Sentir ou créer les tendances : le visionnaire dans la mode selon Yann Siliec, Directeur Artistique chez Georg Jensen

Qu’est-ce qu’un visionnaire pour vous ?
Yann Siliec : Je
pense qu’un visionnaire est une personnalité qui s’est mise à l’abri
des tendances ; elle se projette dans un imaginaire, des utopies qui,
au-delà du simple cadre des effets de mode par nature éphémères,
inventent sa propre réalité. Dans le domaine du luxe, du design et de
la mode, ce sont des gens qui s’affranchissent complètement des
tendances. Je pense à Ian Schrager, créateur du concept de “boutique
hôtels”, qui a totalement changé le rapport à l’hospitalité et à la
socialité liées aux hôtels de luxe. Philippe Starck qui a toujours une
longueur d’avance dans le design, qui a un œil neuf, rafraîchissant.
Marc Newson est aussi un designer visionnaire, très influent, qui
projette son regard toujours plus loin. Dans le domaine de la mode, il
y a Hedi Slimane qui travaille uniquement sur la forme et sur le fond
et très peu sur la notion de tendances ; il a puisé cela pendant son
passage chez Yves Saint Laurent qui a été un grand visionnaire pendant
40 ans…

Une marque qui se cherche aujourd’hui et qui n’a plus du tout cet esprit visionnaire…
Yann Siliec : Comme
beaucoup de marques qui, après la disparition de leurs créateurs, ont
beaucoup de mal à rebondir, perdent un temps leur âme créative… Un
visionnaire à forcément une forte identité, un ascendant sur la
réalité, et un point de vue intégral c’est-à-dire qu’il est visionnaire
de manière absolue, sans compromis. Cela exige une remise en question
permanente, une individualité assez colossale pour être à la fois
poreux au sens du temps et pour s’en affranchir.

Surtout dans un monde comme le nôtre où il y a tellement d’interférences…
Yann Siliec : Qui
plus est dans les domaines du luxe et de la mode avec ce système de
collections et de lignes de produits qui se multiplient, cela devient
très compliqué. Pour un visionnaire, qui a une idée, un concept en tête
et n’en démord pas, il demeure imperturbable à ces interférences.

Une marque comme Georg Jensen est génétiquement visionnaire, comment s’inscrit-on dans cette histoire ? 
Yann Siliec : Oui,
c’est en effet une marque imperturbable devant les effets de mode, elle
est à part dans l’univers de la joaillerie avec un concept de design
exclusif ; face à cela, je me sens bercé par son histoire, par son
énergie, je me sens accompagné. A mon tour, je dois demeurer
imperturbable pour ne pas être tenté de bouleverser un équilibre en
occultant le passé, et dans le même temps, je dois la tirer en avant,
la tirer vers le futur.

Jusqu’à quel moment faut-il laisser son empreinte sur une marque visionnaire ? Comment gère-t-on son ego ?
Yann Siliec : Ah
! question piège… Au niveau des collections, je suis là pour maintenir
la cohérence et tisser une toile de designers qui vont créer les
produits : je suis là pour les guider, je vais donc très peu laisser
mon empreinte en terme de design. Par contre pour ce qui est de la
communication, j’ai peut-être (sûrement même !) le désir intime et
conscient de développer une certaine image de la marque. Ce serait un
mensonge de dire que je n’ai pas d’ego à ce niveau, ensuite tout est
une question de dosage.

Face à une
marque charismatique, visionnaire, il faut pouvoir lutter à armes
égales et donc d’avoir une force de conviction suffisamment forte pour
se frotter, se confronter à elle ?

Yann Siliec : Oui
bien sûr. Mais je pense que cet ego ne se dose pas soi-même, il se gère
avec les équipes qui participent, qui ont la même conscience de
développer l’histoire et sont donc le garant de ne pas tomber dans
l’ego pur. Mais en effet, il ne faut pas être tiède ou faible face à
une marque visionnaire. Et dans le même temps, il faut aussi avoir
l’humilité de s’effacer devant elle, parce que c’est elle qui est
pérenne ou du moins qui doit l’être, moi je suis de passage.

Justement, voilà six mois que vous être en place, vous êtes toujours en phase d’observation ?
Yann Siliec : Pas
du tout ! Je suis en phase opérationnelle intense. Je travaille sur la
collection 2008, les créateurs ont été sélectionnés, les modèles
commandés selon un brief que j’ai donné. Ensuite, j’ai shooté la
nouvelle campagne publicitaire 2007 qui, je l’espère sera surprenante.
Avec la complicité et le talent d’un grand photographe américain *,
j’ai écrit une histoire qui renouvelle la vision de la marque sur ces
propres produits avec une écriture que j’ai voulue inédite et
saisissante dans l’univers de la joaillerie.
* Pour
préserver l’effet de surprise et respecter le souhait de Yann Siliec de
ne pas dévoiler le nom du photographe et le concept de cette campagne
publicitaire, nous demeurons volontairement flou sur la réponse.
Par Yann Siliec, creative &artistic director de Georg Jensen

www.ianschragercompany.com
www.philippe-starck.com
www.hedislimane.com
www.marc-newson.com
http://www.ladidom.com/

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