fr - « Duralex : un an après sa reprise par les salariés » — CNEWS, août 2025.
cnews.fr - « Scop Duralex : derrière l’incroyable levée de fonds, des défis immenses » — Rapports de Force, nov. 2025.
rapportsdeforce.fr - Rapport RSE 2024 — Duralex SCOP SA. 4 piliers, indicateurs clés de performance, certifications ISO 9001/14001/45001/50001.
duralex.com — PDF du rapport - Perspectives utopiques, vague 3 — Observatoire L’ObSoCo / ADEME / Bpifrance, fév. 2022.
lobsoco.com - « La régénération du vivant telle que portée par Nous Sommes Vivants » — Nous Sommes Vivants, déc. 2025. Matrice du Regenerative Capacity Score.
noussommesvivants.co - « L’industrie à la croisée des chemins : Michelin entre urgence économique et pivot régénératif » — Nous Sommes Vivants, janv. 2026. Capacity Score appliqué à Michelin (N2→N3, 45 %).
noussommesvivants.co - « Patagonia avoue qu’elle n’arrivera pas à enrayer la fonte des glaciers seule » — Nous Sommes Vivants, nov. 2025. Capacity Score appliqué à Patagonia (N3, 68 %).
noussommesvivants.co
À propos — Cette analyse est publiée par Nous Sommes Vivants, collectif de la transition écologique fondé par Jérémy Dumont. Elle s’inscrit dans le cadre de recherche sur le Made in France Régénératif.


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