Fondements théoriques, Capacity Score et ateliers pour décider autrement
Jérémy Dumont · Nous Sommes Vivants
Analyses sectorielles — Capacity Score
🧭 Faire le Capacity Score →Le Capacity Score révèle la capacité d’une organisation à tenir ses trajectoires RSE, innovation et business tout en augmentant ses impacts contributifs. 4 niveaux : Limiter · Réduire · Restaurer · Régénérer. Objectif Lauriers : N4.
126 M€ construits sur un prix voté par les consommateurs et un contrat garanti 5 ans. Le modèle économique régénératif le plus abouti observé à ce jour.
12 ha face à l’océan, autonomie hydrique et alimentaire. Séjours régénératifs économiquement viables — preuve que l’hôtellerie peut contribuer aux capacités du vivant.
Château de Nanterre : friche → tiers-lieu régénératif. Consommation 5× inférieure à la moyenne nationale. Modèle de foncière solidaire à 65 M€ démontré.
Double lauréate — démontre qu’une ETI familiale peut piloter une transformation régénérative complète et lancer une innovation de filière économiquement viable.
Gouvernance Purpose Trust, coton ROC, filière alimentaire Provisions, 95% usines Fair Trade. Le leadership est N4 — la capacité à entraîner son secteur est réelle et documentée.
Cahier des charges lait le plus exigeant d’Europe, innovations visibles en rayon. Capacité démontrée à entraîner des centaines d’éleveurs dans une trajectoire contributive.
Vers un numérique contributif au vivant — leviers N3 identifiés sur la sobriété, les territoires et la gouvernance. Le passage N4 suppose un retournement de l’offre.
201 indicateurs audités — capacité de pilotage réelle. L’économie de la fonctionnalité est une trajectoire N3 crédible si elle est portée au niveau stratégique.
La Galoupet lauréat — prouve que le luxe peut être régénératif. Céline 47% · Loro Piana 35% : des maisons capables de financer une filière laine française.
📰 La RSE qui réduit ne suffit plus — tribune Mediapart →
Hub sectoriel
Ce que la régénération change pour les entreprises — analyses sectorielles
Une entreprise régénérative va au-delà de la RSE : elle augmente activement la capacité des écosystèmes et des territoires à prospérer, au lieu de simplement réduire ses impacts négatifs. Son modèle économique renforce le vivant — sols, biodiversité, liens sociaux, économie locale. La question discriminante : est-ce que le territoire et ses habitants prospère avec mon activité économique ?
Ce livre blanc explore ce basculement à travers des cas concrets : Michelin (45 %), Patagonia (68 %), Danone, LVMH, Expanscience, la filière laine française, la renaissance industrielle Made in France — et C’est qui le Patron ?, première entreprise régénérative N4 analysée →. Alimentation, cosmétique, industrie, luxe, textile.
Sur cette page
Le constat de départ
Les engagements RSE s’accumulent — mais l’activité économique reste découplée de ses impacts. La régénération change la question : il ne s’agit plus seulement de réduire les impacts négatifs, mais aussi d’augmenter les impacts contributifs — sur le bien-être humain et sur la biodiversité — tout en tenant sa trajectoire de réduction. La régénération, c’est un triple impact contributif : économique, environnemental, social — sur nos territoires. On peut le dire sans détour : c’est une question de vie ou de mort — vie, parce que la santé humaine et la santé environnementale sont liées ; mort, parce que les espèces disparaissent et les entreprises aussi. Deux entreprises engagées, dotées d’infrastructures RSE avancées, illustrent le blocage : Michelin et Patagonia restent structurellement découplées de leurs engagements — pour des raisons différentes que le Tableau 15 détaille. En France, le paysage est plus brutal encore : des entreprises emblématiques (Duralex, Brandt) disparaissent faute d’avoir su relier viabilité économique et ancrage territorial.
Le problème n’est pas le manque d’ambition — c’est un blocage décisionnel, et ce blocage est d’abord humain. Le patron ne sait pas comment relier son modèle économique aux enjeux du vivant. Le directeur RSE documente des impacts sans pouvoir agir sur ce qui les produit. Le directeur innovation n’a pas de cadre pour passer de l’optimisation à la contribution. Le directeur achats ne dispose d’aucun référentiel pour évaluer la maturité de ses fournisseurs. Chacun voit un fragment du problème — personne ne dispose de la grille de lecture transversale qui permettrait de se situer, d’identifier le prochain saut qualitatif à opérer, et de décider ensemble. Derrière chaque blocage organisationnel, il y a un verrou cognitif, émotionnel ou imaginaire — le facteur humain que la plupart des frameworks ignorent et que ce livre blanc place au cœur de la transformation (section 6.2).
Ce livre blanc existe pour lever ce blocage. Il clarifie les concepts, formalise un cadre opérationnel et donne à chaque décideur la même grille de lecture — pour que la question « par où commencer ? » ait enfin une réponse partagée.
Mon entreprise fait déjà de la RSE — pourquoi aller plus loin ?
Parce que la RSE réduit les dégâts, elle ne change pas le modèle. Des entreprises engagées — Michelin, Patagonia — ont des scores ESG élevés mais restent structurellement découplées de leurs engagements (voir Tableau 15). La régénération pose une autre question : est-ce que mon activité renforce les conditions de vie dont elle dépend ? C’est un changement de finalité — pas un supplément d’ambition. → Parties I et II
Concrètement, on mesure quoi et comment ?
Le Capacity Score aide une organisation à se positionner dans quatre étapes (Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer) et évalue sa capacité à tenir ses trajectoires RSE et économiques au prisme de six leviers de capacité — du leadership personnel à la gouvernance. 37 questions, 30 minutes, un profil qui identifie le levier bloquant. → Partie III, Tableaux 13–15. Pour les KPIs terrain (pratiques, services socio-écosystémiques, ESRS), → Partie IV, section 7.10.
Qu’est-ce qui bloque la bascule ?
Deux bascules doivent opérer simultanément : la bascule des modèles mentaux (le dirigeant parle régénération mais décide en logique de performance classique) et la bascule des modèles économiques (le reporting s’empile mais les produits ne changent pas). Tant que les deux n’ont pas lieu ensemble, l’entreprise tourne en rond. Le verrou est humain avant d’être technique — cognition, émotions, imaginaires : c’est le facteur humain que trois fresques travaillent. → Parties II et III, section 6.2
Quel retour pour mon entreprise ?
La viabilité — pas seulement la conformité. Les entreprises qui ancrent leur modèle dans le vivant réduisent leur exposition aux chocs (climat, réglementaire, social) et sécurisent leur ancrage territorial. Duralex et Brandt ont disparu faute de ce lien. Patagonia l’a construit — 550 fermes régénératives, +6 % de CA. La preuve économique est le chantier ouvert de ce livre blanc : montrer que la contribution au vivant génère une triple profitabilité. → Parties III et IV
Le blocage décrit ci-dessus n’est pas abstrait. Les analyses Capacity Score de Michelin et Patagonia le rendent visible — et montrent que le diagnostic le plus utile n’est pas un score global, mais un profil de corrélation entre leviers de capacité qui révèle exactement où se situe le verrou.
45%
Michelin · N2→N3
Le leadership affiche une ambition de niveau 3 (48 % en discours), les dynamiques humaines atteignent 67 % (N3) — mais le reporting factuel révèle un Leadership à 29 %, une Chaîne de valeur à 33 % (N2) : ~98 % du CA repose sur la vente de pneus, activité extractive (~72 % de matières premières non renouvelables dans la composition) ; ~2 % seulement relève de l’économie de fonctionnalité via Tire as a Service / Movin’On (~500 M€ sur 26,0 Mds€ de CA FY 2025).
L’écart est un écart de transformation : le leadership dit N3, le modèle économique reste N2.
68%
Patagonia · N3
Surperformance financière sur 10 ans (+6% CA), la Terre comme actionnaire unique via le Purpose Trust Holdfast (~100 M$/an vers la planète), le leadership et la gouvernance atteignent N3-4 — mais la chaîne de valeur reste le verrou (N2→N3) : 85% des produits n’ont pas de solution de fin de vie, la circularité des synthétiques ne dépasse pas 6%, le ROC (Regenerative Organic Certified) couvre le coton et Patagonia Provisions (alimentation) — périmètre à élargir ; les émissions CO₂ (+2%) indiquent le prochain levier à activer.
L’écart est un écart de capacité : Patagonia sait mais ne peut pas, seule.
CA −4,4%
Rés. net −12%
Michelin FY 2025
+6% revenus/an
émissions CO₂ +2%
Patagonia (10 ans)
98%
dont ~28% non-pétro sourcé
Michelin
85%
produits sans fin de vie
ROC déployé sur coton et Patagonia Provisions · Patagonia
Ces analyses montrent que la décorrélation entre ambition et réalité n’est jamais le problème d’un seul levier. Selon les cas, c’est la gouvernance qui bloque, la chaîne de valeur qui reste extractive, le leadership qui n’a pas basculé. Des produits et services régénératifs — que les Lauriers de la Régénération identifient et récompensent — constituent la preuve la plus concrète que la bascule est possible. Mais ils ne tiennent que si les autres leviers les rendent possibles.
Dans les deux cas, le Capacity Score rend cette décorrélation visible levier par levier — c’est l’information la plus utile qu’il produit, parce qu’elle montre exactement où le verrou se situe et quel est le prochain saut qualitatif à opérer.
Tableau 15 — Capacity Score — Profils comparés
🏭 Michelin
Score global : 45%
Leadership 29%
Intel. éco. 50%
Innovation 44%
Chaîne val. 33%
Dyn. hum. 67%
Gouv. 44%
🏔 Patagonia
Score global : 68%
Leadership 75%
Intel. éco. 67%
Innovation 71%
Chaîne val. N2→N3
Dyn. hum. 63%
Gouv. 75%
Capacity Score — Nous Sommes Vivants (2025-2026). Le verrou commun : la chaîne de valeur.
Ce diagnostic résume un constat que Nous Sommes Vivants documente depuis sept ans : les entreprises ne manquent ni de données, ni d’ambition, ni de reporting. Ce qui leur manque, c’est un cadre de décision partagé — une grille qui permette au dirigeant, au directeur RSE, au directeur innovation et au directeur achats de lire la même carte et de s’accorder sur la priorité. La démarche de Nous Sommes Vivants part de là : non pas ajouter un outil de plus, mais construire le chaînon manquant entre le diagnostic (où en est-on ?) et l’action (par quoi commence-t-on ?). Elle repose sur trois convictions forgées au contact du terrain : 1) la transformation commence par la posture du dirigeant — tant que le cadre cognitif n’a pas basculé, les outils restent décoratifs ; 2) le bon diagnostic n’est pas un score global mais un profil de corrélation entre leviers de capacité — c’est l’écart entre leviers qui révèle où investir ; 3) le redesign de l’offre, produit par produit, est le seul test de sincérité — sans changement de l’offre, il n’y a pas de régénération.
Une entreprise régénérative ne se contente pas de réduire ses impacts négatifs — elle contribue activement à la vitalité des écosystèmes dont elle dépend, humains compris. Le repère n’est plus le chiffre d’affaires ni le score RSE, mais la capacité du vivant à se développer et s’auto-organiser. La question discriminante : est-ce que le territoire et ses habitants prospère avec mon activité économique ? Les 16 propositions ci-dessous formalisent ce que cela change — concrètement — pour les décisions.
Depuis 2020, Nous Sommes Vivants conçoit et déploie des outils opérationnels pour accompagner cette montée en capacité : le Capacity Score (deux cas d’analyse approfondie — Michelin et Patagonia), trois fresques certifiées Qualiopi (facteur humain, émotions, imaginaires) et le RegenBMC (canvas de redesign de l’offre en cinq ateliers). Ces outils existent, sont déployés, fonctionnent. Après presque sept ans de pratique, il était temps de remonter aux sources — de formaliser le cadre théorique qui les fonde, de citer les corpus scientifiques à l’origine de leur conception, et de soumettre l’ensemble à la rigueur académique. C’est l’objet de ce livre blanc.
Il s’appuie sur trois corpus scientifiques convergents — choisis parce que chacun apporte ce que les deux autres ne formalisent pas, et parce que ce sont les sources qui ont effectivement nourri la conception des outils :
Le Capacity Score réconcilie ces trois corpus en un instrument opérationnel unique. Ce livre blanc formalise le cadre théorique qui le fonde — et le verrouille : 25 tableaux documentent la progression, des fondations académiques (Tableaux 1–5) à la réconciliation des corpus (6–10), de l’instrument opérationnel et sa validation empirique (11–16) aux conditions humaines de la transformation et à la transparence épistémique (18–21), jusqu’à la preuve terrain et la démonstration économique (22–26). Chaque tableau est une pièce du raisonnement. Pour chaque affirmation structurante, le Tableau 21 distingue ce qui relève d’un résultat publié, d’une formalisation Nous Sommes Vivants documentée, ou d’une thèse ouverte.
Le Capacity Score : l’instrument qui manquait
Le Capacity Score traduit ce cadre en outil opérationnel. 37 questions, 30 minutes, une réflexion guidée. Il croise quatre étapes de progression (Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer) avec les six leviers de capacité (voir Tableau 13). Il révèle le profil de corrélation entre leviers de capacité : quels leviers activer pour tenir ses trajectoires RSE et économiques de façon combinée. Sa structure est vérifiable : chaque case de la grille est explicite, contestable, vérifiable par des indicateurs terrain (Tableau 14). Le Capacity Score rend le blocage décisionnel visible et actionnable : il donne au patron, au directeur RSE, au directeur innovation et au directeur achats la même grille de lecture pour décider ensemble. Les cas Michelin et Patagonia montrent que c’est le profil de corrélation entre leviers qui compte — pas le score global. La nature de l’écart — écart de transformation vs écart de capacité — détermine la décision prioritaire (Tableau 15).
Ce que le diagnostic éclaire pour atteindre vos objectifs économiques et RSE :
🔗 Des approvisionnements qui tiennent parce que vos fournisseurs tiennent — pas sécuriser une chaîne — s’assurer que les écosystèmes dont elle dépend sont encore capables de produire demain
🛡 Réduction du risque réputationnel — mesurer l’écart entre discours et pratiques avant que d’autres ne le fassent
🤝 Des équipes qui restent parce que l’activité a du sens — pas parce qu’on leur en raconte — la trajectoire est lisible, les arbitrages sont réels, la contribution au vivant est visible. Les gens ne tiennent pas par loyauté — ils tiennent parce que ça tient
🎯 Une offre qui vaut plus parce qu’elle renforce ce dont elle dépend — le produit ne se différencie pas par un label — il crée de la valeur parce qu’il augmente les capacités du vivant sur son territoire
⚡ Une activité viable parce qu’elle rend son territoire viable — la continuité n’est plus un objectif défensif — c’est la conséquence d’un modèle qui contribue aux conditions de sa propre existence
Tableau 13 — Grille du Capacity Score : quatre étapes × six leviers de capacité (entreprise et au-delà)
| LEVIER | N1 · LIMITER | N2 · RÉDUIRE | N3 · RESTAURER | N4 · RÉGÉNÉRER |
|---|---|---|---|---|
| 🎯 Leadership | Conformité réglementaire | Objectifs de réduction | Engagement restauration | Raison d’être = vivant |
| 🌿 Intelligence éco. | Bilan carbone | Cartographie impacts | Monitoring biodiversité | Capacités régénératrices |
| 💡 Innovation | Sobriété | Éco-conception | Éco-socio-conception | Plus on vend, plus on régénère |
| 🔗 Chaîne de valeur | Prix, volumes, délais | Optimisation & protection | Engagements réciproques | Co-investissement territorial |
| 👥 Dynamiques humaines | Gestion des risques | Sensibilisation impacts | Coopération en réseau | Vocation & épanouissement |
| ⚖️ Gouvernance | Reporting ESG | Comité RSE actif | Stakeholder governance | Chacun a voix |
Ce que ce livre blanc pose : le cadre théorique de la régénération du vivant en entreprise, assise sur trois corpus scientifiques convergents. La démonstration, en 25 tableaux, que les outils déjà déployés par Nous Sommes Vivants (Capacity Score, fresques, RegenBMC) sont ancrés dans ce cadre — et que le Capacity Score repose sur un socle théorique triple, une structure vérifiable et des limites identifiées.
Ce qui reste à démontrer : la preuve économique — que la montée en capacité du vivant, via des pratiques régénératives implémentées, mesurée en triple impact (environnemental, social, économique) sur une innovation issue de ces pratiques, génère une profitabilité mesurable, reproductible et investissable. Sans cette preuve, la régénération risque de suivre le cycle d’obsolescence du développement durable (Acquier, 2024). La section 7 ouvre ce chantier : elle documente le paradoxe (des entreprises surperforment avec des pratiques régénératives mais aucune n’a formalisé le lien — Tableau 23), analyse les quatre scénarios du Sénat (Tableau 24), identifie les cinq basculements de valeurs nécessaires (Tableau 25), formule le discours que la finance à impact ne tient pas encore (Tableau 26), et cartographie trente exemples de renaissance industrielle du Made in France régénératif. C’est aussi l’objet du groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » (16 mars 2026).
Définition
Régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un territoire — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines — de sorte que chaque être vivant renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre leur propre évolution.
📌 Positionnement de ce document
Ce livre blanc est produit par Nous Sommes Vivants, collectif qui développe et déploie les outils décrits dans ces pages (Capacity Score, fresques, RegenBMC). Le lecteur doit le savoir d’emblée, et ce document distingue explicitement ces deux registres. Les sections 1 à 4 constituent une revue de littérature : elles synthétisent des travaux académiques publiés (Hahn & Tampe, Regenesis Institute, Fischer et al., Konietzko et al.) sans y ajouter de thèse propre à Nous Sommes Vivants. Les sections 5 et 6 formalisent la proposition opérationnelle de Nous Sommes Vivants qui en découle : le Capacity Score, les fresques, le RegenBMC et le leadership du vivant. La section 7 pose la thèse de triple profitabilité comme prolongement et chantier ouvert. Le tableau de statut épistémique en fin de section 7 récapitule, pour chaque affirmation structurante, si elle relève d’un résultat publié, d’une formalisation Nous Sommes Vivants documentée ou d’une thèse ouverte.
Tableau 1 — Ce que ce livre blanc établit
0. Le problème : le chiffre d’affaires croît, les impacts sur le vivant ne suivent pas
Les engagements RSE s’accumulent — mais l’activité économique reste découplée de ses impacts. Michelin : ~98 % du CA sur la vente de pneus (activité extractive à base fossile), ~2 % en économie de fonctionnalité (Tire as a Service / Movin’On), 0 revenu à triple impact positif. Patagonia : +6 % de CA par an, mais émissions CO₂ en hausse et 85 % des produits sans fin de vie. Ce n’est pas un manque d’ambition — c’est un blocage décisionnel : les entreprises ne disposent pas d’un cadre pour relier leur modèle économique aux capacités du vivant. Elles ne savent pas où elles en sont, ni par où commencer. Ce livre blanc propose un tel cadre.
1. Ce qu’est la régénération pour une entreprise
La régénération ne remplace pas la réduction — elle la prolonge. Il s’agit d’augmenter les impacts contributifs de l’activité — sur le bien-être humain et sur la biodiversité — tout en tenant sa trajectoire de réduction. On ne régénère que le vivant. Régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un territoire — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines — de sorte que chaque être vivant renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre leur propre évolution. La capacité est un levier plus fin que la réduction : elle développe la capacité des êtres vivants et des territoires à atteindre leur potentiel. Elle se déploie sur trois sphères (environnementale, sociale, économique) et vise des impacts contributifs sur chacune. Elle s’ancre dans le local : c’est sur un territoire que l’entreprise agit, c’est avec un écosystème vivant qu’elle co-évolue. La question discriminante : est-ce que le territoire et ses habitants prospèrent avec mon activité économique ?
2. Lever le verrou des modèles mentaux
Le premier verrou est cognitif. Le dirigeant adopte le vocabulaire de la régénération — raison d’être, vivant, territoires — mais le cadre mental reste celui de la performance classique : la nature est une ressource, le territoire un site à aménager. La régénération pose un renversement de regard : un territoire est un lieu habité où humains et non-humains co-évoluent, avec un potentiel unique à révéler (Story of Place, Regenesis). Morizot parle de « diplomatie des interdépendances » — une solidarité écologique entre espèces qui partagent le même milieu. La biophilie — l’émerveillement et la joie que procure la relation au vivant — n’est pas un supplément d’âme : c’est le moteur de l’engagement durable. On ne part pas de ce qu’il faut arrêter de détruire, mais de ce qu’il est possible de faire prospérer ensemble. On sensibilise sans transformer le logiciel qui produit les décisions — c’est le verrou à lever.
3. Lever le verrou des modèles économiques
Le second verrou est économique. L’entreprise suit ses scores carbone, remplit sa CSRD, améliore ses indicateurs ESG — mais sans interroger la capacité réelle des sols et des collectifs humains à durer. Le vivant est mesuré, pas renforcé. Les produits ne changent pas, la chaîne de valeur reste extractive, le financement de la transition est traité comme une charge. On documente l’impact sans modifier ce qui le produit. Le regen-washing — risque identifié — naît à l’intersection des deux verrous : afficher une raison d’être régénérative (bascule des modèles mentaux) sans modifier le modèle économique (bascule des modèles économiques absente) — ou restructurer une filière sans déplacer les croyances des équipes. La régénération exige que les deux bascules opèrent ensemble.
4. Les capacités du vivant : le référentiel de la régénération
Aucune entreprise n’est régénérative — mais toute entreprise peut développer une capacité à renforcer le potentiel des êtres vivants — humains et non humains — dans leur milieu de vie. La capacité du vivant, c’est le potentiel propre des êtres vivants à se développer, s’auto-organiser et évoluer. La régénération élargit le référentiel : au-delà du chiffre d’affaires et du score RSE, ce potentiel devient le repère. Cette capacité ne se construit pas par incréments linéaires mais par des spirales ascendantes (Fischer et al., 2024, 2025) : chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. La dynamique devient partiellement auto-entretenue. La filière laine régénérative (93 KPIs normés ESRS) matérialise cette spirale : le pâturage tournant dynamique impacte simultanément sols, eau, climat, bien-être animal, qualité du produit et économie rurale.
5. Une trajectoire en quatre étapes vers la régénération
Limiter (conformité) → Réduire (atténuation) → Restaurer (robustesse) → Régénérer (contribution). Ces quatre logiques ne sont pas des niveaux moraux mais des rapports distincts au vivant. Elles traversent trois paradigmes que la recherche distingue formellement (Konietzko et al., 2023) : la durabilité cherche à ne pas dépasser les limites planétaires, la circularité optimise les flux de matière, la régénération vise la contribution nette positive. L’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans le vivant (Skene, 2022) — c’est le socle de la soutenabilité forte. La grille réconcilie trois corpus parallèles : stratégie d’entreprise (Hahn & Tampe, HEC), science des systèmes (Fischer, Folke) et développement régénératif (Regenesis, Sanford). Validée par 100+ articles, 55 produits/services primés aux Lauriers de la Régénération.
6. Six leviers de capacité
Chaque étape se décline en six leviers : Leadership personnel (la posture du dirigeant), Intelligence écosystémique (la compréhension du territoire vivant), Innovation produit (la transformation de l’offre), Chaîne de valeur localisée (la co-évolution avec le territoire), Dynamiques humaines (cognition, émotions, imaginaires des équipes), Gouvernance de l’activité (qui décide, au service de quoi). Ce sont les six dimensions de la montée en capacité. Chaque bascule a son levier pivot : Leadership (N1→N2), Intelligence écosystémique (N2→N3), Innovation (N3→N4). L’atteinte du N4 exige la cohérence des six leviers — c’est la corrélation entre leviers de capacité qui révèle les freins structurels.
7. La gouvernance : le retournement de finalité entre N3 et N4
Restaurer demande « comment tenir ? » — le vivant sert l’activité. Régénérer demande « quelle contribution au vivant nous permet de tenir ? » — l’activité sert le vivant. Ce retournement est un enjeu de gouvernance : qui décide de la finalité de l’activité, et au service de quoi ? Sans architecture de propriété et de financement compatible, aucune intention ne se traduit en décisions structurantes. En France, un verrou culturel s’ajoute : le présupposé que seules les structures ESS seraient contributives — un biais de statut, pas de pratique. Ce retournement est identifiable, diagnosticable et accompagnable.
8. Le modèle économique régénératif : quand le produit renforce le vivant
Le business model est transformé quand le produit ou le service en vente est issu de pratiques régénératives — quand l’activité renforce le vivant sur son territoire au lieu de le dégrader. L’Economics of Mutuality (Roche & Jakub) en fournit le cadre : la création de valeur repose sur des relations mutuelles, et vise à faire prospérer collectivement les capitaux humains, naturels et financiers. Les cas Mars/Royal Canin (250 K€ → ×8 ROI) et CQLP/LSDH (prix producteur +12,5 %, 410 fermes) montrent que la boucle vertueuse est possible.
9. La transformation du leader : du gestionnaire au jardinier
L’approche Regenesis (depuis 1995) pose ce que la littérature académique ne formalise pas : la transformation régénérative passe par une transformation personnelle du leader. Du gestionnaire qui optimise au jardinier qui cultive les conditions pour que le vivant prospère. Sa posture change avant son modèle économique. Sa question discriminante — « au service de quoi ? » — fait écho au changement de paradigme mais le précède : c’est le regard du leader qui bascule d’abord, pas l’organigramme. Sans cette transformation intérieure — primauté du lieu, co-évolution humain-nature, capacité à voir le vivant — les outils restent des exercices intellectuels.
10. L’innovation est le pivot de la bascule régénérative
Parmi les six leviers, c’est l’Innovation qui détermine la bascule — parce que c’est le produit ou le service en vente qui fonde le business model. Sans transformation de l’offre, les autres leviers s’épuisent : le leadership s’efface, les engagements restent déclaratifs. C’est par le produit que la bascule se fait.
11. Les pratiques régénératives : renforcer au lieu de réduire
Les pratiques régénératives sont de nature différente des pratiques de réduction : elles ne consistent pas à « moins dégrader » mais à renforcer activement la capacité du vivant — humain et non humain — dans les territoires d’activité, au fil de la chaîne de valeur. Elles se mesurent en services socio-écosystémiques — réunis en familles de KPIs normés ESRS dans le cadre de la CSRD — et sont ancrées dans les territoires concrets où l’entreprise opère. Des analyses sectorielles documentent à quoi ressemble chaque niveau dans chaque secteur : alimentation, vins et champagnes, cosmétiques, tourisme, textile, numérique.
12. Mesurer en triple impact : environnemental, social, économique
Les pratiques régénératives produisent simultanément de la valeur environnementale, sociale et économique — pas l’une au détriment de l’autre (Konietzko et al., 2023 ; Roche & Jakub, Economics of Mutuality). La chaîne de valeur est cartographiée en triple impact : à chaque étape (amont, transformation, distribution, usage, fin de vie), on identifie les impacts contributifs sur les trois sphères et on les mesure en services socio-écosystémiques normés ESRS-CSRD. C’est cette mesure — qui complète le score RSE et le bilan carbone — qui permet de relier les pratiques régénératives à la performance économique et de démontrer que l’innovation issue de ces pratiques génère une profitabilité mesurable. Sans mesure en triple impact, la régénération reste une intention sans preuve.
13. Le Capacity Score : se situer et identifier les leviers
37 questions, 30 minutes, une réflexion guidée. Le Capacity Score évalue votre capacité à tenir vos trajectoires RSE, innovation et business — et identifie vos leviers d’action prioritaires. Il révèle le profil de corrélation entre six leviers de capacité : c’est l’écart entre leviers qui montre où se situe le verrou. L’humain — ses biais, ses croyances, ses émotions — est le facteur déterminant de la montée en capacité. C’est pourquoi le diagnostic porte sur la perception, pas sur les tonnes ou les litres. En rendant visible ce qui bloque, il éclaire ce qui compte : des approvisionnements qui tiennent, un écart discours-pratiques mesuré, des équipes qui restent parce que ça tient, une offre qui vaut plus parce qu’elle renforce ce dont elle dépend, une activité viable parce qu’elle rend son territoire viable.
14. Le RegenBMC : transformer le business model produit par produit
Se situer ne suffit pas — il n’y a pas de transformation sans bascule des modèles économiques. Le RegenBMC est un canvas structuré en cinq ateliers qui traduit le diagnostic en redesign de l’offre : cartographier la chaîne de valeur en triple impact, redesigner au futur, co-concevoir avec les parties prenantes, planifier la montée en capacité à travers les quatre niveaux, évaluer et ancrer dans les comptes. Le RegenBMC transforme l’offre, pas l’organisation — c’est parce qu’il y a un produit en vente qu’il y a un business model à transformer.
15. Les trois fresques : transformer les personnes
La bascule des modèles économiques nécessite la bascule des modèles mentaux. Trois fresques certifiées Qualiopi, trois heures chacune, travaillent chacune un verrou humain : la Fresque du facteur humain (cognition — comprendre les mécanismes psychologiques qui freinent le changement et en faire des leviers), la Fresque des émotions (biophilie, éco-anxiété → joie — construire la confiance collective nécessaire à la coopération de filière), la Fresque des imaginaires (futurs désirables, IPBES — ouvrir les scénarios d’innovation). La boucle complète — Capacity Score → Fresques → RegenBMC → retour Capacity Score — constitue le dispositif de transformation intégré.
16. Le maillon manquant : la preuve de triple profitabilité
Le pilier économique reste l’angle mort du mouvement régénératif. Des entreprises performent — mais aucune n’a formalisé le lien entre pratiques, produits et performance financière. La France dispose d’un cadre international (SEEA), de PSE, de la CSRD et de certifications (ROC, Demeter) — mais aucun mécanisme ne connecte les quatre. Sans la preuve que la montée en capacité du vivant, via des pratiques régénératives implémentées, génère une triple profitabilité mesurable, reproductible et investissable, la régénération restera un concept séduisant sans preuve de viabilité — et sera absorbée comme l’a été le développement durable (Acquier, 2024).
Pour qui ?
Dirigeants & DG
Vision stratégique, retournement de finalité, arbitrages de gouvernance
Directeurs RSE
Mise en cohérence des engagements, compléter le score RSE
Directeurs innovation
Pivot de l’offre, RegenBMC, innovation contributive
Chercheurs & consultants
Cadre rigoureux, 21 tableaux, réconciliation de 3 corpus académiques
PARTIE I
Le continuum de transition existe — l’instrument opérationnel manque
Synthèse Hahn & Tampe (2021) · White paper HEC Paris (2025)
PARTIE II · §1–4
Trois regards convergents sur la même bascule
Revue de littérature · Réconciliation · Socle conceptuel
PARTIE III · §5–6
Du diagnostic à la transformation : les outils qui manquaient
Capacity Score · RegenBMC · Fresques · Lauriers · Validation terrain
PARTIE IV · §7
La preuve économique reste à construire
Triple profitabilité · Thèse ouverte · Modélisation · Made in France régénératif
Détail des 7 sections
La littérature académique pose le cadre — mais pas l’instrument
Hahn & Tampe (2021) et le white paper HEC Paris (2025) décrivent le continuum de maturité et ses attributs — mais laissent 5 lacunes structurelles. Konietzko, Das & Bocken (2023) clarifient que durable, circulaire et régénératif sont trois paradigmes distincts.
Durabilité → résilience → régénération : la science confirme la progression
Fischer et al. (2025, Ambio) montrent que résilience et régénération sont complémentaires — et introduisent les spirales ascendantes comme dynamique de la montée en capacité.
Seul le vivant se régénère — l’entreprise peut en cultiver la capacité
L’approche Regenesis (depuis 1995) pose la primauté du lieu, la co-évolution humain-nature et la transformation intérieure du leader comme condition — ce que la littérature académique ne formalise pas.
L’économie au service du vivant, pas l’inverse
Le retournement de finalité résout la tension entre approches et fonde les outils opérationnels des parties III et IV. L’économie cesse d’être la fin — elle devient un moyen au service du vivant.
Quatre étapes, six leviers : la montée en capacité du vivant
Le Capacity Score — 37 questions, 30 minutes. Le profil de corrélation entre leviers révèle le verrou bloquant prioritaire. Illustré par les cas Michelin (45 %) et Patagonia (68 %).
Transformer les modèles économiques et mentaux
RegenBMC (5 ateliers, pivot de l’offre) · Lauriers de la Régénération (55 produits et services primés) · Fresques certifiées Qualiopi : cognition, émotions, imaginaires · Leadership du vivant : du gestionnaire au jardinier.
Le maillon manquant : démontrer la triple profitabilité
Multicapitaux territorial · Quatre scénarios du rapport du Sénat (2050) · Post-croissance · Boucle vertueuse · Profil cashflow · Conditions systémiques · Modélisation de trajectoires · Renaissance industrielle du Made in France régénératif — 30 exemples. Rejoindre le groupe de travail →
Jérémy Dumont · Nous Sommes Vivants · Février 2026
Tableau 21 — Statut épistémique des propositions du livre blanc
Pour chaque affirmation structurante, ce tableau distingue ce qui relève d’un résultat publié (✓), d’une formalisation Nous Sommes Vivants documentée (◎), ou d’une thèse ouverte (◇).
| Proposition | Statut | Références |
|---|---|---|
| Acquis scientifiques — fondations du cadre | ||
| Tripartition durabilité → résilience → régénération | ✓ Publié | Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke 2025 (Ambio) |
| Spirales ascendantes et montée en capacité comme dynamique | ✓ Publié | Fischer et al. 2024 (Nature Sustainability) |
| Continuum de maturité régénérative (doing less harm → co-evolving) | ✓ Publié | Hahn & Tampe 2021 · Reed 2007 · du Plessis & Cole 2011 |
| Durable, circulaire, régénératif = trois paradigmes distincts | ✓ Publié | Konietzko, Das & Bocken 2023 (Sustainable Production and Consumption) |
| Primauté du lieu, co-évolution humain-nature | ✓ Publié | Regenesis (Mang & Haggard 2016) · Fischer et al. 2025 (Ambio) |
| Matrice valeur organisationnelle × valeur communautaire | ✓ Publié | Sarkar, Foglia & Kotler 2021 |
| Robustesse biologique (diversité, redondance, sub-optimalité) | ✓ Publié | Hamant 2023 (Antidote au culte de la performance) |
| Soutenabilité forte : économie enchâssée dans le vivant | ✓ Publié | Skene 2022 (Frontiers in Sustainability) · Haldane & Clay (RSA 2023) |
| Formalisations Nous Sommes Vivants — testées, non validées par tiers | ||
| Grille 4 étapes Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer | ◎ Documenté | Fondement : Reed 2007 · Mang & Reed 2012 · Sanford 2000-2021 — formalisation Nous Sommes Vivants |
| Mapping 4 paradigmes Sanford / trajectoire Reed → 4 étapes | ◎ Documenté | Sanford (postures) · Reed (impacts) — correspondance formalisée par Nous Sommes Vivants |
| Retournement de finalité = critère discriminant N3 → N4 | ◎ Documenté | Formalisation Nous Sommes Vivants · Cohérent du Plessis 2012 · Fischer et al. 2025 |
| Capacity Score (6 leviers × 4 niveaux, 37 questions) | ◎ Documenté | Outil Nous Sommes Vivants testé (Patagonia, Michelin) · Non validé par tiers |
| Innovation = levier pivot de la bascule | ◎ Documenté | Observation récurrente diagnostics Nous Sommes Vivants · Cohérent Konietzko 2023 |
| Facteur humain (cognition, émotions, imaginaires) = condition de la transformation | ◎ Documenté | Fondement : Regenesis prémisse 4 (Mang & Reed 2012) · Outils Nous Sommes Vivants certifiés Qualiopi |
| Triple profitabilité (synergie env + soc + éco, pas arbitrage) | ◎ Documenté | Fondement : Konietzko 2023 · Roche & Jakub (Economics of Mutuality) — formalisation Nous Sommes Vivants |
| Lauriers de la Régénération : 55 produits issus de pratiques régénératives économiquement viables | ◎ Documenté | 30 lauréats 2024 + 25 lauréats 2025 · Analyse Nous Sommes Vivants · Non publiée en revue |
| Cas Mars/Royal Canin : soin animal + vitalité vétérinaires → ×8 ROI | ◎ Documenté | Données présentées publiquement Yassine Asie Lab EoM · Triple capitaux · Non publiées en revue |
| Cas CQLP/LSDH : prix producteur +12,5 %, 410 fermes, attractivité filière | ◎ Documenté | Données publiques LSDH / Bureau Véritas · Lien pratiques → surperformance non formalisé comptablement |
| Rapport Sénat 2050 : scénario 4 « communautés locales résilientes » = économie régénérative | ✓ Publié | Délégation sénatoriale à la prospective, octobre 2025 · Dumoulin, Paoli-Gagin, Sautarel |
| Capacity Score Laine : 4 piliers × 22 familles × 93 KPIs, mapping ESRS (8/10 normes), effet domino documenté | ◎ Documenté | Modélisation Nous Sommes Vivants · Chaîne complète pratiques → KPIs → services → financeurs · Non validée en terrain |
| Thèses ouvertes — objet du programme de recherche | ||
| Profil cashflow régénératif > conventionnel | ◇ Thèse | Objet du groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » — 16 mars 2026 |
| Lien capacité perçue → impact réel mesuré | ◇ Thèse | La montée en capacité perçue (Capacity Score) produit-elle des contributions nettes positives mesurables (Fischer et al.) ? |
| Dynamique longitudinale de la montée en capacité | ◇ Thèse | Suivi de cohorte prévu à partir de 2026 · Spirales ascendantes (Fischer 2024) comme cadre de référence |
| Pont organisation → territoire : validation empirique | ◇ Thèse | Une organisation qui monte en capacité renforce-t-elle son territoire ? · Objet des cas pilotes (Capacity Score Laine Régénérative) |
Ce tableau n’est pas un aveu de faiblesse — c’est une condition de rigueur. Une proposition scientifiquement fondée doit expliciter ce qu’elle sait, ce qu’elle formalise et ce qu’elle conjecture. Les affirmations marquées ◇ sont des hypothèses que le programme de recherche vise à tester. Version PDF du livre blanc disponible ici.
Les quatre parties qui suivent déploient cette architecture en détail. La Partie I synthétise les deux publications de référence (Hahn & Tampe, 2021 ; HEC Paris, 2024) qui posent le continuum de transition — sept attributs, quatre niveaux de maturité, cinq lacunes convergentes. La Partie II réconcilie trois corpus parallèles : stratégie d’entreprise, science des systèmes socio-écologiques (Fischer, Folke) et développement régénératif (Regenesis, Sanford). La Partie III formalise les outils opérationnels et les valide empiriquement. La Partie IV pose la thèse ouverte de la triple profitabilité. Chaque partie s’appuie sur la précédente — la lecture linéaire est recommandée pour une première découverte.
PARTIE I
Le continuum de transition existe — l’instrument opérationnel manque
Synthèse Hahn & Tampe (2021) · White paper HEC Paris (2025)
Hahn & Tampe (2021, Strategic Organization) et le white paper HEC Paris (2025) constituent le point de départ académique le plus abouti sur le business régénératif. Ils décrivent un continuum de sept attributs — de l’entreprise qui subit la réglementation à celle qui co-évolue avec son écosystème — et identifient quatre archétypes d’organisation en transition. Ces deux travaux convergent sur cinq lacunes structurelles : pas de grille opérationnelle pour se situer, pas d’instrument de diagnostic levier par levier, pas de cadre pour lier pratiques et performance financière, peu de place pour le facteur humain, et une vision encore centrée sur la limitation plutôt que sur la contribution active. C’est précisément ces lacunes que la Partie II (réconciliation des trois corpus), la Partie III (Capacity Score, RegenBMC, fresques) et la Partie IV (triple profitabilité) viennent combler.
Les Parties I à IV (51 pages, 25 tableaux) déploient les fondements académiques, les outils opérationnels et la thèse de triple profitabilité. Disponibles en lecture libre.
DOCUMENT 1
« Strategies for Regenerative Business » — Hahn & Tampe, 2021
L’article part d’un double constat. D’un côté, les preuves scientifiques s’accumulent : l’activité humaine a poussé plusieurs systèmes socio-écologiques au-delà de leurs limites critiques et de leurs capacités de charge (Rockström et al., 2009 ; Steffen et al., 2015). De l’autre, la recherche sur la durabilité des entreprises (business sustainability), bien qu’en pleine expansion depuis plusieurs décennies, s’est progressivement éloignée de ses racines systémiques pour se concentrer sur une logique commerciale centrée sur l’organisation.
Les auteurs retracent une trajectoire intellectuelle précise. À ses origines, le champ de la durabilité des entreprises était ancré dans la pensée systémique et dans une préoccupation pour la dégradation des écosystèmes (Gladwin et al., 1995 ; Purser et al., 1995 ; Starik & Rands, 1995). Le débat paradigmatique initial plaçait l’activité économique à l’intérieur des limites écologiques de la biosphère. Jennings et Zandbergen (1995) affirmaient déjà que les organisations individuelles ne peuvent pas devenir durables en elles-mêmes : elles contribuent simplement à un système plus large dans lequel la durabilité peut ou non être atteinte.
Or, avec la maturation du champ, la conceptualisation dominante s’est déplacée vers le business case for sustainability (Bansal & Song, 2017). Ce glissement a eu trois conséquences majeures :
C’est face à l’escalade des crises — changement climatique (Lenton et al., 2019), sixième extinction de masse (Ceballos et al., 2015), inégalités (Amis et al., 2020) — que certains chercheurs appellent à revenir aux fondations systémiques et écologiques de la durabilité (Whiteman et al., 2013 ; Winn & Pogutz, 2013 ; Williams et al., 2019).
CONSTAT CLÉ
Le champ de la durabilité s’est progressivement déconnecté de ses racines écologiques pour se centrer sur le business case. Résultat : seuls les enjeux alignables avec la rentabilité à court terme sont pris en compte.
Les auteurs proposent que la notion de régénération, avec sa perspective systémique intrinsèque, fournit la fondation nécessaire pour reconceptualiser la durabilité des entreprises. Leur contribution principale est le développement de l’échelle restore-preserve-enhance, un continuum de stratégies régénératives opérationnalisé à partir de principes et critères dérivés de la littérature sur la durabilité régénérative.
Pourquoi « durabilité régénérative » ? Le terme peut surprendre. Il ne s’agit pas d’un retour au développement durable classique. C’est un choix délibéré de Hahn & Tampe pour reconceptualiser le champ de la durabilité des entreprises, qui s’est progressivement égaré dans une logique de pur business case (section 1). La durabilité régénérative (regenerative sustainability) vient d’une filiation intellectuelle distincte — l’urbanisme, l’architecture, la science des écosystèmes — et rejette la vision mécaniste au profit d’une vision processuelle et systémique. Greffer la régénération sur la durabilité, c’est proposer une nouvelle fondation théorique pour le monde des affaires, pas recycler l’ancienne.
Largement déconnectée du champ de la durabilité des entreprises, la durabilité régénérative (regenerative sustainability) s’est développée dans l’urbanisme et l’environnement bâti. Sa filiation intellectuelle se situe dans l’écologie, la théorie des systèmes vivants et la pensée systémique (Robinson & Cole, 2015). Elle rejette une vision mécaniste du monde et se définit comme un effort pour remédier à la relation dysfonctionnelle humain-nature en entrant dans un partenariat co-créatif avec la nature, afin de restaurer et régénérer le système socio-écologique global à travers des pratiques de conception écologique enracinées dans le contexte local et ses récits socio-écologiques (du Plessis, 2012).
La durabilité régénérative est caractérisée comme :
Procédurale — elle adopte une vision processuelle pour tenir compte de la nature dynamique des systèmes (du Plessis & Cole, 2011 ; Robinson & Cole, 2015). Plutôt que des états finaux à atteindre, elle met l’accent sur la résilience et la capacité adaptative des systèmes (Coleman et al., 2018 ; Reed, 2007).
Systémique — elle se concentre sur les interactions, boucles de rétroaction et propriétés émergentes des systèmes plutôt que sur des composants isolés.
« La durabilité régénérative ne vise pas des états finaux à atteindre mais la capacité adaptative des systèmes — une vision processuelle, pas un objectif fixe. »
— Hahn & Tampe, 2021
Net positive — elle vise à contribuer au bien-être humain et aux objectifs environnementaux (Holden et al., 2016 ; Zhang et al., 2015). Les chercheurs critiquent les tentatives de cadrer le « net positif » sur un seul indicateur, comme l’efficacité énergétique (Mang & Reed, 2015).
5 caractéristiques | 3 stratégies | 2 principes | 1 échelle |
Relationnelle — les êtres humains et la nature sont co-évolutifs (du Plessis & Cole, 2011 ; Zhang et al., 2015), ce qui s’oppose à l’anthropocentrisme.
Collaborative — elle nécessite la participation d’un large éventail de parties prenantes (Holden et al., 2016 ; Robinson & Cole, 2015).
Les exemples d’application de la durabilité régénérative se situent principalement dans l’urbanisme, à l’interface entre administrations municipales et acteurs privés : gestion du risque d’inondation à Rotterdam et Hong Kong (Francesch-Huidobro, 2015), gestion des eaux pluviales urbaines à Benaguasil en Espagne (Perales-Momparler et al., 2015), récupération du phosphore dans les flux d’eau à Singapour et dans la baie de San Francisco (Pearce, 2015). Un exemple fondateur est celui d’une coopérative au Vermont qui, partant d’un bâtiment certifié LEED Gold, a élargi son action pour catalyser des pratiques régénératrices des sols avec des producteurs agricoles locaux et soutenir la communauté via l’éducation des agriculteurs, des micro-prêts et des cours de nutrition (Benne & Mang, 2015 ; du Plessis & Brandon, 2015).
Les auteurs identifient deux faiblesses dans la littérature existante. Premièrement, comme la littérature initiale sur la durabilité des entreprises, la durabilité régénérative souffre d’être hautement programmatique : Morseletto (2020) critique le concept comme symbolique et évocateur, avec une application limitée au-delà du secteur agricole. Deuxièmement, de nombreux chercheurs opposent de manière binaire leur propre vision écologique à une vision mécaniste, remplaçant un ensemble de prescriptions par un autre (Robinson & Cole, 2015). C’est pour surmonter ces limites que les auteurs cherchent à opérationnaliser la régénération pour le monde des affaires.
Hahn & Tampe définissent le business régénératif comme des entreprises qui renforcent la santé des systèmes socio-écologiques tout en prospérant grâce à eux, dans un processus co-évolutif. Ce cadre repose sur deux principes fondamentaux.
Les objectifs des activités commerciales doivent être dérivés de la perspective des systèmes socio-écologiques dans lesquels l’entreprise est enchâssée — et non de la logique interne de l’organisation. La finalité n’est pas la durabilité de l’entreprise individuelle, mais la durabilité des systèmes socio-écologiques qui permettent et contraignent l’activité économique humaine. Ce principe se décline en trois critères :
Critère 1.1 — Impact sur les écosystèmes. L’impact net de l’entreprise sur les systèmes socio-écologiques se situe sur un spectre : impact net positif (laisser les systèmes dans un meilleur état qu’avant) → net zéro (ne pas dégrader) → moins de dommages (limiter et compenser). Les auteurs reconnaissent que l’impact net positif n’est pas toujours réalisable. La régénération offre un point de référence clair : la santé des systèmes socio-écologiques (résilience et intégrité).
Critère 1.2 — Relation avec les écosystèmes. Un spectre allant de la séparation instrumentale (les humains dominent la nature, primauté des besoins commerciaux) à l’enchâssement symbiotique (l’activité humaine participe aux processus de la nature, co-évolue, est nichée dans les systèmes socio-écologiques). Exemple frappant : des peuples autochtones d’Alaska ont rejeté l’idée de parcs naturels pour protéger les forêts anciennes, préférant utiliser les forêts pour des activités économiques en relation symbiotique (Oakes, 2018).
Critère 1.3 — Finalité des interactions. Un spectre allant de la sécurisation des rendements (garantir la provision de services écosystémiques pour les besoins de l’organisation) à la co-évolution mutuellement bénéfique. Point important : les deux extrémités comportent un élément instrumental, mais l’approche anthropocentrique s’intéresse à la santé des écosystèmes pour des raisons purement instrumentales, tandis que l’approche régénérative place l’activité humaine à l’intérieur des limites écologiques et accepte que la santé des systèmes a une valeur en soi.
L’approche managériale doit être adaptative, proportionnée aux caractéristiques et à la complexité des systèmes socio-écologiques. L’adaptation est un processus co-évolutif : les pratiques régénératives permettent la capacité adaptative des systèmes, tout en s’adaptant aux changements de ces systèmes (Folke et al., 2005). Ce principe se décline en trois critères :
Critère 2.1 — Sensibilité au lieu (sense of place). L’approche adaptative est nécessairement locale et sensible au lieu. Le sense of place désigne les interprétations et significations associées à un lieu, construites à partir d’artefacts écologiques matériels et de réseaux complexes de relations sociales (Harvey, 1996). Les stratégies régénératives ne sont pas des solutions universelles mais ciblées sur les caractéristiques spécifiques des systèmes socio-écologiques. L’approche systémique implique la nichabilité (nestedness) des systèmes locaux dans leur contexte plus large.
Critère 2.2 — Orientation temporelle. Spectre allant d’une perspective rétrospective et linéaire (court terme) à une perspective prospective et cyclique : alignement avec la saisonnalité et les cycles temporels des systèmes socio-écologiques, prise en compte des effets long terme et différés des interventions humaines.
Critère 2.3 — Degré de perméation stratégique et pratiques de stratégisation. Mesure dans quelle mesure la régénération imprègne la stratégie centrale de l’organisation. Spectre allant d’initiatives périphériques à une intégration complète du modèle d’affaires. Les pratiques de stratégisation varient entre prescriptives et fixes / itératives et procédurales / collectives et participatives. Cette approche résonne avec le concept d’action robuste (Ferraro et al., 2015) — concept stratégique distinct de la robustesse biologique de Hamant.
Le cadre ne pose pas une catégorie dichotomique (régénératif ou non) mais un continuum où les stratégies diffèrent dans leur degré de respect des deux principes du business régénératif.
PRÉCISION TERMINOLOGIQUE
Pour Hahn & Tampe, « régénération » ne désigne pas un niveau sur l’échelle mais le paradigme qui encadre les trois stratégies. Restore, Preserve et Enhance sont toutes des stratégies régénératives à des degrés différents. Nous Sommes Vivants formalise cette distinction comme un retournement de finalité entre N3 (Restaurer) et N4 (Régénérer) — section 4.
Le niveau Exploit (exploiter) sert de référence — le business as usual, hors continuum régénératif.
Définition. La restauration vise le retour à un état précédent ou original (Mang & Reed, 2012 ; Morseletto, 2020).
Niveau d’aspiration. Impact : compenser l’impact négatif. Relation : séparation instrumentale. Finalité : maximiser le rendement sous contrainte de restauration.
Approche managériale. Lieu comme marchandise interchangeable ; horizon limité ; perméation faible.
Exemples. Industrie minière (réhabilitation des terres). Industrie du chocolat en Afrique de l’Ouest (Cocoa & Forests Initiative, Mars, Nestlé — motivation principale : réduction des risques réputationnels et d’approvisionnement).
Définition. Maintenir le statu quo du territoire et prévenir l’extinction des espèces (Mang & Reed, 2012).
Niveau d’aspiration. Impact : net zéro. Relation : co-dépendance mutuellement reconnue. Finalité : opérer à l’intérieur des limites écologiques.
Approche managériale. Engagement profond dans un lieu spécifique. Temporalité longue. Perméation claire — les modèles d’affaires reflètent la capacité de charge limitée.
Exemples. Natura & Co au Brésil. Apple (36 000 acres de forêts avec Conservation Fund). Tourisme durable.
Définition. La régénération cherche à améliorer les conditions de vie des systèmes socio-écologiques (du Plessis & Brandon, 2015).
Niveau d’aspiration. Impact : net positif. Relation : enchâssement symbiotique. Finalité : co-évolution mutuellement améliorante.
« Ajouter de la valeur à un système socio-écologique signifie augmenter la capacité systémique de générer, soutenir et faire évoluer des ordres de vitalité et de viabilité plus élevés. »
— Mang & Reed, 2015
Approche managériale. Intégration complète dans le modèle d’affaires. Temporalité longue et cyclique. Expérimentation, action robuste, distribution et participation.
Exemples. The Biggest Little Farm (Chester, 2018). Playa Viva (Mexique). Patagonia Provisions. General Mills et Danone (agriculture régénérative). Systèmes agrivoltaïques.
Contribution principale : l’échelle restore-preserve-enhance constitue une alternative à la perspective inside-out dominante. Les stratégies régénératives adoptent une perspective outside-in où les stratégies sont dérivées des exigences des systèmes.
Redéfinition de la proactivité : du point de vue de l’échelle régénérative, la proactivité reflète le degré auquel une organisation contribue à la vitalité des systèmes socio-écologiques — pas sa réponse aux parties prenantes ou aux incitations économiques.
Implications managériales : formulation stratégique locale et décentralisée, leadership spécifique (tolérance à l’ambiguïté, climat de réflexivité), conditions limites systémiques, institutionnelles et organisationnelles.
DOCUMENT 2
« Regenerative Business » — Lehmann-Ortega & Dubreil, HEC Paris, 2025
Auteures : Laurence Lehmann-Ortega (HEC.93, Professeur Stratégie HEC Paris, spécialiste stratégies de rupture et innovation de modèles d’affaires, co-auteure Strategor et Odyssée 3.14, double lauréate du prix Vernimmen–BNP Paribas 2014/2016). Sarah Dubreil (fondatrice circl.earth, accompagne dirigeants et entrepreneurs, co-auteure « Entreprises et systèmes vivants » Bpifrance Le Lab 2023, 800+ dirigeants CEC, précédemment décennie SUEZ, co-fondé origins.earth deeptech mesure CO₂).
Contexte : même constat d’urgence systémique que Hahn & Tampe, actualisé — l’humanité a dépassé 7 des 9 limites planétaires. Constat central : minimiser les impacts négatifs ne suffit plus. Les dirigeants reconnaissent la nécessité d’adopter des pratiques qui restaurent et renforcent la santé et la vitalité des systèmes socio-écologiques.
Définition adoptée : reprend explicitement Hahn & Tampe 2021 — « entreprises qui renforcent la santé des systèmes socio-écologiques tout en prospérant grâce à eux, dans un processus co-évolutif ». S’inscrit dans le cadre de l’Économie du Donut (Raworth, 2017).
Double contribution : introduction de 7 attributs et 7 archétypes du business régénératif. Vise praticiens (start-ups et entreprises établies) et monde académique. Soutenu par le Climate & Earth Center HEC Paris et la Chaire Nexans. Préface de Fernando J. Diaz Lopez PhD, auteur principal 7ème rapport GIEC AR7.
Le white paper fait explicitement le pont entre littérature académique et pratiques avancées. La littérature régénérative est un champ émergent : 771 articles mentionnent « régénération » et « business », très peu traitent réellement du business régénératif en tant que tel. Le travail de Hahn & Tampe (2021) fait exception.
Base de données : 39 organisations pionnières identifiées via l’engagement de 24 parties prenantes. Agriculture et alimentation prédominent (15/39). Critère clé : générer des revenus propres plutôt que dépendre de subventions. Moitié des organisations basées en France.
Constat clé : « Aucune entreprise n’est intrinsèquement régénérative. Une entreprise peut construire une capacité régénérative pour un contexte, des écosystèmes ou des communautés spécifiques » (p.10). Distinction processuelle fondamentale : de l’identité (« être régénératif ») à la pratique (« développer une capacité régénérative »).
Chaque attribut évalué selon 4 niveaux : Exploit, Restore, Preserve, Enhance — les 3 derniers issus de Hahn & Tampe, complétés par le niveau Exploit ajouté par Lehmann-Ortega & Dubreil. Seul le niveau Enhance représente la pleine maturité régénérative.
Premier résultat de recherche : identification de 7 attributs clés, chacun accompagné de niveaux de maturité. Les attributs sont profondément interconnectés — la grille de maturité doit être lue comme un système, non comme une checklist.
Comment et dans quelle mesure l’entreprise contribue à faire évoluer son secteur, sa chaîne de valeur ou son contexte local vers la santé des systèmes socio-écologiques. Niveaux : Exploit (maintien du statu quo) → Restore (améliorations ponctuelles) → Preserve (adaptation des systèmes existants) → Enhance (actions transformatives, catalyseur de transformation sectorielle/territoriale).
Comment l’entreprise interagit avec les systèmes écologiques. Reprend directement le Critère 1.2 de Hahn & Tampe. Niveaux : Exploit (domination) → Restore (séparation instrumentale) → Preserve (co-existence mutuelle) → Enhance (co-enchâssement symbiotique, logique de co-évolution).
Comment l’entreprise façonne sa culture de leadership, son environnement de travail et ses pratiques stratégiques pour favoriser le développement humain. Ajout majeur par rapport à Hahn & Tampe, reflétant l’influence du leadership développemental (Scharmer, Theory U) et des organisations opales (Laloux, 2014).
« L’élévation du potentiel humain n’est pas un bénéfice secondaire : c’est un attribut constitutif de l’entreprise régénérative. »
— Lehmann-Ortega & Dubreil, 2025
Deux dimensions : A. Leadership régénératif et développemental (auto-organisation, développement humain). B. Intrinsèquement adaptatif (stratégies flexibles, itératives, participatives). Niveaux : Exploit (command-and-control) → Restore (soin basique) → Preserve (leadership participatif) → Enhance (leadership régénératif, conscience systémique).
Profondeur de la connexion et de l’ancrage dans les caractéristiques sociales et écologiques du lieu. Correspond au Critère 2.1 de Hahn & Tampe (sense of place). Niveaux : Exploit (désincarné) → Restore (lieu interchangeable) → Preserve (adaptation au contexte local) → Enhance (partie intégrante du territoire, nichabilité).
Alignement entre horizons temporels de l’entreprise et cycles des systèmes socio-écologiques. Reprend le Critère 2.2 de Hahn & Tampe. Niveaux : Exploit (court terme linéaire) → Restore (transactionnel) → Preserve (long terme linéaire) → Enhance (long terme cyclique, synchronique avec les rythmes des écosystèmes).
Raison d’être, propriété, gouvernance et mécanismes financiers. Second ajout majeur par rapport à Hahn & Tampe. S’appuie sur les principes distributifs de l’Économie du Donut (Raworth, 2017) et les innovations de propriété orientée mission : steward ownership, fondations actionnaires (Patagonia), trusts employés (Lush), coopératives, entreprises à mission (loi PACTE). Hypothèse : le design structurel conditionne la capacité à poursuivre des objectifs régénératifs à long terme. Évalué en oui/non plutôt que selon les quatre niveaux.
Impact net global sur les systèmes socio-écologiques. Correspond au Critère 1.1 de Hahn & Tampe, élargi aux dimensions humaine et sociale. Attribut le plus difficile à évaluer — la plupart des organisations ne disposent pas d’une mesure globale. Niveaux : Exploit (externalités, net négatif) → Restore (compenser) → Preserve (net zéro) → Enhance (net positif).
Regroupés en deux catégories selon leur ancrage géographique et leur ambition de transformation :
« La régénération commence par le lieu. Les entreprises les plus avancées contribuent à la vitalité du territoire où elles opèrent — pas à un objectif global abstrait. »
— Lehmann-Ortega & Dubreil, 2025
Archétype 1 — Site Régénératif. Lieux immersifs (fermes, destinations touristiques, tiers-lieux) servant de laboratoires vivants. Ex. : La Ferme du Rail (Paris), Playa Viva, Sinal do Vale, Knepp Estate.
Archétype 2 — Facilitateur de communautés régénératives. Organisations créant les conditions pour l’auto-organisation des communautés locales. Connexion étroite aux autorités publiques. « Pollinisation » locale. Ex. : Comfama (Colombie, 4,4M affiliés, ~540M€ de revenus), Halage, Voisin Malin, Brattleboro Cooperative.
Archétype 3 — Marque pionnière pour la régénération. Redéfinissent les normes sectorielles par des récits audacieux et des modèles de propriété stables. Ex. : Patagonia (1,5 Md$, Terre comme unique actionnaire), Lush, Arcadie, Pocheco, Tuffery.
Archétype 4 — Réseau de fournisseurs régénératifs. Chaînes d’approvisionnement construisant les capacités des producteurs locaux. Ex. : Lush (708M£, centre permaculture Sumatra, 150 agriculteurs formés, 50 ha restaurés), Patagonia, Danone, Biocoop.
Archétype 5 — Régénération activée par le marché. Vente de produits/services comme moyen de soutenir la régénération. Tensions entre mission et exigences du scaling. Ex. : Guayakí (100M$ CA, critiques sur dynamiques post-coloniales), Mountain Hazelnuts, Commonland.
Archétype 6 — Constructeur collectif de capacités régénératives. Parcours d’apprentissage multi-parties prenantes, montée en compétences. Ex. : CEC Convention des Entreprises pour le Climat (1 400 entreprises alumni, 2 800 dirigeants, pédagogie « tête, cœur, mains »), Hylo, Paysans de Nature.
Archétype 7 — Convocateur de système régénératif. Remodelage des dynamiques de marché, standards et attentes. Ex. : Savory Institute (Holistic Management, 80+ marques partenaires, 30M ha, protocole EOV, 3,6M$ revenus), Alenvi, Danone Ecosystem, Yuka.
PATTERN CLÉ
Les entreprises ne deviennent pas régénératives d’un coup. Elles traversent des phases de prise de conscience, d’expérimentation locale, puis de transformation systémique — un processus évolutif, pas un état fixe.
Tensions structurelles : croissance/régénération (Guayakí), local/global, mesure/systémique, risques post-coloniaux (marchés premium du Nord au bénéfice du Sud).
Limites reconnues : surreprésentation française, information insuffisante sur la contribution nette, complexité systémique irréductible, manque d’ancrage contextuel, dynamiques inter-organisationnelles sous-explorées.
Pistes de recherche : (1) parcours organisationnels détaillés en contextes spécifiques, (2) nouveaux outils et métriques orientés écosystèmes, (3) formats d’investigation-action systémique ancrés dans des territoires, (4) interrelation entre territoire, modèles d’affaires, et culture & leadership.
Ce tableau reprend fidèlement l’échelle de maturité proposée par les auteurs. Les trois niveaux Restore / Preserve / Enhance sont ceux de Hahn & Tampe (2021). Le niveau Exploit est ajouté par Lehmann-Ortega & Dubreil (HEC, 2025). Les sept attributs sont ceux du white paper HEC — cinq d’entre eux (1, 2, 4, 5 et 7) correspondent aux critères originaux de Hahn & Tampe, les attributs 3 (Potentiel humain) et 6 (Design d’entreprise) sont des ajouts HEC.
Tableau 2 — Les sept attributs du business régénératif — Hahn & Tampe / HEC Paris
| Attribut | EXPLOIT Ajout HEC 2025 |
RESTORE H&T 2021 |
PRESERVE H&T 2021 |
ENHANCE H&T 2021 |
|---|---|---|---|---|
| 1. Impact système System Level Impact | Maintien du statu quo sectoriel. Externalités non prises en compte | Améliorations ponctuelles dans la chaîne de valeur directe | Adaptation des systèmes existants au-delà de l’organisation focale | Actions transformatives. Catalyseur de transformation sectorielle et territoriale |
| 2. Relation au vivant Relation with Ecosystem H&T Critère 1.2 | Domination. Nature = stock de ressources extractibles | Séparation instrumentale. Écosystèmes = actifs commerciaux à gérer | Co-existence mutuelle. Co-dépendance reconnue, opérer dans les limites | Co-enchâssement symbiotique. L’humain contient l’environnement dans son corps biophysique |
| 3. Potentiel humain Elevation of Human Potential Ajout HEC | Command-and-control. Capital humain = ressource productive | Soin basique des collaborateurs. QVT comme outil de rétention | Leadership participatif. Stratégies flexibles, itératives | Leadership régénératif et développemental. Conscience systémique. Auto-organisation |
| 4. Enracinement Rootedness H&T Critère 2.1 (sense of place) | Lieu désincarné. Standardisation, marchandise interchangeable | Lieu interchangeable. Engagement minimal, plans transactionnels | Adaptation au contexte local. Compréhension des dynamiques territoriales | Partie intégrante du territoire. Nichabilité. Co-évolution avec le lieu |
| 5. Orientation temporelle Temporal Orientation H&T Critère 2.2 | Court terme linéaire. Horizon trimestriel | Transactionnel. Restauration ponctuelle post-extraction | Long terme linéaire. Gestion saisonnière, monitoring | Long terme cyclique et synchronique. Aligné sur les rythmes des écosystèmes |
| 6. Design d’entreprise Aligned Enterprise Design Ajout HEC | Évalué en oui / non (pas selon les quatre niveaux). Raison d’être, propriété, gouvernance et mécanismes financiers alignés avec les principes régénératifs et distributifs. S’appuie sur Raworth (Donut), steward ownership, fondations actionnaires (Patagonia), trusts employés (Lush), coopératives, entreprise à mission (loi PACTE) | Hypothèse HEC : le design structurel conditionne la capacité à poursuivre des objectifs régénératifs à long terme | ||
| 7. Résultat net positif Net Positive Outcome H&T Critère 1.1 | Net négatif. Externalités non comptabilisées | Compenser. Tendre vers la neutralité | Net zéro. Équilibre entre impacts et contributions | Net positif. Impact global positif sur la santé humaine, sociale et écologique |
Les sept attributs et quatre niveaux de maturité du business régénératif selon Hahn & Tampe (2021) et Lehmann-Ortega & Dubreil (HEC Paris, 2025). Seul le niveau Enhance représente la pleine maturité régénérative. Le constat clé des auteures : « Aucune entreprise n’est intrinsèquement régénérative — une entreprise peut construire une capacité régénérative pour un contexte spécifique. »
Les quatre niveaux de maturité utilisés par Hahn & Tampe (2021) et repris par le white paper HEC Paris (2025) correspondent aux quatre étapes du Capacity Score, avec un déplacement de lecture : le cadre académique décrit des stratégies d’entreprise (ce que l’organisation fait vis-à-vis des écosystèmes), le Capacity Score évalue des capacités organisationnelles (ce que l’organisation est en mesure de faire, perçu par ses acteurs).
Tableau 3 — Correspondance : niveaux Hahn & Tampe / HEC Paris vs étapes du Capacity Score
| Niveau Hahn & Tampe / HEC |
Étape Capacity Score |
Logique d’action | Déplacement opéré par le Capacity Score |
|---|---|---|---|
| Exploit | N1 — Limiter Conformité responsable | Le business as usual. Hahn & Tampe le placent hors du continuum régénératif. Le Capacity Score le conserve comme point de départ : beaucoup d’organisations s’y situent sans le savoir. | Le Capacity Score rend ce niveau diagnosticable — pas seulement décrit comme référence négative. Les questions révèlent les croyances implicites (croissance comme objectif premier, vivant comme contrainte). |
| Restore Restaurer | N2 — Réduire Atténuation systémique | Compenser l’impact négatif. Séparation instrumentale. Le lieu comme ressource interchangeable. | Le Capacity Score distingue la réduction subie (pression réglementaire, CSRD) de la réduction choisie (conscience des interdépendances). Le pourquoi compte autant que le quoi. |
| Preserve Préserver | N3 — Restaurer Robustesse écosystémique | Net zéro. Co-dépendance mutuellement reconnue. Opérer à l’intérieur des limites écologiques. La robustesse au sens de Hamant : tenir par la diversité. | C’est ici que le Capacity Score ajoute la distinction structurante (section 2.6) : tant que le référentiel reste la continuité de l’activité — même par des moyens écosystémiques — on est dans Restaurer, pas encore Régénérer. |
| Enhance Améliorer | N4 — Régénérer Contribution écosystémique en symbiose | Net positif. Enchâssement symbiotique. Co-évolution mutuellement améliorante. Fischer et al. : contributions nettes positives, relations mutuellement bénéfiques avec les entités non humaines. | Le Capacity Score traduit cette bascule en retournement de finalité : l’activité économique se subordonne à la capacité du vivant. C’est le critère de démarcation — pas un niveau supérieur de performance. |
Les niveaux Exploit / Restore / Preserve / Enhance (Hahn & Tampe, 2021 ; repris par HEC Paris, 2025) correspondent aux quatre étapes du Capacity Score (Nous Sommes Vivants). Le déplacement principal : le cadre académique décrit ce que l’organisation fait ; le Capacity Score évalue ce qu’elle est en capacité de faire — et identifie le levier bloquant.
Les sept attributs académiques et les six leviers opérationnels ne se superposent pas : ils se complètent. Le tableau ci-dessous montre ce que le Capacity Score couvre, ce qu’il ajoute et ce qu’il réorganise par rapport au cadre Hahn & Tampe / HEC.
Tableau 4 — Correspondance : attributs Hahn & Tampe / HEC Paris vs leviers du Capacity Score
| Attribut Hahn & Tampe / HEC |
Levier(s) Capacity Score |
Couvert ? | Ce que le Capacity Score change ou ajoute |
|---|---|---|---|
| 1. Impact système | 🔗 Chaîne de valeur 💡 Innovation | ✓ | Séparé en deux leviers distincts : la chaîne (relations partenaires) et l’innovation (conception de l’offre). Hahn & Tampe et HEC Paris traitent l’impact système comme un résultat ; le Capacity Score interroge les mécanismes qui le produisent |
| 2. Relation au vivant | 🌿 Intelligence éco. | ✓ | Le Capacity Score ne mesure pas la relation déclarée mais l’usage de la donnée écologique dans la décision. Ajoute les conflits donnée/profit comme discriminant |
| 3. Potentiel humain Ajout HEC | 👥 Dynamiques humaines | ✓+ | Étendu considérablement. HEC traite le leadership et l’adaptabilité. Le Capacity Score ajoute les croyances implicites, l’état émotionnel réel (cynisme, éco-anxiété, joie), les freins cognitifs au changement. La prémisse 4 de Regenesis (transformation intérieure = condition) est absente de HEC |
| 4. Enracinement | 🔗 Chaîne de valeur 🎯 Leadership | ✓ | Distribué entre la chaîne (localisation, co-évolution territoriale) et le leadership (empreinte territoriale, « si votre activité cessait demain… »). Le Capacity Score traduit le sense of place en questions opérationnelles |
| 5. Orientation temporelle | ⚖️ Gouvernance | ◐ | Couvert partiellement. La gouvernance intègre les trajectoires et horizons temporels. Mais la dimension cyclique/synchronique (alignement aux rythmes des écosystèmes) n’a pas de levier dédié — elle est implicite dans l’Intelligence éco. |
| 6. Design d’entreprise Ajout HEC | ⚖️ Gouvernance | ✓+ | Étendu. HEC évalue en oui/non. Le Capacity Score évalue en 4 niveaux la distribution du pouvoir, les modes de financement de la transition, et l’intégration des voix du vivant dans la gouvernance (jusqu’au droit de véto territorial) |
| 7. Résultat net positif | 🌿 Intelligence éco. | ◐ | Couvert indirectement. Le Capacity Score ne mesure pas les effets (tonnes, litres) mais la capacité à les produire. Le résultat net positif est un résultat attendu de la montée en capacité, pas un levier en soi |
| Non couvert par Hahn & Tampe / HEC Paris : | 🎯 Leadership personnel | ✗ absent | Ajout majeur du Capacity Score. La posture personnelle du dirigeant — renoncement, sincérité, empreinte territoriale — est absente des deux cadres académiques. Hahn & Tampe mentionnent la « tolérance à l’ambiguïté » sans en faire un critère. Le Capacity Score en fait le premier levier |
| Non couvert par Hahn & Tampe / HEC Paris : | 💡 Innovation produit | ✗ absent | Ajout majeur du Capacity Score. L’innovation comme levier dédié — point de départ de la conception, type d’ACV, source d’inspiration — n’existe pas chez Hahn & Tampe et HEC Paris. C’est pourtant le pivot de la bascule régénérative : tant que l’offre ne change pas, la trajectoire stagne |
Correspondance entre les sept attributs du business régénératif (Hahn & Tampe / HEC) et les six leviers du Capacity Score (Nous Sommes Vivants). ✓ = couvert, ✓+ = couvert et étendu, ◐ = couvert partiellement, ✗ = absent du cadre académique. Les deux ajouts majeurs du Capacity Score — le Leadership personnel et l’Innovation produit — sont les deux dimensions sans lesquelles le diagnostic reste conceptuel.
La Partie I a posé le terrain : un continuum de maturité en quatre niveaux, sept attributs des entreprises régénératives, et la démonstration que les cadres existants convergent sur le diagnostic mais divergent sur l’opérationnalisation. Cinq lacunes structurelles subsistent — dont l’absence de croisement entre stratégie d’entreprise et science des systèmes vivants. La Partie II comble ces lacunes en réconciliant trois corpus jusqu’ici parallèles : la stratégie d’entreprise (Hahn & Tampe, HEC), la science des systèmes socio-écologiques (Fischer, Folke, Hamant) et le développement régénératif (Regenesis, Sanford, Holliday). De cette réconciliation émerge le changement de paradigme qui fonde les outils opérationnels de la Partie III.
PARTIE II
Trois regards convergents sur la même bascule
Revue de littérature, réconciliation et socle conceptuel
La Partie I a posé les fondations académiques — un continuum de maturité, des attributs, des archétypes. Mais deux lacunes structurelles demeurent : la science des systèmes socio-écologiques (Fischer, Folke) n’est pas articulée avec la stratégie d’entreprise (Hahn & Tampe, HEC), et l’approche Regenesis (transformation intérieure, primauté du lieu) n’est pas intégrée. Cette Partie II réconcilie ces trois corpus pour en dégager un socle conceptuel unifié. La section 1 tire les enseignements des deux publications de la Partie I et identifie cinq lacunes. La section 2 montre que la science confirme la progression durabilité → résilience → régénération et introduit les spirales ascendantes. La section 3 apporte la condition que ni la stratégie ni la science ne formalisent : la transformation du leader et la primauté du lieu. La section 4 opère la synthèse — le changement de paradigme qui fonde les outils opérationnels de la Partie III.
Sources principales : Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke (Ambio, 2025) · Fischer et al. (Nature Sustainability, 2024) · Folke et al. (Ambio, 2021) · Konietzko, Das & Bocken (Journal of Cleaner Production, 2023) · Regenesis Institute (depuis 1995) · Sanford & Ungard · Holliday · Skene (Sustainability Science, 2022)
Le white paper HEC Paris s’inscrit dans une filiation directe et explicite avec Hahn & Tampe (2021). La définition du business régénératif est reprise mot pour mot. L’échelle de maturité — les trois stratégies de Hahn & Tampe (Restore → Preserve → Enhance) complétées par le niveau Exploit — structure l’évaluation de chaque attribut. L’article fondateur est présenté comme l’exception clé dans un champ académique encore émergent.
Cependant, le white paper HEC étend significativement le cadre de Hahn & Tampe sur plusieurs dimensions :
Extension 1 — De 6 critères à 7 attributs. Hahn & Tampe proposent 6 critères organisés en 2 principes (3 pour le niveau d’aspiration, 3 pour l’approche managériale). Le white paper HEC reconfigure ces dimensions en 7 attributs, avec deux ajouts majeurs : l’élévation du potentiel humain (incluant leadership développemental et adaptabilité intrinsèque) et le design d’entreprise aligné avec les principes régénératifs et distributifs (raison d’être, propriété, gouvernance, financement). Ces deux ajouts reflètent l’influence de la littérature sur le leadership régénératif et de l’Économie du Donut (Raworth, 2017) sur les principes de distribution.
Extension 2 — Des stratégies aux archétypes. Hahn & Tampe proposent trois stratégies (Restore, Preserve, Enhance) positionnées sur un continuum. Le white paper HEC conserve ce continuum comme grille d’évaluation de la maturité mais propose en sus sept archétypes de modèles d’affaires régénératifs. Le passage de la stratégie à l’archétype représente un changement de niveau d’analyse : les archétypes décrivent des configurations complètes de modèles d’affaires, là où les stratégies décrivent des orientations. La Pioneering Brand (Patagonia) fonctionne différemment du Market-Enabled Regeneration (Guayakí) qui fonctionne différemment du Regenerative System Convener (Savory Institute). Ces différences structurelles — dans la proposition de valeur, la structure de revenus, les partenariats clés — sont invisibles dans le cadre Hahn & Tampe.
Extension 3 — De la théorie aux cas concrets. L’article académique illustre ses arguments par des exemples sectoriels (cacao, tourisme, agriculture, mines). Le white paper HEC ancre chaque archétype dans des études de cas détaillées d’organisations réelles avec des données financières (Patagonia : 1,5 Md$, Lush : 708M£, Comfama : ~540M€, Guayakí : 100M$, Savory Institute : 3,6 M$). Ce passage d’exemples illustratifs à des cas documentés avec métriques économiques répond directement à la critique de Morseletto (2020) sur le caractère « symbolique et évocateur » du concept de régénération.
Extension 4 — Du binaire au processuel. Hahn & Tampe décrivent des stratégies que l’entreprise « adopte ». Le white paper HEC insiste sur le fait qu’aucune entreprise « n’est » régénérative : elle « construit une capacité régénérative » pour un contexte spécifique. Cette nuance processuelle est cohérente avec Hahn & Tampe mais la rend beaucoup plus explicite. La notion de capacité — à construire, à renforcer, à cultiver, à perdre aussi — remplace celle de statut à acquérir. Le constat clé du white paper (section 5) que la majorité des cas étudiés opèrent entre les niveaux 2 et 3 confirme que la régénération est un horizon de progression, non un état atteint.
Les deux publications partagent un socle conceptuel plus profond qu’il n’y paraît au premier abord :
Approche systémique. Les deux placent les systèmes socio-écologiques au centre de l’analyse, pas l’organisation. L’entreprise n’est pas évaluée pour elle-même mais pour sa contribution — positive, neutre ou négative — à la santé du système socio-écologique dans lequel elle est enchâssée. Cette position est radicale dans le champ de la stratégie d’entreprise, où l’unité d’analyse reste habituellement la firme.
Continuum plutôt que dichotomie. La régénération n’est pas un état binaire mais un gradient de maturité. Les deux publications refusent la logique « régénératif ou pas ». L’échelle de Hahn & Tampe (Restore → Preserve → Enhance), étendue par le white paper HEC avec le niveau Exploit, décrit des trajectoires, pas des catégories. Attention toutefois : chez Hahn & Tampe, « régénération » désigne le paradigme entier (Restore, Preserve et Enhance sont toutes des stratégies régénératives). Or la distinction entre restaurer et régénérer est fondée dans la littérature elle-même. Rodale (1983) la pose dès l’origine : la restauration vise le retour à un état antérieur, la régénération vise la capacité d’auto-renouvellement. Reed (2007) en fait un changement de paradigme, pas un degré de plus. Morseletto (2020) confirme : régénérer, c’est promouvoir la capacité d’auto-renouvellement des systèmes naturels. Regenesis (Mang & Reed, 2012) distingue explicitement restauration (réparer un sous-système) et régénération (développer la capacité du vivant à se renouveler). Le white paper HEC lui-même sépare Restore et Enhance, et précise que seul Enhance représente la pleine maturité régénérative. Nous Sommes Vivants formalise cette distinction comme un changement de paradigme entre N3 (Restaurer) et N4 (Régénérer) — section 4. Cette position a une conséquence opérationnelle majeure : toute organisation est « quelque part » sur le continuum — la question n’est pas d’entrer dans le club mais de monter.
Perspective outside-in. Les stratégies et attributs sont dérivés des besoins des systèmes socio-écologiques, pas de la logique interne de l’entreprise. C’est l’état du système vivant qui détermine ce que l’entreprise devrait faire — pas l’inverse. Hahn & Tampe formulent cette exigence comme le Principe 1 de leur cadre (niveau d’aspiration « ancré dans les systèmes »). Le white paper HEC en fait un critère discriminant de maturité régénérative à travers l’ensemble des sept attributs. Cette convergence soulève une tension pratique fondamentale que ni l’un ni l’autre ne résout — et que la section 4 de cette synthèse abordera directement.
Sensibilité au lieu. L’ancrage territorial est un critère fondamental dans les deux cadres. Hahn & Tampe décrivent le « sense of place » comme constitutif de la durabilité régénérative. Le white paper HEC en fait un attribut à part entière (Attribut 4 : Rootedness). La régénération est toujours située, jamais abstraite. Cette convergence avec l’approche Regenesis est frappante : le « sense of place » de Hahn & Tampe rejoint directement la « primacy of place » de Mang & Haggard (2016). Les deux traditions — académique et praticienne — arrivent indépendamment à la même conclusion : la régénération ne peut pas être standardisée parce que chaque lieu a un potentiel unique. C’est d’ailleurs l’objection la plus fréquente contre la régénération (« chaque situation est différente, donc on ne peut pas généraliser »). Mais aucun des deux cadres ne propose de méthodologie pour comprendre ce potentiel unique — ce que Regenesis appellera le Story of Place.
CONCEPT REGENESIS
Le Story of Place consiste à comprendre le potentiel unique d’un lieu — son histoire écologique, sociale, culturelle — avant d’y intervenir. C’est l’inverse de l’approche « best practices » décontextualisée.
Orientation temporelle longue et cyclique. L’alignement avec les temporalités des systèmes socio-écologiques est constitutif de la maturité régénérative. Les cycles naturels (saisons, cycles de régénération des sols, dynamiques de populations) définissent les horizons temporels pertinents — et ces horizons sont incompatibles avec le reporting trimestriel. Le white paper HEC note que les cas les plus avancés opèrent sur des temporalités de plusieurs décennies.
Dimension participative et collaborative. Les pratiques régénératives impliquent nécessairement une multiplicité d’acteurs. Le « System Convener » (Archétype 7 du white paper HEC) représente le cas le plus abouti : une organisation dont la raison d’être est d’orchestrer la transformation systémique d’un secteur entier, impliquant entreprises, scientifiques, communautés locales, ONG et institutions publiques. Hahn & Tampe décrivent cette même exigence à travers leur Principe 2 : l’approche managériale adaptative repose sur des processus d’engagement multipartites, des partenariats intersectoriels et des coalitions d’apprentissage. Les deux cadres convergent sur l’idée que la régénération ne peut pas être un acte unilatéral — elle est par nature relationnelle, distribuée et émergente.
Sur la dimension humaine et de leadership. Hahn & Tampe mentionnent le leadership (tolérance à l’ambiguïté, climat de réflexivité) dans leur discussion mais ne l’intègrent pas comme critère constitutif. Le white paper HEC en fait un attribut à part entière (Attribut 3 : Élévation du potentiel humain), avec des sous-dimensions spécifiques sur le leadership développemental et l’adaptabilité intrinsèque. Cette différence ouvre un espace conceptuel majeur : la question de savoir si la dimension humaine est un levier de la régénération (position Hahn & Tampe) ou une composante constitutive du vivant à régénérer — question à laquelle l’approche Regenesis apporte une réponse tranchée. Nous Sommes Vivants tranche : c’est une condition. La transformation des modèles mentaux précède celle des modèles économiques (section 6).
Sur la gouvernance et le design d’entreprise. Hahn & Tampe traitent la gouvernance comme un facteur contextuel. Le white paper HEC en fait un attribut constitutif (Attribut 6). Les cas de Patagonia (Terre comme actionnaire via le Purpose Trust Holdfast) et de Lush (Employee Benefit Trust) incarnent cette dimension. Ce déplacement signifie que la gouvernance n’est pas une condition de contexte mais une condition de possibilité de la montée en capacité régénérative. Sans architecture de propriété et de financement compatible, aucune intention ne se traduit en décisions structurantes — et c’est souvent le verrou le plus résistant.
Sur la catégorisation des modèles. Hahn & Tampe proposent des stratégies abstraites applicables à tout secteur. Le white paper HEC propose des archétypes concrets différenciés par leur niveau d’intervention (site → organisation → chaîne de valeur → secteur → système), par leur ancrage (place-sourced vs. sector-transforming), et par leur logique d’action. Cette granularité offre une opérationnalisation que Hahn & Tampe appelaient de leurs vœux dans leur agenda de recherche.
Ces différenciations convergent vers une même lacune : aucune des deux publications ne fournit d’instrument permettant à une organisation de se situer concrètement sur le continuum qu’elles décrivent, ni de repérer les dissonances entre son intention affichée et sa réalité décisionnelle. La littérature académique pose le « vers quoi » (outside-in, santé des systèmes socio-écologiques, co-évolution) mais pas le « comment y aller depuis là où nous sommes ». En l’absence d’instrument opérationnel, le risque de greenwashing régénératif identifié par les chercheurs de Maastricht et relayé par les acteurs de l’économie circulaire devient structurel. Le rapport Mesurer son impact vers une économie à visée régénérative (Impact Tank, avril 2025) arrive au même constat : malgré cinquante initiatives prometteuses recensées, le référentiel proposé reste, de l’aveu même de son contributeur Christophe Sempels, « trop superficiel sur la transformation et le pilotage des modèles économiques » et « ne dit rien des postures et des systèmes de pensée à renouveler ».
Tableau 5 — Cinq lacunes convergentes des cadres académiques
5 lacunes | 0 diagnostic existant | 0 méthode de transformation | 0 preuve France |
Plus précisément, cinq absences structurelles se dégagent :
Absence d’instrument diagnostic. Les deux cadres décrivent des attributs et des stratégies mais ne proposent pas de questionnaire, d’outil d’auto-évaluation ou de grille de positionnement que des dirigeants pourraient utiliser pour situer leur organisation. Le white paper HEC évalue ses cas d’étude selon l’échelle Exploit → Enhance, mais cette évaluation est réalisée par les chercheuses, pas par les organisations elles-mêmes. La question de l’auto-diagnostic — comment une entreprise peut-elle se situer sans intervention experte extérieure — reste entière.
Absence de méthodologie de transformation intérieure. Les deux publications décrivent le changement de paradigme nécessaire (du mécaniste au vivant) sans proposer de processus pour accompagner ce changement chez les personnes qui doivent le porter. Hahn & Tampe mentionnent la « tolérance à l’ambiguïté ». Le white paper HEC parle de « leadership développemental ». Mais aucun ne fournit de protocole pour développer concrètement ces capacités chez des dirigeants formés au management classique. L’écart entre « il faudrait un leadership développemental » et « voici comment on le développe » est béant.
Absence de preuve empirique sectorielle en France. Le white paper HEC inclut de nombreuses organisations françaises (la moitié de l’échantillon), mais ses exemples principaux par archétype sont souvent internationaux (Patagonia, Lush, Guayakí, Comfama, Savory Institute). Surtout, aucun cas ne formalise le lien entre pratiques régénératives et performance économique dans le contexte industriel, réglementaire et culturel français — avec ses spécificités CSRD, ses filières agricoles, sa tradition de service public, ses tensions sur le Made in France.
Absence d’articulation entre les niveaux du continuum. Les deux cadres décrivent des niveaux de maturité mais pas les mécanismes de passage de l’un à l’autre. Comment passe-t-on concrètement de Restore à Preserve ? Quels sont les verrous organisationnels, culturels ou économiques qui bloquent la montée ? Quels sont les signaux faibles qui indiquent qu’un seuil est franchi ? La littérature décrit la carte mais pas les sentiers.
Absence d’opérationnalisation de la dimension vivante. Les deux cadres affirment que les objectifs doivent être « ancrés dans les systèmes » socio-écologiques. Mais comment une entreprise évalue-t-elle concrètement la santé du système socio-écologique dont elle fait partie ? Comment traduit-elle les dynamiques du vivant — cycles de régénération des sols, biodiversité fonctionnelle, résilience communautaire — en critères de décision opérationnels ? Cette traduction entre science des systèmes vivants et stratégie d’entreprise est le cœur du défi. Avant d’y répondre par la pratique (section 3), une validation scientifique indépendante vient confirmer que la progression durabilité → résilience → régénération n’est pas seulement un cadre conceptuel — c’est une réalité des systèmes vivants.
Cette section clarifie une confusion fréquente : l’amalgame entre business models durables, circulaires et régénératifs. Elle s’appuie principalement sur la revue systématique de Konietzko, Das & Bocken (2023, synthèse sur le site Nous Sommes Vivants), complétée par les cadres de soutenabilité forte (Skene 2022, Haldane & Clay / RSA 2023).
L’économie du Donut (Raworth, 2017) et l’économie circulaire partagent un diagnostic avec l’économie régénérative — le modèle économique actuel dépasse les capacités de la biosphère — mais divergent fondamentalement dans leur logique d’action.
L’économie du Donut opère selon une logique de limites : ne pas dépasser le plafond écologique (limites planétaires), ne pas tomber sous le plancher social (besoins fondamentaux). L’objectif est de rester dans « l’espace sûr et juste ». Raworth utilise le mot « régénérer » dans son sixième principe (Create to Regenerate), mais son objectif reste de restaurer et de prospérer en équilibre — pas de renforcer la capacité du vivant à évoluer. C’est une logique de seuils, pas de contribution.
Ces deux approches — le Donut comme l’économie circulaire — partagent un angle mort plus profond. Elles raisonnent sur des écosystèmes non habités : des flux de matières à boucler, des limites planétaires à ne pas franchir, des « services écosystémiques » à préserver. Le rapport aux humains reste celui de l’inspiration — le biomimétisme, les boucles fermées calquées sur les cycles naturels — ou de la protection : ne pas dépasser, ne pas dégrader. Les humains sont à côté de la nature, pas dedans. La régénération pose un rapport fondamentalement différent : les communautés humaines, les organisations, les relations territoriales sont des composantes du vivant. La santé d’un écosystème ne se mesure pas indépendamment des humains qui l’habitent — et la capacité du vivant à se renouveler inclut la capacité des humains à coopérer, à percevoir, à transformer leurs rapports au lieu.
L’économie régénérative opère selon une logique de contribution : renforcer activement les capacités du vivant — humain et non humain — à s’auto-organiser et à évoluer. L’objectif n’est pas de rester dans un espace défini mais de créer les conditions pour que cet espace s’élargisse. Comme le formalisent Konietzko, Das & Bocken (2023) dans Sustainable Production and Consumption : les business models régénératifs se concentrent sur la santé planétaire et le bien-être sociétal, et visent un impact net positif sur l’ensemble des parties prenantes — incluant la nature. Cette distinction est nette : le Donut cherche l’équilibre dans les limites ; la régénération, la montée en capacité au-delà des limites.
Cette distinction n’est pas une nuance rhétorique. Konietzko, Das & Bocken l’établissent à partir d’une revue systématique de la littérature sur les business models — durables, circulaires et régénératifs. Leur constat est que ces trois approches ne sont pas des degrés successifs d’une même logique mais des paradigmes distincts. Le business model durable vise l’efficience et la réduction d’impacts au sein du modèle existant. Le business model circulaire vise la fermeture des boucles de matière et d’énergie — il repense les flux mais reste centré sur les ressources, pas sur le vivant. Le business model régénératif exige un changement de référentiel : co-évolution avec les systèmes socio-écologiques, ancrage territorial, vision systémique intégrant la dimension humaine. C’est la seule source académique qui pose formellement que le régénératif est un paradigme différent du durable et du circulaire — pas un degré de plus sur la même échelle.
La matrice de Sarkar, Foglia & Kotler (2021) rend cette distinction immédiatement visible en croisant deux axes : la valeur organisationnelle (rentabilité, viabilité de l’activité) et la valeur communautaire (contribution au vivant et aux territoires). Quatre quadrants émergent :
Tableau 6 — Tensions organisationnelles dans le business régénératif
| Valeur organisationnelle forte | Valeur organisationnelle faible | |
|---|---|---|
| Valeur communautaire forte | RÉGÉNÉRATIF Rentabilité ET contribution au vivant. Triple profitabilité. Spirales ascendantes. → N4 du Capacity Score | CHARITY * Compenser, réparer, restaurer… sans modèle économique viable. Bonne intention, pas de pérennité. → N3 sans levier Innovation |
| Valeur communautaire faible | EXTRACTIF Rentabilité sans contribution. Prédation des ressources naturelles et humaines. → N1-N2 du Capacity Score | DÉGÉNÉRATIF Ni rentable ni contributif. Destruction de valeur sur les deux axes. → En deçà de N1 |
| Regenesis Reed (impacts) & Sanford (postures) | Regenerative / Evolve Inherent Potential = Régénératif · Restorative / Do Good = Charity · Green → Sustainable / Arrest Disorder = Extractif → point neutre · Conventional → Degenerating / Extract Value = Dégénératif | |
D’après Sarkar, Foglia & Kotler, « Regeneration — The Organizational Perspective », 2021. Ligne du bas : correspondance avec le cadre Regenesis (trajectoire Reed & paradigmes Sanford). * « Compenser, réparer, restaurer… gérer — sans se placer du côté des potentiels émergents. » Les quatre quadrants correspondent aux quatre imaginaires de la Fresque des Imaginaires (section 6.2).
Le quadrant Charity est la clé de lecture la plus utile. C’est exactement le piège du N3 mal positionné : une entreprise qui restaure, compense, répare — avec sincérité — mais sans modèle économique viable adossé à cette contribution. La RSE classique opère largement dans ce quadrant. Le développement durable, comme le notent les auteurs, « agit comme une forme de compensation des impacts négatifs ». Le quadrant Régénératif exige les deux axes simultanément : la viabilité économique de l’activité ET la contribution active au vivant. C’est la triple profitabilité — et c’est pourquoi l’Innovation est le levier pivot du Capacity Score : sans produit ou service qui crée de la valeur économique à partir de la contribution au vivant, on reste dans Charity.
Cette distinction se prolonge dans la manière de concevoir la performance. La triple bottom line (Elkington, 1997) propose d’équilibrer les dimensions économique, sociale et environnementale — ce qui ouvre la porte aux arbitrages. La soutenabilité forte, telle que la décrit Skene (2022) dans Frontiers in Sustainability, inverse cette logique : l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l’environnement naturel. Il n’y a pas d’arbitrage possible entre ces niveaux — l’intégrité écologique est un prérequis, pas une variable d’ajustement. C’est le modèle des cercles concentriques que les Sigma Guidelines (2003) avaient déjà formalisé.
La régénération pousse cette logique un cran plus loin. Elle ne cherche pas le compromis entre trois capitaux, mais leur renforcement simultané et synergique. Comme le montrent Haldane & Clay (RSA, 2023), la signification de « capital » doit être élargie — capital humain, capital social, capital naturel — et ces formes de capital ne sont pas des lignes comptables à équilibrer mais des capacités vivantes à cultiver. En agriculture régénérative, la construction de la santé des sols (capital naturel) produit une nourriture plus nutritive (capital humain), crée des communautés agricoles plus résilientes (capital social) et génère une meilleure profitabilité à long terme (capital financier). Ce n’est pas un arbitrage — c’est une spirale ascendante appliquée aux capitaux.
La régénération ne cherche pas le compromis ou l’équilibre entre les capitaux naturels, sociaux et économiques. Elle vise leur contribution simultanée et synergique — ce qui suppose que l’activité économique soit enchâssée dans le vivant, pas l’inverse.
— Synthèse Konietzko et al. 2023, Skene 2022, Haldane & Clay 2023
Ce débat est constitutif du champ. La régénération est un concept essentiellement contesté au sens de Gallie (1956) — un terme dont la signification fait l’objet de débats légitimes et irréductibles entre acteurs qui l’utilisent pourtant tous de bonne foi. Durable, circulaire, régénératif : la distinction n’est pas sémantique mais paradigmatique. Le risque identifié par Acquier (2024) est celui de l’obsolescence par absorption : le développement durable a suivi ce cycle — récupéré, vidé de son contenu, remplacé. La régénération est exposée au même risque si elle n’est pas instrumentée avec rigueur. C’est pourquoi les outils opérationnels présentés dans les sections 5 à 7 — Capacity Score, RegenBMC, fresques, modélisation de trajectoires — ne sont pas des compléments au cadre théorique : ils sont la condition de sa survie.
La section précédente a identifié cinq lacunes dans les cadres académiques — dont l’absence d’une progression explicite entre durabilité et régénération. L’article publié en 2025 dans Ambio par Joern Fischer, Steffen Farny, Manuel Pacheco-Romero (Leuphana University) et Carl Folke (Stockholm Resilience Centre) éclaire cette lacune en posant les bases d’une complémentarité scientifique entre résilience et régénération — et y ajoute deux apports majeurs : le concept de « piège de la résilience » et la dynamique des spirales ascendantes.
Fischer et al. (2025) montrent que résilience et régénération sont deux méta-concepts complémentaires au sein de la science de la durabilité, et que leur combinaison peut guider la gouvernance des systèmes socio-écologiques. Nous Sommes Vivants en tire une progression en trois logiques d’action :
La Durabilité (Sustainability) = « Faire moins de mal ». C’est l’approche dominante, concentrée sur l’efficience, la réduction des dommages et le maintien du statu quo. Elle est souvent linéaire et ne prend pas en compte les points de bascule des écosystèmes. Les auteurs notent que la durabilité, telle qu’elle est pratiquée depuis le rapport Brundtland (1987), repose implicitement sur l’hypothèse que les systèmes naturels sont stables et que les dommages sont réversibles — une hypothèse que la science des systèmes complexes a largement invalidée.
La Résilience (Resilience) = « Persister et s’adapter ». Elle définit la capacité d’un système à absorber les chocs sans changer de nature. Mais les auteurs soulignent qu’on peut être « résilient dans la dégradation » — survivre dans un monde appauvri, ce qui n’est pas l’objectif. La résilience, sans orientation vers la régénération, peut devenir un piège : elle peut maintenir des systèmes socio-écologiques dans des états dégradés mais stables, rendant la transformation plus difficile encore. C’est ce que la théorie de la panarchie décrit comme le « piège de la rigidité ».
La Régénération (Regeneration) = « Renouveler et contribuer positivement ». Elle est définie par Fischer et al. comme la promotion de relations mutuellement bénéfiques entre humains et entités non humaines (more-than-human entities), dans une dynamique orientée vers le futur, ancrée dans un lieu et visant des contributions nettes positives (net-positive). Nous Sommes Vivants traduit cela comme la contribution active des humains au renforcement de la capacité du vivant à s’auto-organiser et à évoluer. Les humains ne sont plus les gestionnaires d’un « capital naturel » à préserver, mais des participants actifs à un processus évolutif dont ils font partie.
L’article est mené par Joern Fischer (Leuphana University), spécialiste des systèmes socio-écologiques, avec Steffen Farny et Manuel Pacheco-Romero. Le dernier auteur, Carl Folke, est le cofondateur du Stockholm Resilience Centre — l’institution qui a formalisé les limites planétaires et qui porte la pensée en résilience depuis deux décennies. Que Folke cosigne un article affirmant que la résilience seule ne suffit pas, et que la régénération en est le complément nécessaire, donne à cette complémentarité une autorité scientifique particulière : elle vient de l’intérieur même du champ de la résilience.
L’apport central repris par Fischer et al. (2025) est le concept de spirales ascendantes (upward spirals), formalisé dans Fischer et al. (2024, Nature Sustainability) — les boucles de rétroaction positive par lesquelles des pratiques régénératives renforcent progressivement les systèmes socio-écologiques, qui à leur tour renforcent la résilience du système. L’agroforesterie engendre un stockage de carbone qui améliore la rétention d’eau, qui stimule la biodiversité, qui génère de meilleurs rendements. Une fois l’élan engagé (regenerative momentum), l’effort nécessaire diminue : la dynamique devient partiellement auto-entretenue.
Le concept de spirales ascendantes éclaire ce que signifie concrètement la montée en capacité : ce n’est pas un processus linéaire d’amélioration continue, mais une dynamique auto-renforçante où chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. La capacité du vivant n’est pas un stock qu’on remplit — c’est un potentiel qui se déploie dès que les conditions le permettent. Cette dynamique est exactement ce que l’approche Regenesis décrit comme le passage du « design technique » au « design par les systèmes vivants » : on cesse de pousser le système de l’extérieur pour travailler avec les forces internes qui le font vivre.
Fischer et al. (2025) s’appuient sur le modèle de la panarchie — le cadre théorique développé par Holling, Gunderson et leurs collègues — pour identifier quand la régénération devient possible. Tout système vivant — forêt, économie locale, filière agricole — traverse un cycle de quatre phases : croissance (exploitation des ressources disponibles), conservation (accumulation et rigidification), libération (crise, effondrement des structures rigides) et réorganisation (émergence de nouvelles configurations).
La phase de réorganisation est le moment critique. C’est la fenêtre où le système est à la fois vulnérable et ouvert — où les anciennes structures rigides se sont effondrées sans que les nouvelles ne soient encore figées. Deux trajectoires sont alors possibles : reconstruire à l’identique un modèle obsolète (ce que Fischer et al. appellent le « piège de la rigidité » (lock-in)), ou orienter le système vers une trajectoire de santé supérieure. L’approche régénérative est l’outil stratégique de cette seconde option.
Ce cadre temporel est décisif pour le monde économique. Les polycrises actuelles — climatiques, géopolitiques, sociales — ne sont pas des accidents dans un système par ailleurs stable. Elles sont les signes d’une phase de libération à l’échelle des systèmes socio-écologiques. La question n’est pas si les modèles vont se reconfigurer, mais vers quoi : vers une résilience de survie dans un monde dégradé, ou vers une montée en capacité du vivant. C’est exactement la bifurcation que décrit la tripartition durabilité → résilience → régénération.
Le modèle de la panarchie ajoute une dimension supplémentaire : les échelles sont imbriquées. Un jardin régénératif en ville contribue aux corridors de pollinisation, au cycle de l’eau et au refroidissement urbain. Une filière agricole régénérative renforce la santé des sols qui stabilise le bassin versant qui sécurise l’approvisionnement en eau d’une agglomération. Les spirales ascendantes ne fonctionnent pas seulement dans un système — elles se propagent entre les échelles.
FOLKE ET AL. — 7 PRINCIPES
Diversité, connectivité, variables lentes, rétroactions, modèles mentaux, polycentricité, apprentissage — sept principes pour une intendance proactive de la biosphère.
Les auteurs ne sont pas naïfs. Si la complémentarité résilience-régénération est scientifiquement fondée, la transformation n’est pas spontanée. À partir du corpus de Folke (notamment Our Future in the Anthropocene Biosphere, Ambio, 2021) et des observations de Fischer et al. (2025) sur l’élan dégénératif (degenerative momentum) et les pièges systémiques (lock-in), Nous Sommes Vivants identifie trois catégories de freins qui expliquent pourquoi les stratégies de restauration et d’adaptation tendent à écraser la régénération.
Freins économiques : l’invisibilité du vivant. Le système économique actuel comptabilise l’extraction comme une création de valeur et ignore la dégradation comme une perte de capital. Les marchés valorisent ce qui est prélevé (le bois, le minerai, le poisson) mais ne donnent aucun prix au soin (la régénération des sols, la pollinisation, la purification de l’eau). Les subventions massives à l’agriculture industrielle et aux énergies carbonées créent un avantage compétitif artificiel pour les modèles dégénératifs, rendant les solutions régénératives « trop chères » par comparaison. Le court-termisme financier — la recherche de rendements trimestriels — est structurellement incompatible avec les temps biologiques de la régénération, qui se mesurent en décennies.
Freins politiques : l’inertie des institutions. Les structures de gouvernance héritées de l’ère industrielle gèrent l’eau, le climat, l’agriculture et la santé de manière séparée, alors que la régénération exige une approche intégrée. Une décision politique dans un secteur peut annuler les efforts régénératifs d’un autre. Les secteurs polluants bénéficient de lobbys puissants qui maintiennent les cadres réglementaires en leur faveur. Et le passage de la résilience à la régénération demande un courage politique pour accepter une phase de déséquilibre temporaire — la phase de réorganisation de la panarchie — que les institutions tendent à éviter.
Freins psychologiques : la crise de la déconnexion. C’est le frein le plus profond. Le corpus de Folke (2021) décrit une rupture du lien entre l’espèce humaine et sa base de vie. L’« amnésie environnementale » (Shifting Baseline Syndrome) fait que chaque génération naît dans un monde plus dégradé et accepte cet état comme la normale — ce qui réduit la motivation à régénérer, puisqu’on oublie ce qu’était un écosystème en pleine santé. L’urbanisation massive a créé une distance physique avec les cycles naturels. Et face à l’ampleur de la crise, beaucoup tombent dans l’éco-anxiété ou le déni. Fischer et al. (2025) soutiennent que la régénération est le remède à cette impuissance : en insistant sur l’agence humaine et les relations mutuelles avec les entités non humaines, on restaure non seulement les systèmes socio-écologiques mais aussi le sentiment d’utilité et d’appartenance.
Ces freins ne sont pas des obstacles marginaux. Ils expliquent pourquoi, dans la pratique, la plupart des organisations s’arrêtent à la restauration — même lorsqu’elles utilisent le vocabulaire de la régénération. Lever ces freins ne se fera pas par des ajustements incrémentaux. Il faut un changement de paradigme où la santé de la biosphère devienne la condition de toute activité économique — ce que le corpus de Folke appelle le passage de l’exploitation à l’intendance proactive (biosphere stewardship).
Limiter et Réduire correspondent à la logique de la durabilité classique : diminuer les pressions exercées sur les milieux vivants. C’est le socle de responsabilité. Sans cette base, rien n’est possible. La CSRD en est l’instrument de lisibilité.
Restaurer correspond à la résilience au sens fort : renforcer la capacité du système à traverser des perturbations majeures en se réorganisant. La robustesse biologique, telle que décrite par Olivier Hamant dans Antidote au culte de la performance, est la capacité à durer grâce à la diversité, la redondance et la non-optimisation. Restaurer est un aboutissement stratégique légitime pour beaucoup d’activités — pas un échec.
Mais la distinction entre Restaurer et Régénérer ne porte pas sur le degré d’ambition. Elle porte sur la question posée — et donc sur ce que l’on sert. Le récit de Restaurer est : « comment assurer la robustesse de l’activité de mon entreprise dans des écosystèmes instables ? » Le référentiel reste l’entreprise — même si les moyens mobilisés sont écosystémiques. La robustesse sert l’entreprise. Le récit de Régénérer opère une bascule de finalité : « quelles capacités gagnées — biodiversité, bien-être, relations, territoire — nous permettent de tenir nos trajectoires économiques ? » Le référentiel est la capacité du vivant — l’activité économique se subordonne à cette capacité, pas l’inverse.
Comme le pose l’analyse de la balance of nature, l’équilibre est celui de la nature dont l’économie dépend — pas un état au seul service de la robustesse des activités économiques. La distinction est structurante : la robustesse renforce la capacité à tenir dans un monde instable en renonçant à l’optimisation ; la régénération va plus loin — non seulement tenir, mais atteindre simultanément ses objectifs économiques, environnementaux et sociaux en renforçant durablement les capacités du vivant. C’est une bascule permettant de réussir tous ensemble, sans exclusion, via l’activité économique ancrée dans ses territoires.
Régénérer correspond à l’intendance proactive du corpus de Folke et au concept de régénération de Fischer et al. : la promotion active de relations mutuelles entre humains et entités non humaines, dans une dynamique orientée vers le futur. Nous Sommes Vivants traduit cela comme la contribution active des humains au renforcement de la capacité du vivant à s’auto-organiser et à évoluer. Elle commence quand la question n’est plus « comment tenir ? » mais « comment contribuer activement à la vitalité du vivant pour que tenir ait encore un sens ? ». C’est le moment du retournement de finalité. Les spirales ascendantes deviennent alors le mécanisme central : chaque renforcement du vivant crée les conditions de la triple profitabilité, qui permet de renforcer davantage le vivant.
Cette articulation a une conséquence pratique importante. Elle reconnaît que chaque logique d’action a sa valeur propre — limiter les dégâts est déjà un acte responsable, restaurer un écosystème dégradé est un accomplissement réel. Le passage d’une logique à l’autre n’est ni linéaire ni obligatoire, et la trajectoire d’une organisation n’est pas un escalier mais une configuration mouvante : on peut avoir progressé loin sur certaines dimensions et rester en retrait sur d’autres. C’est cette hétérogénéité qui est informative — pas une note globale.
Le risque principal est de nommer « régénération » ce qui relève de la robustesse. Une entreprise qui sécurise ses approvisionnements par des contrats longs, diversifie ses fournisseurs, réduit sa dépendance aux intrants synthétiques et améliore les conditions de travail fait un travail précieux — c’est de la robustesse au sens de Hamant, du Restaurer (N3) au sens du Capacity Score. Mais tant que la question reste « comment assurer la robustesse de l’activité de mon entreprise dans un monde instable ? », le référentiel est l’entreprise, pas le vivant. La régénération (N4) opère une bascule de finalité : le référentiel devient la capacité du vivant — « quelles capacités gagnées — biodiversité, santé des sols, vitalité humaine, relations territoriales — nous permettent de tenir nos trajectoires économiques ? ». L’activité économique se subordonne au vivant, pas l’inverse. Comme le précise Nous Sommes Vivants dans sa définition de la régénération du vivant : la restauration opère en logique de stocks et de ressources (rétablir un niveau, corriger un écart) ; la régénération opère en logique de capacités et de potentiel (renforcer l’aptitude du vivant à exister, se relier, se transformer et durer). Beaucoup d’entreprises pionnières se situent légitimement en N3 avec une visée régénérative — ce qui est une trajectoire, pas un échec. Le Capacity Score rend cette distinction visible plutôt que de la masquer sous un label unique.
CRITÈRE DE DÉMARCATION — ROBUSTESSE vs RÉGÉNÉRATION
La robustesse (Hamant) et la résilience (Holling) partagent une question : « comment tenir ? ». La régénération (Reed, Fischer et al.) pose une question différente : « comment contribuer activement à ce que le vivant déploie son potentiel propre ? ». Tant que le référentiel reste la robustesse de l’activité de l’entreprise — même par des moyens écosystémiques — on est dans Restaurer. On entre dans Régénérer quand s’opère une bascule de finalité : le référentiel devient la capacité du vivant, et l’activité économique s’y subordonne. Fischer et al. (2025) formalisent cette démarcation : la régénération se définit par des contributions nettes positives (net-positive contributions) et des relations mutuellement bénéfiques avec les entités non humaines (more-than-human entities) — pas par la seule robustesse de l’activité face aux perturbations.
Cette progression scientifiquement validée pose une question : qui l’avait anticipée, et avec quels outils pratiques ? La réponse vient d’une tradition de praticiens — architectes, designers, spécialistes des systèmes vivants — qui avait formalisé cette logique trois décennies avant Fischer et al..
Ce tableau est une lecture Nous Sommes Vivants de l’article « Resilience and regeneration for a world in crisis » (Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke, Ambio, 2025). L’article original présente résilience et régénération comme deux méta-concepts complémentaires (Table 1 de l’article, deux colonnes) — pas comme trois stades séquentiels. La tripartition durabilité → résilience → régénération est une organisation propre à Nous Sommes Vivants, qui intègre également des éléments du corpus plus large de Folke (notamment Our Future in the Anthropocene Biosphere, Ambio, 2021) et de Fischer et al. (« Mainstreaming regenerative dynamics for sustainability », Nature Sustainability, 2024). Les cellules marquées d’un ⊕ signalent une interprétation ou extension Nous Sommes Vivants au-delà du texte source.
Tableau 7 — Durabilité, résilience et régénération : lecture Nous Sommes Vivants du cadre Fischer et al.
| Concept | DURABILITÉ « Faire moins de mal » |
RÉSILIENCE « Persister, s’adapter, se transformer » |
RÉGÉNÉRATION « Renouveler et contribuer positivement » |
|---|---|---|---|
| Finalité Fischer et al. 2025 | Réduire les pressions anthropiques. Rester dans les limites planétaires. Logique de seuils (planetary boundaries) | Maintenir la capacité du système à absorber les chocs et à se réorganiser. Propriété systémique, pas un objectif en soi | Favoriser des relations mutuellement bénéfiques entre humains et entités non humaines (more-than-human entities). Contributions nettes positives (net-positive), ancrées dans un lieu |
| Spirales Fischer et al. 2024 + 2025 | Spirales descendantes : rétroactions où la dégradation accélère la dégradation. Transgression des limites planétaires, polycrise (Søgaard Jørgensen et al. 2024) | Seuils critiques : la résilience identifie les tipping points et les régimes shifts. Mais la résilience de systèmes dégradés peut devenir un piège (lock-in) | Spirales ascendantes (upward spirals) : dynamiques partiellement auto-entretenues où chaque renforcement crée les conditions du suivant. L’élan régénératif (regenerative momentum) réduit l’effort nécessaire au fil du temps |
| Panarchie Holling 2001, repris par Fischer et al. 2025 | Croissance → Conservation : accumulation de ressources, efficience croissante, rigidité progressive. Le système « tient » mais perd en adaptabilité | Libération (release) : le piège de la rigidité se rompt. Crise, destruction créatrice. Le système ne peut plus absorber de perturbation supplémentaire | Réorganisation : fenêtre critique où le renouvellement est possible. L’innovation émerge, les nouvelles configurations se testent. Phase où les dynamiques régénératives peuvent s’installer |
| Sept principes combinés Fischer et al. 2025, Fig. 3 | ⊕ Peu mobilisés dans la durabilité classique, qui ne mobilise que la gestion des seuils sans penser les relations ni l’auto-organisation | 3 principes issus de la résilience : cycles de renouvellement multi-échelles (panarchie), régimes shifts et états alternatifs, limites planétaires | 4 principes issus de la régénération : contributions nettes positives, relations mutuelles humain–non-humain, spirales ascendantes inter-domaines, agence humaine et orientation vers le futur |
| Freins systémiques Folke et al. 2021 + Fischer et al. 2025 + lecture Nous Sommes Vivants | Frein économique : invisibilité de la biosphère dans les modèles comptables, subventions au dégénératif, extraction comptée comme création de valeur ⊕ | Frein politique : inertie institutionnelle, silos sectoriels hérités, lobbying des secteurs polluants, évitement de la phase de réorganisation ⊕ | Frein psychologique : amnésie environnementale (shifting baseline), déconnexion de la biosphère, crise de sens. La régénération restaure l’agence humaine |
| Relation humain–biosphère Fischer et al. 2025 + lecture Nous Sommes Vivants | ⊕ Humains à côté de la biosphère. Gestion des impacts. Les systèmes socio-écologiques sont un contexte externe | Humains dans les systèmes socio-écologiques. Interdépendances reconnues, mais la résilience peut maintenir des états dégradés stables | Humains composantes de la biosphère. Intendance proactive (biosphere stewardship). Relations mutuelles avec les entités non humaines. Co-évolution explicite |
| Gouvernance Folke et al. 2005 + Fischer et al. 2025 | ⊕ Gouvernance sectorielle et hiérarchique. Conformité aux normes | Polycentricité : coordination multi-niveaux par des acteurs multiples et partiellement interconnectés (Ostrom 1990) | Agence locale et poly-opportunities : les synergies régénératives entre domaines (santé, environnement, économie, éducation) deviennent des objectifs politiques explicites |
Lecture Nous Sommes Vivants du cadre Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke (Ambio, 2025), complétée par Folke et al. (Ambio, 2021) et Fischer et al. (Nature Sustainability, 2024). ⊕ = interprétation ou extension Nous Sommes Vivants au-delà du texte source. L’article original (Table 1) compare résilience et régénération sur deux colonnes comme méta-concepts complémentaires ; la colonne « Durabilité » et la distribution des freins systémiques sont des ajouts de lecture Nous Sommes Vivants. La contribution majeure est le concept de spirales ascendantes (Fischer et al. 2024) : la régénération n’est pas un état mais une dynamique partiellement auto-entretenue.
Ce principe ne naît pas dans le management. Il naît dans la pratique. Régénérer, comme le formule un praticien de Regenesis, c’est se recréer soi-même — avoir la capacité de continuer sa propre évolution.
Comme le posent les praticiens du Regenesis Institute : « Seuls les êtres vivants se régénèrent. Les machines ne se régénèrent pas. » Une entreprise, un processus industriel, un bâtiment ne possèdent pas cette capacité d’auto-renouvellement. Ce que l’entreprise peut faire — et c’est déjà considérable — c’est la cultiver : renforcer activement le potentiel des êtres vivants qui partagent son territoire — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines — à se développer et à évoluer par eux-mêmes.
Mais cultiver cette capacité suppose d’abord de la voir. Et la voir suppose un changement de regard — une transformation de la posture depuis laquelle on agit. Ce n’est pas une question de techniques ou de méthodes : c’est une question de relation. Quelle relation entretient-on avec les êtres vivants d’un territoire ? Les voit-on comme des ressources à gérer, des risques à couvrir, des contraintes à contourner — ou comme des êtres dont on peut renforcer la capacité propre à évoluer ? C’est de cette question — une question de regard et de relation — que sont nés les corpus que cette section explore.
L’agriculture. Les savoirs indigènes constituent le fondement premier : des générations d’agriculteurs ont appris à travailler avec la capacité des sols à se régénérer par eux-mêmes, plutôt que de la forcer ou de la contourner. George Washington Carver expérimente les engrais verts dès la fin du XIXe siècle — non pour ajouter de la fertilité de l’extérieur, mais pour activer les processus vivants déjà présents dans le sol : les bactéries fixatrices d’azote, les mycorhizes, la faune du sol qui transforme la matière organique. Le terme « agriculture régénérative » apparaît en 1979 sous la plume de Medard Gabel, et c’est Robert Rodale qui en donne la première définition rigoureuse en 1983 : une agriculture qui accroît simultanément la productivité et la base biologique des sols, avec un impact environnemental minimal et une contribution sociale croissante. Le mot clé est simultanément — Rodale ne pose pas la productivité et la santé biologique comme deux objectifs à arbitrer. Il pose leur renforcement mutuel comme le signe même qu’une agriculture est régénérative. Si l’un se fait au détriment de l’autre, quelque chose ne régénère pas — quelque chose extrait.
L’architecture. C’est un architecte — Malcolm Wells — qui crée en 1969 le premier outil de mesure régénérative : une grille de 22 critères allant de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif), avec la nature sauvage comme référence absolue. C’est un collectif d’architectes, d’urbanistes et d’hydrogéologues — le Regenesis Group (1995) — qui formalise ensuite le cadre théorique complet du développement régénératif. Le passage de l’agriculture au territoire, puis du territoire à l’organisation, s’opère précisément par le design : non pas concevoir des objets ou des espaces, mais concevoir les conditions relationnelles — entre les humains, entre les humains et les êtres vivants non humains, entre les différentes parties d’un territoire — pour que la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines montent en capacité. Le design devient ainsi une pratique de cultivation plutôt qu’une pratique de construction.
Le tourisme. Le guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Reed & Holliday, Destination Canada, 2023) traduit l’approche Regenesis dans un secteur économique entier — et le choix du tourisme est lui-même révélateur. C’est le secteur où la tension entre exploitation et soin d’un territoire est la plus immédiatement visible : une destination peut se dégrader sous l’afflux de visiteurs, ou se renforcer si l’activité est conçue comme un soin du lieu et de ses habitants. Reed et Holliday posent la question dans toute sa radicalité : pouvons-nous exercer cette activité d’une manière qui permette au territoire et à ses habitants — humains et non humains — d’évoluer ? Cette question est fondamentalement différente de celle qui demande comment exploiter une destination de manière appropriée. Le rôle d’une destination n’est plus de « gérer » le tourisme — destination management — mais d’en être l’intendante — destination stewardship. L’intendance suppose que le lieu ne vous appartient pas. Vous en êtes responsable pour ceux qui l’habitent et pour ceux qui viendront après.
La filiation est donc : savoirs ancestraux → agriculture (Carver, Rodale) → architecture (Wells, Regenesis) → développement des organisations et conscience (Sanford, Ungard) → tourisme et organisations (Holliday, Destination Canada) → entreprise (Nous Sommes Vivants).
« La restauration vise le retour à un état antérieur. La régénération vise la promotion de la capacité d’auto-renouvellement des systèmes naturels. »
— Rodale, 1983 / Morseletto, 2020
Que signifie « cultiver la capacité du vivant » en pratique ? C’est la question à laquelle le Regenesis Group répond depuis 1995. Et sa réponse repose sur un déplacement fondamental que ses fondateurs formulent ainsi : un territoire n’est pas un site à aménager. C’est un ensemble d’êtres vivants en évolution — humains et non humains — dont les relations constituent la condition de leur vitalité respective. Ce déplacement peut sembler simple. Il est en réalité radical : il change l’objet de toute intervention, la question qu’on pose, le critère par lequel on juge si quelque chose fonctionne.
Ce que Regenesis appelle « système vivant » ne désigne pas un écosystème abstrait ni une métaphore organisationnelle. C’est l’ensemble indissociable d’un territoire, de la vie dans ses sols — bactéries, champignons mycorhiziens, vers de terre qui font que le sol n’est pas de la terre morte mais un milieu vivant capable de se renouveler —, de ses populations animales et végétales, de ses communautés humaines, de ses organisations et de son économie locale. Un tout caractérisé par trois propriétés : l’interdépendance entre ses parties, la capacité d’auto-organisation, et un potentiel latent que seuls les êtres humains qui l’habitent peuvent révéler — ou étouffer. Le travail de Regenesis ne consiste donc pas à concevoir des projets ou des espaces. Il consiste à concevoir les conditions relationnelles pour que ces êtres vivants montent en capacité — pour que leur vitalité, leur résilience et leur capacité à poursuivre leur propre évolution se renforcent.
Fondé par Pamela Mang, Ben Haggard et Bill Reed — architectes, urbanistes, hydrogéologues, spécialistes du design et de la dynamique des systèmes — le groupe a formalisé cette approche dans l’ouvrage de référence Regenerative Development and Design (Mang & Reed, 2012), traduit en français sous le titre Régénérer (Rue de l’échiquier, 2024). La thèse centrale est la suivante : les problèmes environnementaux et sociaux ne sont pas d’abord des problèmes techniques. Ils sont l’expression d’une fracture entre les humains et le vivant. Une fracture cognitive autant que pratique : nous avons cessé de voir les êtres vivants comme des êtres vivants. Nous voyons des ressources, des stocks, des contraintes, des actifs à valoriser. Nous voyons des problèmes à résoudre, des impacts à mesurer, des risques à couvrir. Mais nous ne voyons plus la vie dans les sols, la capacité d’une prairie à se reconstituer, la vitalité d’une communauté rurale qui tient dans le temps. Et ce qu’on ne voit pas, on ne peut pas le cultiver.
La réponse n’est donc pas dans l’optimisation des systèmes existants — ce serait rester dans la même vision du monde, avec de meilleurs outils. Elle est dans le développement des capacités humaines à percevoir les êtres vivants, à comprendre leur potentiel propre, et à agir de façon à ce que ce potentiel puisse se déployer. Mang & Reed formalisent cette exigence dans leur quatrième prémisse, que la section 3.4 développe.
Cette thèse distingue radicalement l’approche Regenesis des deux démarches qui la précèdent dans la trajectoire écologique. La durabilité cherche à réduire les dommages causés aux êtres vivants — c’est le paradigme dominant depuis Brundtland : moins d’extraction, moins d’émissions, moins d’impacts. Elle reste ancrée dans une vision instrumentale : la nature est une ressource dont on gère l’exploitation de façon plus responsable. La restauration cherche à réparer ce qui a été dégradé — remettre un écosystème dans un état antérieur, réhabiliter un sol épuisé, reconstituer une population d’espèces. Elle reconnaît la valeur intrinsèque du vivant, mais son mouvement est rétrospectif : elle vise un état passé, pas un potentiel futur. Le développement régénératif cherche quelque chose de différent en nature : renforcer la capacité des êtres vivants — humains et non humains — à évoluer vers des formes toujours plus intégrées et résilientes. Son mouvement est prospectif et intrinsèque : il ne s’agit pas de réparer ce qui a été perdu, mais de développer ce qui peut advenir. Ce n’est pas une différence de degré. C’est une différence de paradigme : on passe de la gestion d’impacts et de la réparation de dommages à la cultivation de capacités vivantes.
LA DISTINCTION FONDATRICE
Durabilité : réduire les dommages causés aux êtres vivants.
Restauration : réparer ce que les êtres vivants ont perdu.
Régénération : développer la capacité intrinsèque des êtres vivants à évoluer par eux-mêmes.
C’est aussi ce qui distingue Regenesis de la permaculture — une distinction que ses fondateurs ont eux-mêmes formulée, et qui éclaire quelque chose d’essentiel sur ce que signifie régénérer. Ils ont d’abord travaillé intensément dans la permaculture, avec des résultats visibles : des sites qui retrouvaient de la vitalité, des communautés qui se réorganisaient, des pratiques agricoles qui reconstituaient la vie dans les sols. Mais ils ont observé un phénomène systématique : une fois leurs projets achevés et leur équipe partie, l’entropie reprenait le dessus. Ce qui avait été créé se dégradait progressivement, parfois rapidement. Les pratiques étaient abandonnées. Les dynamiques collectives s’essoufflaient. Les sols qui avaient repris vie retournaient à leur état d’appauvrissement.
La raison, progressivement clarifiée, est au cœur de l’approche Regenesis : ils avaient créé des choses positives de l’extérieur, sans développer la capacité intrinsèque des êtres vivants présents — humains et non humains — à continuer leur propre évolution. L’intervention était bonne. Elle avait produit un résultat sans produire la force qui permet de maintenir et de dépasser ce résultat. C’est cette distinction — entre produire un résultat et cultiver une capacité — qui fonde l’ensemble de l’approche. Régénérer, ce n’est pas produire un résultat positif de l’extérieur. C’est développer la capacité intrinsèque des êtres vivants à poursuivre leur propre évolution — de sorte que l’activité humaine renforce cette capacité plutôt qu’elle ne s’y substitue.
Le théoricien des organisations Charles Krone — dont les travaux sur les systèmes vivants ont constitué l’une des bases fondatrices de Regenesis — formalise cette distinction dans un cadre à quatre niveaux de travail. Les deux premiers niveaux opèrent sur l’existence — ce qui est déjà manifesté : opérer (maintenir le fonctionnement) et maintenir (améliorer les performances). Les deux niveaux supérieurs opèrent sur le potentiel — ce qui pourrait advenir mais n’est pas encore manifesté : améliorer (introduire de nouvelles capacités) et régénérer (faire avancer le tout vers une expression plus complète de son potentiel). La thèse de Krone, reprise par Regenesis : les quatre niveaux sont nécessaires pour qu’un être vivant se maintienne dans un monde imbriqué, dynamique, complexe et en évolution — mais c’est le niveau régénératif qui guide et donne sens aux trois autres. Sans travail sur le potentiel, le travail sur l’existence s’épuise progressivement — il maintient sans développer, il optimise sans renouveler.
Ce changement de niveau — de l’existence vers le potentiel — exige une transformation de posture que Regenesis formule à travers la métaphore du jardinier. Joshua Ramo la pose ainsi : il faut passer du rôle d’« architecte d’un système qu’on contrôle et qu’on gère » à celui de « jardinier dans un écosystème vivant et changeant » — un jardinier qui cultive la croissance en fournissant l’environnement approprié, à la manière dont un jardinier le fait pour ses plantes. Ce n’est pas une métaphore de passivité. Un jardinier intervient en permanence — il observe, il taille, il arrose, il fertilise. Mais il ne fait pas pousser les plantes. Il cultive les conditions pour que les plantes, qui ont leur propre capacité de croissance, puissent l’exprimer pleinement. C’est exactement la relation que Regenesis cherche à établir entre l’activité humaine et les êtres vivants d’un territoire.
Ce qui rend cette distinction opérationnellement importante pour une entreprise : elle change radicalement ce qu’on cherche à produire. L’objectif n’est pas un état — des sols en meilleure santé, une communauté plus soudée, une filière plus robuste. L’objectif est une capacité — la capacité des sols à continuer à se régénérer par eux-mêmes, la capacité de la communauté à s’organiser face à de nouveaux défis, la capacité de la filière à innover et à évoluer. Un état se dégrade quand l’intervention cesse. Une capacité se renforce quand elle est exercée. C’est pourquoi Regenesis pose que la responsabilité d’un projet régénératif ne s’arrête pas à la livraison : elle inclut la mise en place, pendant le processus même de développement et de design, de ce qui est nécessaire pour assurer la capacité régénérative continue du projet et des êtres vivants qui l’habitent.
Que le premier outil de mesure régénérative soit né de l’architecture — pas du management, pas de l’écologie, pas de l’agronomie — est significatif. Un architecte part toujours d’une question concrète : qu’est-ce que cette construction fait au lieu où elle s’implante ? Quelle est sa relation avec ce qui l’entoure ? Malcolm Wells pose cette question plus radicalement que quiconque avant lui. En 1969, il conçoit une Grille d’Évaluation de la Régénération dont le principe fondateur est une inversion complète du référentiel habituel : ce n’est pas la performance technique du bâtiment qui compte, c’est sa contribution à la vitalité des êtres vivants qui l’entourent. Et le modèle de référence n’est pas le meilleur bâtiment construit à ce jour — c’est la nature sauvage.
Un écosystème naturel intact obtient le score maximal de la grille. Un bâtiment conventionnel obtient un score négatif. Cette asymétrie n’est pas un jugement moral sur la construction — c’est un constat fonctionnel : une forêt purifie l’air, crée du sol fertile, régule les cycles de l’eau, nourrit des populations animales et végétales, et se renouvelle continûment par elle-même. Un bâtiment ordinaire fait l’inverse sur presque tous ces points. La question posée par Wells n’est donc pas « ce bâtiment est-il durable ? » — c’est : « contribue-t-il à la vitalité des êtres vivants autant qu’une forêt le ferait à sa place ? » C’est une question que très peu d’architectes, et encore moins de managers, osaient poser en 1969. Elle reste radicale aujourd’hui.
La grille évalue 22 critères sur un continuum de –100 (dégénératif) à +100 (régénératif). Les critères sont organisés en deux dimensions. La dimension site (10 critères) mesure l’impact sur les êtres vivants non humains du lieu : de « Pollue l’air » à « Purifie l’air », de « Détruit le sol » à « Crée du sol fertile », de « Stérilise l’eau » à « Purifie l’eau », de « Détruit la faune et la flore » à « Crée des habitats ». La dimension bâtiment (12 critères) étend la mesure aux relations entre le bâtiment et les êtres humains qui l’habitent, incluant des critères que personne n’avait encore formalisés dans un outil de mesure : « Consomme des énergies non renouvelables → Produit de l’énergie renouvelable », « Isole ses occupants de la nature → Reconnecte ses occupants à la nature », et — le plus surprenant — « Est laid → Est beau ».
Ce dernier critère mérite qu’on s’y arrête. Pourquoi la beauté dans un outil de mesure régénérative ? Pour Wells, la beauté n’est pas un jugement esthétique subjectif. C’est un indicateur de justesse systémique — le signe que le rapport au vivant est cohérent. Un bâtiment qui détruit la vie dans les sols, imperméabilise les surfaces, bloque la lumière et isole ses occupants de tout contact avec les êtres vivants qui l’entourent ne peut pas être beau au sens où Wells l’entend : il manque de cohérence avec ce qui fait la vitalité d’un lieu. À l’inverse, un bâtiment qui s’intègre dans les cycles du vivant, qui crée des habitats, qui purifie l’eau et nourrit la vie dans ses sols tend naturellement vers quelque chose qu’on reconnaît comme beau — parce qu’il est en harmonie avec les patterns du lieu. C’est la même intuition que Christopher Alexander développera plus tard dans A Pattern Language : la beauté est le signe que les patterns d’un lieu sont en harmonie avec les patterns de la vie.
John Tillman Lyle — contemporain de Wells, dont les travaux sur le design régénératif ont influencé directement les fondateurs de Regenesis — explicite ce que la grille Wells implique sans le formuler complètement : « Le design durable consiste simplement à atteindre l’équilibre. Le design régénératif renouvelle les ressources de la Terre. » Cette formulation a été reprise et précisée par la Society of Building Science Educators (SBSE) lors de la révision de la grille en 1999. L’équilibre — le zéro sur la grille de Wells — n’est pas une victoire. C’est le point neutre entre dégénérer et régénérer. Cesser de dégrader n’est pas encore contribuer. Cette distinction, qui paraît simple une fois formulée, reste massivement ignorée dans les standards de construction verte et dans les référentiels RSE : le net zero comme ambition ultime, là où Wells et Lyle le posaient comme point de départ.
Ce que la grille Wells préfigure, c’est l’ensemble de la trajectoire que Regenesis va formaliser trente ans plus tard : du dégénératif (scores fortement négatifs), en passant par le durable (score zéro), la restauration (scores positifs partiels) jusqu’à la régénération (scores tendant vers +100). La nature sauvage — score maximal de la grille — reste hors de portée de toute construction humaine. Mais elle pose la direction. Non pas comme un idéal inaccessible qui découragerait l’action, mais comme une boussole permanente : dans quelle direction va cette décision ? Vers plus de vie dans les sols, plus d’habitats, plus de cycles vivants — ou dans l’autre sens ?
Le cadre Regenesis est synthétisé dans un schéma devenu emblématique : la Trajectory of Ecological Design (Bill Reed, © Regenesis Group), repris et traduit dans le guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Reed & Holliday, Destination Canada, 2023) sous le nom de « Spectre des visions du monde et des stratégies ». Ce diagramme représente un continuum qui va du dégénératif au régénératif en traversant plusieurs seuils. Ce n’est pas une taxonomie de comportements ni une échelle de performance. C’est une carte des visions du monde — des façons fondamentalement différentes de comprendre ce qu’on fait quand on intervient sur un territoire. Chaque position sur ce continuum correspond à une posture, à un ensemble de questions qu’on pose et de critères par lesquels on juge si quelque chose fonctionne.
Côté gauche — Technical System Design (conception technique) : le monde est traité comme une machine. Les êtres vivants sont des variables dans un système à optimiser — des ressources, des risques, des contraintes. Les interventions visent l’efficience, la réduction d’impacts, la conformité à des normes. Ce côté comprend le design conventionnel (extraction linéaire, flux source-vers-déchet), le design « vert » (moins de mal, même logique de contrôle) et le seuil de la durabilité — que Bill Reed décrit comme « le point neutre — la frontière entre dégénérer et régénérer ». Reed & Holliday le précisent : les approches durables consistent à accroître l’efficience des activités, avec pour objectif théorique de tendre vers l’absence de dommage. Mais l’absence de dommage est impossible — et même si elle l’était, elle ne régénérerait pas. Comme Reed le formule : « La durabilité est une façon plus lente de mourir. » Non par cynisme, mais parce que ralentir la dégradation des êtres vivants n’est pas les régénérer — et confondre les deux bloque la trajectoire.
Côté droit — Living System Design (conception par les systèmes vivants) : le monde est traité comme un système écologique vivant dont les humains font partie intégrante. La question ne porte plus sur la performance d’une activité isolée — elle porte sur la contribution de cette activité à la vitalité des êtres vivants qui partagent le territoire. Les interventions visent le renforcement de la capacité des êtres vivants à s’auto-organiser et à évoluer. Ce côté comprend la restauration — réparer ce qu’un être vivant a perdu, rétablir les conditions de sa santé — et la régénération, que Reed & Holliday nomment « prospère » (thrivability) : développer la capacité intrinsèque des êtres vivants à se renouveler et à évoluer continuellement par eux-mêmes. La bascule entre les deux côtés n’est pas un saut technique. Ce n’est pas une question de budget, de label ou d’intention déclarée. C’est un changement de vision du monde — du « faire les choses correctement » au « faire les bonnes choses ». Et les bonnes choses, dans ce cadre, ce sont celles qui permettent aux êtres vivants de poursuivre leur propre évolution.
Ces six dimensions rendent concrète la bascule de paradigme que le diagramme représente. Séparation & fragmentation → Intégration et entièreté : on cesse de traiter les êtres vivants comme des parties isolées pour les comprendre dans leurs relations. Simple et linéaire → Complexe et non linéaire : on renonce à la prédiction et au contrôle pour travailler avec l’imprévisibilité propre au vivant. Commande, contrôle et prévisibilité → Création de conditions favorables et émergence : on ne fait pas pousser les plantes — on cultive les conditions pour qu’elles expriment leur potentiel propre. Solutions génériques → Réponses locales : ce qui a fonctionné ailleurs ne fonctionne pas nécessairement ici, parce que chaque lieu et chaque communauté vivante est unique. Intérêts personnels et mode transactionnel → Mutualité et réciprocité : la relation avec les êtres vivants d’un territoire n’est pas transactionnelle — elle est constitutive. Reed & Holliday le formulent ainsi : « Plus que de simples ingénieurs, nous sommes des jardiniers ou des gardiens des systèmes vivants dont nous faisons partie, y compris nos organisations et nos communautés. »
Le diagramme rend visible ce que le discours dominant ne dit pas : le net zero est le point neutre de la trajectoire, pas son aboutissement. Atteindre le net zero, c’est cesser de dégrader les êtres vivants. C’est nécessaire. Ce n’est pas encore régénérer. À gauche du net zero, l’enjeu est de réduire les impacts négatifs — moins d’extraction, moins d’émissions, moins de destruction de la vie dans les sols et des habitats. À droite, l’enjeu change de nature : il ne s’agit plus de réduire le mal mais d’augmenter activement la capacité des êtres vivants à se développer et à évoluer par eux-mêmes. Reed & Holliday le formulent ainsi : « Le but de nos activités est de prendre part à la revitalisation et à la guérison des écosystèmes et des relations humaines dont dépendent la communauté, l’économie et notre bien-être collectif. » Ce ne sont pas deux degrés du même effort. Ce sont deux directions opposées depuis le même point neutre — et confondre l’une avec l’autre est précisément ce qui maintient la plupart des entreprises engagées dans un plafond d’ambition qu’elles ne savent pas nommer.
Ce changement de vision du monde a une implication directe pour l’agriculture, que Reed & Holliday illustrent : dans une logique régénérative, « un potentiel de vitalité existe au sein du sol en tant qu’écosystème vivant complexe ; le rôle de l’agriculteur est de cultiver ce potentiel local unique, d’y réagir et d’y participer. Par la régénération du sol, la ferme et l’agriculteur peuvent prospérer. » Ce n’est pas une métaphore de bonne gestion agronomique. C’est une description précise de ce que signifie passer du côté droit du diagramme : voir la vie dans les sols non comme une ressource à entretenir mais comme un potentiel vivant à cultiver — et comprendre que la prospérité de l’activité économique en découle, pas l’inverse.
L’un des apports méthodologiques les plus distinctifs de Regenesis est le concept de Story of Place — l’histoire du lieu. Avant toute intervention, le processus régénératif commence par une investigation approfondie de l’essence et du potentiel unique du territoire. Le Story of Place n’est pas un diagnostic environnemental classique — un inventaire de ressources et d’impacts. C’est un processus de co-découverte entre les acteurs d’un territoire : habitants, entreprises, élus, communautés autochtones, scientifiques. Son objet : comprendre ce qui fait que ce lieu est unique, quels êtres vivants l’habitent, quelle vie est déjà là, quel potentiel attend d’être révélé. Mang & Reed le formulent ainsi : un lieu est « une constellation unique de patterns imbriqués dans des patterns, tissés avec d’autres patterns en familles, guildes et relations sociales, changeant, cyclant, évoluant sans cesse et construisant vers des niveaux de complexité croissants — un être incroyablement dynamique et complexe. » Ce n’est pas un site. C’est un être vivant avec sa propre histoire et son propre potentiel d’évolution.
Ce processus est structuré par quatre prémisses (Mang & Reed, 2012) que Beatrice Ungard — formée par Carol Sanford, membre de l’équipe d’instructeurs à l’Institut Regenesis — a précisées et approfondies dans sa pratique d’accompagnement des organisations.
Prémisse 1 — Le lieu comme totalité vivante. Chaque lieu est un ensemble d’êtres vivants unique avec son propre potentiel d’évolution — la vie dans ses sols, ses espèces, ses communautés humaines, ses savoir-faire. On ne peut pas appliquer des solutions génériques à une réalité vivante singulière. Comme Ungard le pose : comprendre une grenouille, ce n’est pas la disséquer — c’est la voir sauter dans son milieu, comprendre ses relations avec les autres êtres du lieu, saisir la dynamique vivante dans son contexte propre. Chaque grenouille est différente dans chaque contexte. C’est cette dynamique vivante et singulière que le Story of Place cherche à révéler.
Ce que cela implique concrètement pour la conception d’une intervention : il faut identifier les nœuds — les points du territoire où les relations entre êtres vivants sont les plus intenses, les plus riches, les plus constitutives de la vitalité de l’ensemble. Ungard les nomme « points énergétiques » : les endroits où les dynamiques du vivant se concentrent et se recoupent, comme un estuaire où deux écosystèmes se rencontrent et où la vie est exceptionnellement dense. Une intervention à ce point-là a des effets qui se répercutent sur tout le territoire — comme la réintroduction des loups dans le parc de Yellowstone : une seule action, ciblée sur l’espèce-clé manquante, qui a suffi à relancer la dynamique de l’ensemble en quelques années. La conception régénérative ne travaille pas partout de façon dispersée. Elle cherche ces nœuds de relations entre êtres vivants à partir desquels une intervention peut avoir une portée systémique.
Cette notion d’essence unique complète celle de nœud. Chaque lieu possède une essence — ce qui est au cœur de ce territoire, autour duquel il s’organise, ce qui fait qu’il est ce lieu-là et pas un autre. Pour Ungard, formée par Sanford, développer un lieu ne consiste pas à lui ajouter quelque chose de l’extérieur. C’est, au sens étymologique, dé-velopper — enlever le voile, révéler ce qui est déjà là. Les trois questions que Regenesis utilise pour révéler l’essence d’un lieu : Qu’est-ce qui est au cœur de ce territoire, autour duquel il s’organise ? Dans quel réseau de relations réciproques est-il imbriqué avec les territoires qui l’entourent ? Quel est le potentiel inhérent à ce lieu — ce qu’il pourrait devenir si les êtres vivants qui l’habitent pouvaient suivre leur propre évolution ?
Prémisse 2 — La co-évolution humain-nature. Les humains ne sont pas extérieurs au lieu — ils en sont une composante vivante constitutive. L’éleveur façonne le sol qui façonne l’herbe qui façonne le troupeau qui façonne le paysage qui façonne l’éleveur. Ce n’est pas une métaphore. C’est une réalité biologique : les êtres humains et les êtres non humains d’un territoire co-évoluent, se constituent mutuellement. Le développement régénératif ne consiste pas à « protéger la nature de l’humain » mais à développer les capacités des humains à contribuer activement à la vitalité du lieu — à la vie dans les sols, aux populations animales et végétales, aux communautés qui l’habitent. Ungard le formule ainsi : nous avons toujours su faire — les générations précédentes s’inscrivaient naturellement dans les cycles régénératifs des territoires qu’elles habitaient. Le problème n’est pas que la régénération est impossible. C’est qu’on l’a oublié. Et qu’il faut apprendre à le retrouver.
Prémisse 3 — Le développement comme expression du potentiel. Le développement n’est pas la croissance quantitative mais l’actualisation d’un potentiel qualitatif. Ungard, reprenant le cadre de Sanford, précise ce que signifie concrètement le potentiel : ce n’est pas palpable avec les sens ordinaires. C’est une différence — comme la différence entre l’énergie potentielle et l’énergie cinétique. La différence entre ce que les êtres vivants d’un lieu peuvent accomplir maintenant et ce qu’ils pourraient accomplir s’ils pouvaient suivre leur propre évolution. Apprendre à lire cette différence — à voir non pas ce qui est mais ce qui pourrait advenir — est l’une des compétences centrales de l’approche régénérative, et l’une des plus difficiles à développer. Les trois premiers paradigmes de Sanford (extraire, résoudre, faire le bien) travaillent sur l’existence — ce qui est manifesté. Faire évoluer le potentiel inhérent exige de travailler sur ce qui pourrait advenir — et c’est précisément ce saut qui bloque dans la plupart des organisations.
Prémisse 4 — La transformation des participants comme condition. On ne peut pas régénérer un territoire avec les mêmes modes de pensée qui l’ont dégradé. Mang & Reed le formulent : apprendre à appliquer une approche régénérative ne commence pas par un changement de techniques — cela commence par un changement d’esprit. Non pas parce que c’est une exigence morale, mais parce que c’est une nécessité fonctionnelle : si on ne voit pas les êtres vivants et leurs capacités propres, si on continue à voir des ressources et des problèmes, on ne peut pas cultiver ce qu’on ne perçoit pas. Ungard le pose directement : le vrai problème de l’humanité est un problème de conscience. Nos modes de pensée dominants — analytiques, linéaires, fragmentés — nous rendent structurellement aveugles au fonctionnement du vivant. Le premier travail est donc le développement du discernement : apprendre à voir le tout plutôt que les fragments, les relations plutôt que les parties isolées, le potentiel plutôt que les problèmes. Ce n’est pas un préalable théorique. C’est la condition sans laquelle aucune intervention régénérative ne tient dans le temps.
La prémisse 4 pose un problème pratique : comment développe-t-on concrètement cette transformation ? C’est la question à laquelle répondent Carol Sanford et Beatrice Ungard. Carol Sanford — consultante et théoricienne du regenerative business, mentor de Bill Reed et de plusieurs praticiens fondateurs de Regenesis — a formalisé quatre paradigmes depuis lesquels on agit sur le vivant. Ce ne sont pas des niveaux de performance ni des catégories de comportement. Ce sont des niveaux de conscience — des postures qui déterminent ce qu’on voit, les questions qu’on pose, et donc les décisions qu’on prend. Beatrice Ungard, Ph.D. (architecture, Université de Californie à Berkeley), formée par Sanford et membre de l’équipe d’instructeurs à l’Institut Regenesis, a précisé et approfondi ce cadre dans sa pratique d’accompagnement des organisations, qu’elle a présentée en France lors d’une conférence pour Nous Sommes Vivants.
Les quatre paradigmes s’inscrivent directement dans la Trajectoire du design écologique de Bill Reed. Les trois premiers opèrent du côté gauche — le Technical System Design : le monde traité comme une machine, les êtres vivants comme des variables à optimiser. Le quatrième opère du côté droit — le Living System Design : le monde traité comme un système écologique vivant dont les humains font partie intégrante. La bascule entre les deux n’est pas un saut technique. C’est un changement de vision du monde — et Sanford en formalise les étapes.
Paradigme 1 — Extraire (Extract Value) : retour de valeur pour soi, approche transactionnelle. Les êtres vivants et les territoires sont des stocks à prélever. C’est l’approche qui a fondé la société industrielle — un seul gagnant, les autres perdent. Elle n’est pas toujours intentionnellement négative : on peut extraire avec bienveillance. Mais dans ses actions et ses méthodes, elle renforce l’accumulation pour soi au détriment des êtres vivants du territoire. Sur la trajectoire Regenesis : position Conventionnel, côté gauche — Technical System Design.
Paradigme 2 — Arrêter le désordre (Arrest Disorder) : ralentir les dommages par l’expertise technique, les normes, les technologies. C’est le paradigme dominant du développement durable classique — la croyance que les technologies vont nous sauver, que si on met des éoliennes, si on s’occupe de l’énergie, les problèmes seront résolus. Il est basé sur la motivation externe : on crée des incitations pour que les acteurs réduisent leurs impacts, mais ces incitations viennent de l’extérieur — pas d’une transformation intérieure. Comme Reed le formule : « La durabilité est une façon plus lente de mourir. » Sur la trajectoire Regenesis : positions Vert et Durable, côté gauche — Technical System Design.
Paradigme 3 — Faire le bien (Do Good) : créer des choses meilleures, reconnaître la valeur humaine et la valeur des êtres vivants. Le paradigme des ONG, de la RSE avancée, des entreprises à mission. Il reconnaît que les êtres vivants ne sont pas des machines — qu’ils ont un sens, une valeur, une capacité à évoluer. Mais son point faible est précis : qui définit ce qui est bien ? Très souvent, des normes sociales acceptées — des recettes appliquées partout de la même façon, sans comprendre ce qui est unique dans chaque être vivant, chaque territoire, chaque communauté. On fait le bien en appliquant des solutions génériques. Sur la trajectoire Regenesis : position Réparateur, premier pas vers le côté droit — début du Living System Design.
Paradigme 4 — Faire évoluer le potentiel inhérent (Evolve Inherent Potential) : le paradigme régénératif. Chaque être vivant est unique, avec un potentiel unique. Il ne s’agit plus de résoudre ses problèmes de l’extérieur mais de développer ses capacités propres — pour qu’il puisse résoudre lui-même ses propres problèmes. C’est pourquoi, dans ce paradigme, les problèmes ne sont pas résolus : ils se dissolvent. Quand les êtres vivants ont développé leur capacité à évoluer, ce qu’on percevait comme des problèmes se transforme ou disparaît. La définition que donne Ungard de la régénération dans ce paradigme repose sur trois mots : vitalité — plus de vie, plus d’intensité du vivant ; résilience — continuer à créer de la vie peu importe les perturbations, avoir la capacité de s’adapter et de changer ; capacité d’évolution — poursuivre sa propre évolution, se recréer soi-même en continu. Sur la trajectoire Regenesis : position Prospère (thrivability), côté droit — Living System Design pleinement activé.
La différence entre les trois premiers paradigmes et le quatrième est aussi une différence de matière. Les trois premiers opèrent sur l’existence — ce qui est déjà manifesté : on change les choses, on les réorganise, on les optimise, on les répare. Faire évoluer les capacités demande d’opérer sur le potentiel — ce qui pourrait advenir mais n’est pas encore manifesté. Ce potentiel n’est pas palpable avec les sens ordinaires. Comme Ungard le précise : c’est la différence entre ce qu’un être vivant peut accomplir maintenant et ce qu’il pourrait accomplir s’il pouvait suivre sa propre évolution. C’est précisément là que ça bloque pour la plupart des organisations : elles savent opérer sur l’existence, elles ne savent pas cultiver le potentiel. Les trois premiers paradigmes sont sous l’emprise de nos modes de pensée hérités — analytiques, linéaires, fragmentés. Le quatrième exige de les transformer.
Les êtres vivants imbriqués et la montée en capacité. Sanford et Ungard insistent sur un principe structurant : les êtres vivants sont imbriqués — comme les cellules font partie des organes qui font partie du corps qui fait partie d’une communauté qui fait partie d’un territoire. Les êtres intérieurs sont au service du potentiel des êtres qui les englobent. La montée en capacité suit cette logique d’imbrication : développer les capacités des personnes → pour qu’elles développent les capacités de leur équipe → pour que l’équipe développe les capacités de l’organisation → pour que l’organisation développe les capacités des êtres vivants qu’elle sert — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines du territoire. Ce n’est pas travailler sur le développement du produit : c’est travailler sur le développement des capacités des êtres vivants au travers du produit. Une personne utilise un produit parce qu’elle cherche à développer une capacité dans sa vie — le travail régénératif porte sur cette capacité, pas sur le produit lui-même.
La conscience comme condition. Or nous ne voyons pas les capacités des êtres vivants. Nos modes de pensée dominants — analytiques, linéaires, compartimentés — nous rendent structurellement aveugles à leur fonctionnement. Pour Ungard, le premier travail est donc le développement du discernement : apprendre à voir le tout plutôt que les fragments — la grenouille dans son milieu vivant, pas la grenouille disséquée. Apprendre à voir les relations entre êtres vivants plutôt que les parties isolées. Apprendre à voir le potentiel plutôt que les problèmes. Ce développement commence par soi-même : on ne peut pas demander aux autres de développer leurs capacités si on ne développe pas les siennes. La méthode régénérative est d’abord une méthode de développement personnel — une transformation intérieure qui rend possible la transformation extérieure. Les fresques de Nous Sommes Vivants opérationnalisent exactement cette séquence : la Fresque du facteur humain développe la capacité de discernement, la Fresque des émotions travaille la posture relationnelle, et la Fresque des imaginaires ouvre la capacité à concevoir des futurs compatibles avec les êtres vivants.
Le pont entre l’approche Regenesis — ancrée dans le design territorial et le Story of Place — et son application aux organisations et aux communautés humaines est largement porté par les travaux de Michelle Holliday. Basée à Montréal, co-autrice du guide A Regenerative Approach to Tourism in Canada (Destination Canada, 2023) et autrice de The Age of Thrivability, Holliday pose une question qui semble simple et qui est en réalité structurante : qu’est-ce qui permet à un être vivant de prospérer ? Et si une organisation ou une communauté est, elle aussi, un être vivant dynamique et auto-organisé — pas une machine à optimiser —, alors les mêmes principes s’appliquent. Ce déplacement — traiter une organisation non comme un mécanisme à gérer mais comme un être vivant à cultiver — est exactement le passage du Technical System Design au Living System Design que Reed a formalisé dans la Trajectoire du design écologique, appliqué cette fois non pas à un territoire mais à une organisation.
La thèse de Holliday : une organisation traitée comme une machine — dont on optimise les rouages, dont on contrôle les flux, dont on gère les ressources humaines — s’épuise progressivement. Elle peut être efficiente, rentable, bien gouvernée, et pourtant perdre la capacité à s’adapter, à innover, à attirer des personnes engagées. C’est le symptôme d’une organisation coincée du côté gauche de la trajectoire — Technical System Design. Une organisation traitée comme un être vivant — dont on nourrit les membres, dont on cultive les relations, dont on laisse émerger les initiatives — développe au contraire une capacité croissante à générer de nouvelles possibilités et à s’adapter aux perturbations. C’est ce que Holliday nomme la thrivability : non pas la performance d’un système, mais la capacité d’un être vivant à prospérer — à évoluer vers des formes toujours plus intégrées et résilientes.
Cette capacité repose sur quatre principes qui s’appliquent à tout être vivant et que Holliday transpose aux organisations. Diversité : un être vivant a besoin de parties diverses pour générer de nouvelles possibilités — condition de la résilience et de l’innovation. Une organisation homogène, recrutant les mêmes profils, pensant dans les mêmes cadres, est fragilisée face aux perturbations. Une organisation diverse génère des connexions inattendues et des réponses que ses membres n’auraient pas trouvées seuls. Nourishment : les membres d’une organisation doivent être nourris dans leur humanité et leur créativité — pas motivés selon une logique mécanique d’incitations et de sanctions. Les êtres vivants ne fonctionnent pas par motivation externe : ils s’épanouissent quand leurs conditions de développement propres sont réunies. Relations : un être vivant se définit par la qualité de ses relations, pas par la somme de ses parties. Une organisation n’est pas la somme de ses compétences individuelles — elle est la qualité des connexions entre ses membres, entre ses équipes, entre elle et les êtres vivants du territoire qu’elle sert. Émergence : quand la diversité est nourrie et connectée, un tout supérieur à la somme des parties émerge. L’émergence ne se planifie pas. Elle ne se contrôle pas. Elle se cultive — en créant les conditions pour que les êtres vivants qui composent l’organisation puissent exprimer leur potentiel propre.
La question que Holliday pose à toute organisation est la même, quel que soit le secteur : pouvons-nous exercer cette activité d’une manière qui permette aux êtres vivants qui partagent notre territoire — humains et non humains — d’évoluer ? Ce n’est pas une question de tourisme. C’est la question discriminante de toute approche régénérative. Une entreprise agroalimentaire se la pose vis-à-vis des agriculteurs et des sols de sa filière. Une foncière se la pose vis-à-vis des communautés et des écosystèmes du territoire qu’elle façonne. Un réseau d’hospitalité se la pose vis-à-vis des lieux et des habitants qu’il accueille. Dans chaque cas, la réponse régénérative est la même : le rôle de l’organisation n’est pas de gérer (management) mais d’être intendante (stewardship) — en prenant soin des personnes, des lieux et des communautés comme des êtres vivants dont la vitalité est la condition de tout le reste. Une intervention régénérative n’améliore pas le territoire de l’extérieur : elle développe la capacité des êtres vivants qui le composent — habitants, écosystèmes, communautés — à s’épanouir par eux-mêmes. Le territoire prospère parce que ses êtres vivants prospèrent. L’activité économique en est la conséquence — pas la cause.
La régénération n’est pas une performance environnementale améliorée, ni une intention bienveillante mieux outillée. C’est un changement de nature dans la relation entre l’activité humaine et les êtres vivants d’un territoire — un changement qui part d’une observation empirique : les êtres vivants ne se régénèrent pas isolément. Ils se régénèrent dans leurs relations. Un système n’est pas un ensemble de parties — c’est un ensemble de relations. Ce qui fait qu’un sol est vivant, ce n’est pas la présence de bactéries, de champignons mycorhiziens et de racines : c’est la qualité des échanges entre eux. Ce qui fait qu’une communauté rurale tient, ce n’est pas la somme de ses membres : c’est la densité et la réciprocité de leurs liens. La vitalité n’est pas une propriété des parties — c’est une propriété des relations entre les parties.
Un écosystème n’est pas un milieu. C’est un lieu de vie — un territoire habité par des êtres vivants dont les relations constituent la condition même de leur vitalité respective. Ce que nous appelons écosystème habité désigne précisément cet ensemble : un territoire où des êtres vivants humains et non humains co-évoluent, se constituent mutuellement, et dont la vitalité dépend de la qualité de leurs relations réciproques. Ce qui unit sols, espèces, communautés humaines et organisations dans le même cadre n’est pas une métaphore. C’est une propriété partagée : la capacité de se recréer par les relations — de s’auto-organiser, d’évoluer, de générer de nouvelles possibilités à partir des échanges entre leurs composantes. C’est ce qui distingue un être vivant d’un système complexe non vivant : non pas la complexité, mais le fait que sa vitalité émerge de ses relations et pour ses relations. La biologie le nomme co-évolution et symbiose, Bateson écologie de l’esprit, l’économie régénérative réciprocité. Reed & Holliday l’inscrivent dans leur trajectoire comme sixième dimension du changement de paradigme — mutualité et réciprocité — sans en faire le cœur théorique de l’approche. C’est pourtant là que tout tient.
La régénération devient possible quand on se place dans cette trame — quand on cesse de se tenir en dehors du vivant pour l’observer, le gérer ou le réparer, et qu’on tisse activement des relations entre les êtres vivants au sein de l’écosystème. Non pas ajouter de la vie de l’extérieur, mais renforcer les échanges qui permettent à la vie déjà présente de s’exprimer et d’évoluer. Poser la mutualité comme fondement résout la tension centrale du corpus : la capacité des êtres vivants à évoluer n’est ni purement intrinsèque — inscrite dans le lieu, attendant d’être révélée — ni purement co-produite par une intervention extérieure. Elle émerge dans la relation, et cette relation est bénéfique dans les deux sens. L’entreprise ne cultive pas le vivant comme un objet de soin. Elle co-évolue avec lui. Elle se régénère aussi en le régénérant. C’est sur ce fondement que Regenesis et Sanford s’articulent — non pas comme deux thèses juxtaposées, mais comme deux échelles du même principe. Le potentiel latent du lieu est réel, inscrit dans la structure relationnelle des êtres vivants qui l’habitent. Mais il ne devient accessible qu’à travers une conscience capable de le percevoir — une conscience qui voit les relations plutôt que les parties, le potentiel plutôt que les problèmes. La transformation du regard que Sanford et Ungard posent comme condition n’est pas un préalable moral. C’est la condition fonctionnelle sans laquelle le design des relations reste aveugle à ce qu’il cherche à cultiver. On ne régénère pas pour le vivant ni à la place du vivant — on régénère en le vivant, depuis l’intérieur d’un système dont on est soi-même constitutif.
C’est ce déplacement qui donne son sens au design régénératif : non pas gérer les êtres vivants, non pas les réparer, mais agir sur la structure relationnelle elle-même — identifier les nœuds où les dynamiques du vivant se concentrent, révéler le potentiel unique du lieu, et créer les conditions pour que chaque être vivant — humain et non humain — renforce par son activité propre la capacité des autres à évoluer. Le design régénératif est un design de relation — et non un design d’objets, d’espaces ou de performances. Concevoir des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un écosystème habité : c’est la définition opérationnelle que cette section pose comme fondement. Et c’est pourquoi les territoires et leurs habitants prospèrent grâce à l’activité économique, pas malgré elle — ou l’activité économique s’épuise.
Trois notions fondatrices
Écosystème habité
Un territoire où des êtres vivants humains et non humains co-évoluent, se constituent mutuellement, et dont la vitalité dépend de la qualité de leurs relations réciproques. L’humain n’en est pas l’observateur extérieur — il en est une composante active, capable de renforcer ou d’appauvrir la capacité de l’ensemble à évoluer.
Design de relation
Tisser activement des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un écosystème — relations dont la qualité et la réciprocité sont elles-mêmes sources de valeur. Ce n’est pas créer les conditions pour que le vivant s’exprime : c’est s’engager dans des échanges où chaque être vivant — humain et non humain — renforce et est renforcé par les autres. La valeur émerge de la relation, pas de son design.
Potentiel latent
La différence entre ce que les êtres vivants d’un lieu peuvent accomplir maintenant et ce qu’ils pourraient accomplir s’ils pouvaient suivre leur propre évolution. Ce potentiel est réel — inscrit dans la structure relationnelle du lieu — mais il ne devient accessible qu’à travers un regard capable de le percevoir : voir les relations plutôt que les parties, ce qui pourrait advenir plutôt que ce qui est.
Tableau 8 — Ce que Regenesis ajoute aux cadres conceptuels
| Dimension | Cadres conceptuels Hahn & Tampe / HEC |
Apport Regenesis | Traduction Nous Sommes Vivants |
|---|---|---|---|
| Définition | Impact net positif | Faire évoluer les capacités du vivant (Sanford) | Capacity Score = montée en capacité, pas performance |
| Progression | 3-4 niveaux, taxonomie descriptive | 4 paradigmes Sanford : échelle de conscience | 4 étapes : Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer |
| Mesure | Attributs qualitatifs, pas d’outil | Grille Malcolm Wells (1969) | Grille utilisée à chaque atelier RegenBMC |
| Rapport au lieu | Principes génériques | Primauté du lieu, Story of Place | Levier « Ancrage territorial » |
| Dimension humaine | Leadership comme levier/attribut | Transformation intérieure comme condition | Fresques + levier « Dynamiques humaines » |
| Vision de l’organisation | Agent d’impact | Système vivant imbriqué | RegenBMC + montée en capacité par les systèmes imbriqués |
| Généalogie | Littérature management | Savoirs ancestraux → agriculture → architecture → tourisme | Nous Sommes Vivants part du vivant et de l’agriculture |
Ce tableau reprend les quatre paradigmes de Carol Sanford comme colonnes — non pas des niveaux d’impact mais des postures, des modèles mentaux depuis lesquels on agit. La trajectoire de Bill Reed (impacts du design) se superpose : chaque posture produit un type d’impact. Les concepts fondamentaux de chaque auteur sont organisés en lignes. Aucune projection sur la grille Nous Sommes Vivants n’est faite ici.
Tableau 9 — Le cadre praticien : Regenesis, Sanford, Holliday — quatre étapes
| Concept | EXTRAIRE Sanford : Extract Value |
ARRÊTER LE DÉSORDRE Sanford : Arrest Disorder |
FAIRE LE BIEN Sanford : Do Good |
ÉVOLUER Sanford : Evolve Inherent Potential |
|---|---|---|---|---|
| Trajectoire Reed Regenesis — Trajectory of Ecological Design | Design conventionnel. Le monde traité comme une machine. Extraction linéaire. Côté gauche du diagramme : Technical System Design | Design vert → Durable. Faire moins de mal. Le seuil de durabilité est le « point neutre » (Reed). « La durabilité est une façon plus lente de mourir » | Restauration. Réparer la santé d’un sous-système. Bascule côté droit : Living System Design. Du « faire les choses correctement » au « faire les bonnes choses » | Régénération. Développer la capacité du système vivant à se renouveler continuellement. Différence de paradigme, pas de degré |
| Grille Wells (1969) 22 critères, –100 → +100 | Score négatif. 22 critères : « pollue l’air », « détruit le sol », « est laid ». La nature sauvage = modèle de référence (+1500) | Score autour de zéro. Net zero = point neutre de la trajectoire. Cesser de dégrader ≠ régénérer | Score positif partiel. « Purifie l’air », « crée du sol fertile ». Restauration de fonctions écosystémiques | Score tendant vers +100. « Icône de la régénération ». Beauté comme marqueur de justesse systémique |
| 4 prémisses Regenesis Mang & Reed, 2012 | Les 4 prémisses sont absentes. Le lieu est un site à aménager. L’humain est extérieur au système | Les prémisses sont partiellement reconnues mais non activées. On réduit les dommages au lieu sans le comprendre | P1-P2 activées. Le lieu est une totalité vivante (P1). La co-évolution humain-nature est reconnue (P2). Le Story of Place commence | P1-P4 pleinement activées. Développement = expression du potentiel unique (P3). Transformation intérieure = condition (P4) |
| Story of Place Regenesis — méthode | Absent. Le territoire est un conteneur passif. Solutions génériques appliquées partout de la même façon | Diagnostic environnemental classique. Inventaire de ressources et d’impacts. Le lieu reste un objet d’étude | Co-découverte entre acteurs du territoire. Investigation de l’essence du lieu. Le potentiel unique commence à émerger | Le Story of Place guide les décisions. Les acteurs — habitants, entreprises, élus — deviennent intendants du potentiel singulier du lieu |
| Ungard Systèmes imbriqués | Pensée cloisonnée. Chaque système (individu, organisation, territoire) traité isolément | Les systèmes sont identifiés mais les connexions entre niveaux restent invisibles | Les imbrications sont reconnues. Discernement en développement. Le lien individu–organisation–territoire est perçu | Individu, organisation, communauté, biosphère : systèmes imbriqués en co-évolution. Le discernement est la compétence clé |
| Thrivability Holliday — organisations comme systèmes vivants | Organisation = machine. Contrôle, prédiction, efficience. Les 4 principes sont absents | Organisation = machine améliorée. Optimisation, RSE comme add-on. Les principes sont invoqués mais pas structurants | Diversité et nourishment activés. L’organisation nourrit ses membres. Début de relations écosystémiques | Les 4 principes convergent : diversité, nourishment, relations, émergence. L’organisation est un système vivant qui contribue à la vitalité de son contexte |
| Vision du monde Basculement paradigmatique | Physique / entropie. Le monde tend au désordre. L’impératif est l’ordre, le contrôle, la prédiction | Même paradigme, version améliorée. On optimise la machine pour réduire l’entropie | Début de bascule. Le vivant est reconnu comme complexe, adaptatif, imprévisible | Biologie / néguentropie. Le vivant crée de l’ordre à partir du chaos. L’impératif est la relation, l’émergence, le potentiel |
Le cadre praticien dans ses propres catégories. Les quatre paradigmes de Carol Sanford (Extraire → Arrêter le désordre → Faire le bien → Faire évoluer le potentiel inhérent) structurent les colonnes. La contribution majeure de ce corpus est la prémisse 4 de Regenesis : la transformation intérieure du participant est une condition — pas un bénéfice secondaire — du développement régénératif. Aucun des deux autres corpus (académique, scientifique) ne pose cette exigence. La première ligne (Trajectoire Reed) correspond au diagramme Trajectory of Ecological Design (Bill Reed, © Regenesis Group) — source : Destination Canada, A Regenerative Approach to Tourism in Canada, d’après Reed (2007).
Ces fondations posées — la science confirme la progression (section 2), la pratique fournit les outils (section 3) — reste à comprendre comment résoudre la tension que ces cadres laissent en suspens : comment articuler la logique du vivant et la logique de l’entreprise ?
Fischer et al. (2025) ont montré que résilience et régénération sont complémentaires, et la notion de montée en capacité des systèmes socio-écologiques comme horizon. Mais cette clarification scientifique ne résout pas une tension pratique fondamentale que les deux publications de référence partagent.
Les deux publications partagent en effet un positionnement épistémologique fort : la perspective outside-in. Les objectifs des activités commerciales doivent être dérivés de la perspective des systèmes socio-écologiques dans lesquels l’entreprise est enchâssée, et non de la logique interne de l’organisation. Hahn & Tampe formulent cette exigence comme le Principe 1 de leur cadre. Le white paper HEC en fait un critère discriminant de maturité régénérative.
Cette position est une réponse directe à la dérive majeure du champ : le business case for sustainability, où les enjeux environnementaux ne sont pris en compte que s’ils sont alignables avec les résultats commerciaux. Mais si le point de départ doit être le système vivant, comment accompagner un dirigeant qui part de son organisation — son modèle d’affaires, ses contraintes, ses indicateurs ? C’est dans cet interstice — entre le référentiel outside-in et la réalité du processus d’accompagnement — que l’approche Regenesis, telle qu’elle est portée en France par Nous Sommes Vivants, s’inscrit.
La résolution de cette tension repose sur une fondation philosophique qui distingue deux visions du monde :
La vision issue de la physique voit le monde comme constitué d’atomes isolés tendant vers le désordre (entropie). De cette vision dérive l’impératif d’ordre : il faut restaurer, limiter, contenir. L’approche dominante de la durabilité — réduction d’impacts, gestion de risques, conformité — est héritière de cette vision. Le système est une machine qui se dégrade et qu’il faut entretenir. Le management classique, avec ses KPIs, ses tableaux de bord et ses plans stratégiques, en est l’expression organisationnelle.
La vision issue de la biologie voit le monde comme un ensemble d’interactions entre individus, un tissu de relations vivantes en co-évolution permanente. De cette vision dérive l’énergie vitale et le chaos créatif — qu’il s’agit de laisser œuvrer, source de régénération. Le vivant n’est pas un stock à gérer mais une force qui persévère dans son être (Spinoza), un système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes (Pereto, Catala, Moreno). Le management régénératif, avec ses cercles d’intendance et ses boucles de rétroaction, en est l’expression émergente.
Ce changement de vision a des conséquences directes. Dans la vision mécaniste, il y a bien un « dehors » (le système) et un « dedans » (l’organisation), et la question est de savoir lequel prime. Dans la vision biologique, cette séparation est un artefact conceptuel. L’organisation n’est pas « dans » les systèmes socio-écologiques comme un objet est « dans » un contenant. Elle est une expression du vivant, enchâssée dans des milieux vivants, composée d’êtres vivants, dépendante de processus vivants. La question n’est plus « d’où part-on ? » mais « au service de quoi agit-on ? »
Le référentiel adopté va au-delà de ce que proposent Hahn & Tampe et le white paper HEC. Nous Sommes Vivants pose la capacité du vivant — humain et non humain — à atteindre son plein potentiel dans son environnement comme boussole de la régénération.
Cette formulation opère trois déplacements. Elle substitue à la notion de santé (état à maintenir) la notion de capacité (potentiel dynamique à renforcer). Elle inclut explicitement la dimension humaine comme composante constitutive du vivant à régénérer. Elle s’ancre dans une définition biologique précise du vivant — empruntée à J. Pereto, J. Catala et A. Moreno — comme « système autonome pourvu de capacités évolutives ouvertes ».
Cette approche repose sur une distinction rarement formalisée mais structurante. Les ressources sont des conditions matérielles de la vie — elles se mesurent en stocks et en flux physico-chimiques. Les capacités sont des aptitudes du vivant à agir — elles ne se mesurent pas en volume mais en qualité de relations et en dynamique. Le potentiel est la possibilité ouverte du vivant à évoluer — il ne se mesure pas, il se cultive. Une ressource restaurée ne garantit ni capacité ni potentiel. Une capacité renforcée permet de durer. Un potentiel préservé permet de traverser l’inconnu. C’est pourquoi le Capacity Score ne se substitue pas à la CSRD mais la prolonge : du stock à la capacité, de la conformité à la contribution.
La tension entre outside-in et inside-out n’est pas une tension topographique (commencer par ici ou par là). C’est une tension téléologique (au service de quoi). Le vrai critère discriminant est la finalité. Le passage de Restaurer (niveau 3) à Régénérer (niveau 4) est le moment exact où la question cesse d’être « comment notre activité peut-elle tenir dans le temps ? » pour devenir « quel service unique rendons-nous au vivant pour que tenir ait encore un sens ? »
C’est pourquoi l’on peut, sans contradiction, partir de l’organisation (parce que c’est là que se prennent les décisions) tout en orientant chaque question, chaque levier, chaque critère de maturité vers la capacité du vivant (parce que c’est la finalité cohérente). Le Capacity Score n’est pas un compromis entre inside-out et outside-in. Il est l’expression opérationnelle d’une question plus fondamentale : l’activité renforce-t-elle ou affaiblit-elle la capacité du vivant — humain et non humain — à continuer ?
Ce changement de paradigme éclaire deux débats structurants pour la suite du document. Le premier est celui de la post-croissance. Parrique (Ralentir ou périr, 2022) pose la question : peut-on prospérer sans croissance du PIB ? La réponse régénérative est : oui, à condition de redéfinir ce qui croît. Ce ne sont pas les flux monétaires qui doivent croître, mais les capacités du système vivant. C’est exactement le passage du N3 au N4 : la post-croissance dit « arrêtons d’accumuler », l’économie régénérative dit « faisons prospérer les capacités du vivant ». L’une est une condition, l’autre est une direction. La section 7 développe cette convergence et ses implications économiques.
Le second débat est celui de la gouvernance. En France, un présupposé tenace veut que seules les structures de l’Économie Sociale et Solidaire — coopératives, associations, mutuelles — puissent être véritablement contributives, parce que leur forme juridique le garantit. Les entreprises conventionnelles seraient structurellement incapables de contribuer au vivant. Ce présupposé réduit la contribution à une question de statut — pas de pratique. Or le changement de paradigme est un critère fonctionnel, pas juridique : ce qui compte, c’est si l’activité renforce effectivement la capacité du vivant, pas si les statuts le promettent. Le rapport de la Délégation sénatoriale à la prospective (octobre 2025, voir section 7.1) reproduit exactement ce biais : son scénario 4 — « communautés locales résilientes » — ne mentionne que les structures ESS. Les entreprises de marché qui adoptent des pratiques régénératives n’y figurent pas. C’est un verrou à lever — et la section 7 le documente.
Les sections précédentes ont suivi trois corpus indépendants — la stratégie d’entreprise régénérative (Hahn & Tampe, HEC), la science de la résilience et des systèmes socio-écologiques (Fischer et al., Folke et al., Hamant), la pratique du développement régénératif (Regenesis, Holliday, Sanford, Ungard) — et la réconciliation de leurs logiques. Le point de convergence est le socle sur lequel la suite repose. Il tient en cinq propositions.
Ce qu’on régénère, ce ne sont pas des systèmes — ce sont les êtres vivants dans leur milieu de vie. La régénération concerne la capacité du vivant — humain et non humain — à atteindre son plein potentiel dans son environnement (Regenesis, Mang & Reed 2012). L’écosystème est le milieu de vie, pas l’objet à régénérer. C’est la différence entre pensée systémique (robustesse, résilience) et pensée du vivant (vitalité, régénération).
L’économie régénérative opère sur trois sphères distinctes qui ne fusionnent pas — environnementale (climat, eau, sols, biodiversité), sociale (bien-être et juste rémunération sur toute la chaîne de valeur, One Health) et économique (viabilité financière, rapport extra-financier). La soutenabilité forte (Skene, 2022) pose que l’économie est enchâssée dans la société, elle-même enchâssée dans l’environnement naturel : il n’y a pas d’arbitrage possible entre ces niveaux.
La robustesse sert l’activité ; la régénération sert le vivant. Ce n’est pas un degré d’ambition supplémentaire — c’est un changement de paradigme.
La triple profitabilité n’est pas un arbitrage entre trois objectifs concurrents mais une synergie (Konietzko et al., 2023 ; Roche & Jakub, Economics of Mutuality) : les pratiques régénératives produisent simultanément de la valeur économique, écologique et sociale — pas l’une au détriment de l’autre.
La transformation intérieure est une condition, pas un supplément. Les trois corpus convergent sur ce point : Regenesis en fait la quatrième prémisse du Story of Place, Sanford et Ungard en font le cœur de la montée en capacité, Folke et al. (2021) identifient la déconnexion psychologique comme frein systémique. Aucune bascule des modèles économiques ne tient sans bascule des modèles mentaux.
C’est ce socle — la capacité du vivant comme référentiel, trois sphères distinctes, changement de paradigme, triple profitabilité comme synergie, transformation intérieure comme condition — que Nous Sommes Vivants traduit en outils opérationnels dans les sections suivantes.
Le tableau ci-dessous récapitule comment chaque source des trois corpus — (1) stratégie d’entreprise régénérative (Hahn & Tampe, HEC, Konietzko, Sarkar), (2) science des systèmes socio-écologiques (Fischer, Hamant), (3) pratique du développement régénératif (Regenesis, Holliday, Wells) — nomme et caractérise les quatre étapes. Les termes diffèrent, la progression converge. La dernière ligne montre la nomenclature retenue par Nous Sommes Vivants.
Tableau 10 — Les quatre étapes à travers les trois corpus
| Corpus / Source | Étape 1 Statu quo / extraction |
Étape 2 Réduction des dommages |
Étape 3 Restauration / robustesse |
Étape 4 Régénération / co-évolution |
|---|---|---|---|---|
| Corpus 1 — Stratégie d’entreprise régénérative | ||||
| Hahn & Tampe (2021) Échelle de maturité | Exploit Business as usual. Hors continuum régénératif | Restore Compenser l’impact négatif. Séparation instrumentale | Preserve Net zéro. Co-dépendance reconnue. Limites écologiques | Enhance Net positif. Co-évolution symbiotique |
| HEC Paris (2025) Lehmann-Ortega & Dubreil — 7 attributs, 7 archétypes | Exploit Statu quo sectoriel. Externalités non prises en compte | Restore Améliorations ponctuelles dans la chaîne directe | Preserve Adaptation des systèmes existants au-delà de l’organisation | Enhance Catalyseur sectoriel. Potentiel humain comme attribut constitutif |
| Konietzko, Das & Bocken (2023) Paradigmes de BM | — | BM Durable Triple bottom line. Efficience. Réduction d’impacts | BM Circulaire Boucles fermées. Centré ressources, pas le vivant | BM Régénératif Santé planétaire. Net positif. Paradigme distinct |
| Sarkar, Foglia & Kotler (2021) Matrice organisationnelle | Dégénératif Ni valeur org. ni valeur communautaire | Extractif Valeur org. forte, valeur communautaire faible | Charity Valeur communautaire sans modèle économique | Régénératif Les deux axes en synergie |
| Corpus 2 — Science des systèmes socio-écologiques | ||||
| Fischer et al. (2025) Ambio | — | Durabilité Faire moins de mal. Hypothèse de réversibilité | Résilience Persister, s’adapter. Risque : piège de la rigidité | Régénération Spirales ascendantes. Net-positive. Entités non humaines |
| Hamant (2023) Robustesse biologique | Performance Optimisation. Le vivant comme contrainte | Performance atténuée Moins d’optimisation. Début de diversification | Robustesse Diversité, redondance, sub-optimalité. Tenir | Au-delà de Hamant La robustesse est condition, pas finalité |
| Corpus 3 — Pratique du développement régénératif | ||||
| Regenesis Reed (impacts) & Sanford (postures) — Trajectory of Ecological Design | Conventional → Degenerating Extract Value Monde = machine. Extraction linéaire | Green → Sustainable Arrest Disorder Faire moins de mal. Net zéro = point neutre | Restorative Do Good Réparer un sous-système. Living System Design | Regenerative Evolve Inherent Potential Capacité du vivant à se renouveler. Changement de paradigme |
| Holliday Thrivability — organisations comme systèmes vivants | Organisation = machine Contrôle, prédiction. Les 4 principes sont absents | Machine améliorée RSE comme add-on. Principes invoqués mais pas structurants | Diversité + nourishment L’organisation nourrit ses membres. Début de relations éco. | Les 4 principes convergent Diversité, nourishment, relations, émergence. Système vivant |
| Wells (1969) Grille –100 → +100 | Score négatif Pollue, détruit, enlaidit | Score ≈ zéro Cesser de dégrader ≠ régénérer | Score positif partiel Purifie l’air, crée du sol | Score → +100 Beauté = marqueur de justesse |
| Traduction Nous Sommes Vivants | ||||
| Capacity Score Nomenclature 4 étapes | N1 — Limiter Conformité responsable. L’entreprise subit les contraintes sans les intégrer | N2 — Réduire Atténuation systémique. L’entreprise intègre les enjeux mais conserve son référentiel | N3 — Restaurer Robustesse écosystémique. L’entreprise répare et tisse des relations — au service de sa continuité | N4 — Régénérer Contribution en symbiose. L’activité se subordonne à la capacité du vivant |
| Levier pivot de la transition vers le niveau suivant | ||||
| Capacity Score Nous Sommes Vivants | 🎯 Leadership Sortir du déni. Renoncement personnel. Décision de changer | 🌿 Intelligence écosystémique Comprendre le système vivant dont on dépend. Donnée écologique dans la décision | 💡 Innovation Retourner la finalité dans le produit. Le pivot de la bascule régénérative N3→N4 | Cohérence globale des 6 leviers Tous les leviers au même niveau N4. La trajectoire devient irréversible |
Les trois corpus convergent vers quatre étapes dont les termes varient mais la progression est la même : du paradigme mécaniste (étape 1) à la co-évolution avec le vivant (étape 4). La ligne « Capacity Score » montre la nomenclature retenue par Nous Sommes Vivants (N1 Limiter → N4 Régénérer). La ligne « Levier pivot » anticipe la traduction opérationnelle (Partie III). Les cadres transversaux — soutenabilité forte (Skene 2022), multi-capitaux (RSA 2023), Economics of Mutuality (Roche & Jakub) — ne se projettent pas en 4 étapes mais fondent le modèle économique enchâssé dans le vivant qui sous-tend la bascule N3→N4.
Les trois tableaux de synthèse précédents présentent chaque corpus dans ses propres catégories : les sept attributs et quatre niveaux de Hahn & Tampe / HEC (fin de Partie I), la tripartition durabilité–résilience–régénération de Folke (fin de section 2.6), et les quatre paradigmes de Sanford croisés avec les concepts Regenesis et Holliday (fin de section 3). Le tableau ci-dessous montre comment le Capacity Score les réconcilie en un cadre opérationnel unique : ce que chaque corpus apporte à chaque levier, et ce que le Capacity Score en fait.
Tableau 11 — Comment le Capacity Score réconcilie les trois corpus
| Levier Capacity Score |
Ce qu’apporte Hahn & Tampe / HEC |
Ce qu’apporte Fischer et al. |
Ce qu’apporte Regenesis / Sanford / Holliday |
Ce que le Capacity Score en fait opérationnellement |
|---|---|---|---|---|
| 🎯 Leadership personnel | Continuum Exploit → Enhance. Proactivité redéfinie par la contribution au vivant, pas par la réponse aux stakeholders | Passage de la durabilité à l’intendance proactive. Piège de la rigidité si on reste en résilience | Quatre paradigmes de Sanford : de l’extraction à l’évolution des capacités. Conscience comme condition | Quatre profils (Garde-fou → Jardinier). Mesure le renoncement réel, pas l’ambition déclarée. Question discriminante : « au service de quoi ? » |
| 🌿 Intel. écosystémique | Outside-in : objectifs dérivés des systèmes, pas de la logique interne. Feedback des SSE | Spirales ascendantes et panarchie. Variables lentes, imbrication multi-échelles | Story of Place : comprendre le potentiel unique du lieu. Prémisses 1-2 (totalité vivante, co-évolution) | Quatre usages de la donnée : documenter (N1) → optimiser (N2) → restaurer (N3) → écouter le vivant pour décider (N4) |
| 💡 Innovation produit | Archétypes de BM régénératifs. Konietzko : trois paradigmes distincts (durable ≠ circulaire ≠ régénératif) | Logique de contribution vs logique de limites. Au-delà du Donut | Trajectoire du design écologique (Reed). Net zero = point neutre. Grille Wells : –100 → +100 | Levier pivot. Quatre régimes de conception : sobriété → éco-conception → éco-socio-conception → design régénératif. Le produit part du potentiel du vivant |
| 🔗 Chaîne de valeur localisée | Sense of place (H&T). Rootedness (HEC). Initiatives au-delà de l’organisation focale | Freins économiques : invisibilité du vivant, subventions au dégénératif. Connectivité entre échelles | Prémisse 3 : développement = expression du potentiel unique. Holliday : diversité + nourishment + relations | La chaîne comme organisme vivant. De la relation atomique (N1) à la co-évolution territoriale (N4). Filière = prétexte pour renforcer un territoire |
| 👥 Dynamiques humaines | Leadership développemental (HEC : Attribut 3). Tolérance à l’ambiguïté (H&T) | Freins psychologiques : amnésie environnementale, déconnexion. Agence humaine à cultiver | Prémisse 4 : transformation intérieure = condition. Ungard : discernement. Sanford : systèmes imbriqués | Croyances, émotions, énergie collective. Mesure le logiciel interne — pas l’engagement déclaré. Trois instruments de montée en capacité (section 6.2) |
| ⚖️ Gouvernance de l’activité | Design d’entreprise aligné (HEC : Attribut 6). Steward ownership, entreprise à mission | Inertie institutionnelle. Polycentricité. Auto-organisation soutenue | Holliday : émergence. Cercles d’intendance. Communs (Ostrom) | Distribution du pouvoir. De la gouvernance fermée (N1) aux alliances vivantes avec voix du vivant et droit de véto territorial (N4) |
Le Capacity Score ne choisit pas entre les trois corpus — il les intègre. Hahn & Tampe et HEC fournissent le continuum de maturité (les colonnes). Fischer et al. fournissent la complémentarité résilience-régénération et les spirales ascendantes (pourquoi la montée en capacité est une dynamique, pas un escalier). Le corpus plus large de Folke (2021) identifie les freins systémiques. Regenesis, Sanford et Holliday fournissent la condition manquante : la transformation intérieure et la primauté du lieu. Le Capacity Score traduit ces trois apports en 37 questions organisées en 6 leviers × 4 niveaux — un diagnostic qui rend le profil de corrélation visible et le saut qualitatif actionnable.
L’intégration des trois corpus produit un cadre opérationnel cohérent. Elle laisse aussi des tensions ouvertes — non pas des faiblesses, mais des zones où la réconciliation reste à démontrer.
Tableau 12 — Tensions non réconciliées par le Capacity Score
| Tension | Ce que disent les corpus | Ce que fait le Capacity Score | Statut |
|---|---|---|---|
| Capacité perçue vs impact mesuré | Fischer et al. parlent de « contributions nettes positives » mesurables. HEC vise un « résultat net positif sur la santé humaine, sociale et écologique ». | Mesure des capacités perçues par les acteurs — pas des impacts réels. Choix délibéré : la perception conditionne la décision. | ◇ Ouvert Le lien capacité perçue → impact réel reste à documenter |
| Singularité du lieu vs outil standardisé | Regenesis prémisse 3 : chaque lieu a un potentiel unique. La Story of Place est irréductible à un questionnaire. | 37 questions identiques, quel que soit le contexte. Le diagnostic situe mais ne révèle pas le potentiel singulier du lieu. | ◎ En cours L’accompagnement post-diagnostic ancre dans le territoire. L’outil ne prétend pas remplacer le travail de lieu |
| Photo instantanée vs dynamique temporelle | Fischer et al. : spirales ascendantes = dynamique dans le temps. Les 3 Horizons posent une temporalité longue. | Diagnostic à un instant T. Pas encore de suivi longitudinal sur plusieurs années. | ◇ Ouvert Cohorte longitudinale prévue à partir de 2026 |
| Transformation intérieure : diagnostiquée mais pas produite | Sanford et Regenesis (prémisse 4) : la transformation des modèles mentaux est la condition de la transformation des modèles économiques. | Le levier Dynamiques humaines révèle l’état du logiciel interne. Il ne le transforme pas. Les outils de transformation sont distincts (section 6.2). | ◎ Articulé Diagnostic (Capacity Score) + transformation (fresques) = deux fonctions complémentaires |
| Seuil N3→N4 : qualitatif, pas quantifiable | Hamant fournit un cadre pour la robustesse (N3) mais pas au-delà. Fischer et al. posent la régénération comme distincte de la résilience — sans critère de démarcation mesurable. | Le changement de paradigme est un critère qualitatif (« au service de quoi ? »). Le seuil est discriminant dans le questionnaire mais pas quantifiable par un indicateur unique. | ◎ Assumé Le saut est de nature, pas de degré — un indicateur unique le réduirait |
| Organisation vs territoire : le pont empirique | HEC et H&T analysent des organisations. Regenesis part du lieu. Holliday ponte via la thrivability. Mais : est-ce qu’une organisation qui monte en capacité renforce effectivement son territoire ? | Le levier Chaîne de valeur localisée évalue la co-évolution territoriale. Mais la validation empirique (territoire renforcé ← organisation montée en capacité) n’est pas encore documentée. | ◇ Ouvert Objet des cas pilotes (Capacity Score Laine Régénérative) |
| Triple profitabilité : la preuve économique | Konietzko pose le BM régénératif comme paradigme distinct. Sarkar/Kotler montrent que les deux axes (org. + communautaire) peuvent converger. Economics of Mutuality fournit le cadre conceptuel. | Le Capacity Score diagnostique la trajectoire mais ne prouve pas que la montée en capacité produit de la triple profitabilité mesurable et investissable. | ◇ Thèse Objet du groupe Triple Profitabilité — section 7 |
Ces tensions ne sont pas des angles morts — ce sont des questions ouvertes assumées. Un cadre qui prétendrait avoir tout réconcilié serait suspect. Les colonnes « Statut » pointent vers les chantiers en cours : suivi longitudinal, cas pilotes territoriaux, preuve économique. Le tableau de bilan épistémique (section 7) récapitule l’ensemble.
À l’issue de cette analyse croisée — cadres académiques (Hahn & Tampe, 2021 ; HEC Paris, 2025), approche Regenesis (Mang, Haggard, Reed, Sanford, Holliday, Ungard), convergence scientifique (Fischer et al., 2025 ; Folke et al., 2021), résolution philosophique de la tension outside-in / inside-out, et traduction opérationnelle par Nous Sommes Vivants — quatre contributions se dégagent :
Contribution 1 : La montée en capacité comme paradigme structurant. La notion de « capacité du vivant » — présente chez Regenesis (1995), formalisée par Holliday (thrivability), éclairée par Fischer et al. (2025, Ambio), opérationnalisée par le Capacity Score — offre un paradigme alternatif à la « performance durable ». Plutôt que de mesurer l’impact (négatif ou positif) d’une organisation sur son environnement, on évalue sa capacité à contribuer à la vitalité du vivant dont elle fait partie. Ce déplacement n’est pas sémantique. Il change le référentiel d’évaluation, le point d’entrée de l’action et le critère de basculement.
Contribution 2 : La grille en quatre étapes croisée avec six leviers de capacité comme outil d’analyse transversal. Les quatre niveaux — Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer — ne sont pas propres à un secteur ou à un outil. Ils constituent une grille de lecture applicable à tout domaine (agriculture, textile, tourisme, industrie, numérique), à toute dimension organisationnelle (les six leviers : Leadership personnel, Intelligence écosystémique, Innovation produit, Chaîne de valeur localisée, Dynamiques humaines, Gouvernance de l’activité), et à toute échelle (produit, entreprise, filière, territoire). La convergence avec la complémentarité résilience-régénération de Fischer et al. (durabilité → résilience → régénération, lecture Nous Sommes Vivants) et avec l’échelle Hahn & Tampe (Restore → Preserve → Enhance, complétée par Exploit par HEC) confirme la solidité de cette grille. Le croisement 4 étapes × 6 leviers est ce qui rend le profil de corrélation visible — et donc actionnable.
Réponse à l’objection « la régénération ne peut pas être généralisée ». Hahn & Tampe (« sense of place ») et Regenesis (« primacy of place ») ont raison : chaque lieu est unique, chaque contexte appelle des réponses spécifiques. Mais cela ne rend pas la régénération impossible à outiller — cela rend les solutions universelles impossibles. La réponse de Nous Sommes Vivants : les grands principes sont universels, les pratiques sont locales, le cadre ne change pas. La co-évolution humain-nature, l’enchâssement de l’économie dans le vivant, le changement de paradigme — ces principes sont vrais partout. Les quatre étapes et les six leviers s’appliquent à tout secteur et tout territoire. Ce qui varie selon le lieu, le secteur et la maturité de l’organisation, ce sont les réponses concrètes à chaque question du Capacity Score — pas la structure du diagnostic.
Contribution 3 : Le changement de paradigme comme critère discriminant. Ce qui distingue la régénération de la restauration n’est pas un degré supplémentaire d’ambition écologique. C’est un changement de paradigme (section 4.3) : l’activité économique cesse d’être servie par la nature pour devenir le moyen par lequel le vivant renforce sa capacité à évoluer. Ce retournement est identifiable, diagnosticable et accompagnable — c’est ce qui le distingue d’une simple déclaration d’intention. Le Capacity Score le pose comme critère de passage du niveau 3 au niveau 4.
Contribution 4 : L’intégration du facteur humain comme condition non négociable. Ni Hahn & Tampe, ni le white paper HEC, ni Fischer et al. ne proposent d’instrument pour évaluer et développer les capacités humaines nécessaires à la transformation régénérative. L’approche Regenesis (prémisse 4), Carol Sanford (quatre paradigmes), Beatrice Ungard (développement du discernement) et Nous Sommes Vivants (fresques du facteur humain, des émotions, des imaginaires) posent cette dimension comme condition non négociable : il n’y a pas de transformation des modèles sans transformation des personnes. Le levier « Dynamiques humaines » du Capacity Score et les trois bascules nécessaires (paradigme, alliances, valeur) formalisent ce qui reste un angle mort de la littérature académique.
Les indicateurs biophysiques territorialisés. Le Capacity Score évalue la capacité organisationnelle — la maturité de l’entreprise dans sa progression vers la régénération. Mais il ne renseigne pas directement sur l’état biophysique du territoire : la matière organique du sol, la biodiversité fonctionnelle, la qualité de l’eau, la vitalité des communautés humaines. Cette mesure relève d’une instrumentation complémentaire — ce que la triple comptabilité du RegenBMC (atelier 5) commence à poser, et ce que le référentiel ROC (Regenerative Organic Certified) fournit pour l’agriculture. L’articulation entre le Capacity Score (maturité organisationnelle) et des métriques territoriales biophysiques (état du vivant) constitue le prolongement naturel de cette instrumentation.
Le passage à l’échelle au-delà des pionniers. Les 55 produits/services primés aux Lauriers de la Régénération (deux éditions), les cas documentés, les entreprises qui font le Capacity Score — ce sont encore des pionniers. La question de la diffusion vers le « milieu de peloton » — les milliers d’entreprises françaises soumises à la CSRD qui cherchent à dépasser la conformité — reste entière. Les formations Qualiopi, les fresques en entreprise, le Regenerative Circle Leadership sont des dispositifs de montée en capacité. Mais le passage de 50 adhérents à 500 puis 5 000 exige probablement des relais institutionnels que le collectif n’a pas encore mobilisés à cette échelle.
L’articulation avec les cadres institutionnels. La section 5.4 a montré que le Capacity Score peut servir de colonne vertébrale pour modéliser des trajectoires reliant diagnostic qualitatif, KPIs terrain, ACV et reporting CSRD — le cas de la filière laine régénérative en fournit la première preuve sectorielle (22 familles de KPIs, 8/10 standards ESRS couverts, effets dominos entre indicateurs documentés). Mais cette articulation reste à formaliser et à généraliser. Le Capacity Score n’est pas encore aligné systématiquement avec les normes ESRS, les taxonomies européennes ou les référentiels sectoriels au-delà de la filière laine. L’AFNOR Spec « Économie Régénérative » (Isabelle Delannoy) pourrait constituer un pont complémentaire. De même, la relation avec le référentiel ROC (pour les produits) et Planet-Score (pour l’information consommateur) mériterait d’être formalisée : le Capacity Score évalue l’entreprise, ces référentiels évaluent le produit ou la filière — la complémentarité est évidente mais pas encore systématisée. Le passage d’une preuve de concept sectorielle à un protocole générique de modélisation de trajectoires constitue la prochaine étape.
La dimension non humaine dans le diagnostic. Le Capacity Score pose des questions sur la relation au vivant non humain (Intelligence écosystémique, question sur les dépendances écologiques). Mais le vivant non humain ne « répond » pas au questionnaire. Le guide Destination Canada (Reed & Holliday, 2023) propose les stewardship circles et les Story of Place comme méthodes pour intégrer la voix du lieu. L’idée de donner un siège à la nature au conseil d’administration est documentée par Nous Sommes Vivants dans ses analyses de gouvernance. Mais la traduction de cette exigence en instrument de diagnostic praticable reste un défi méthodologique majeur — et probablement la frontière la plus exigeante de l’approche régénérative.
L’absence de validation académique indépendante du Capacity Score lui-même. Ce livre blanc montre que le Capacity Score comble les lacunes identifiées dans les cadres académiques — mais c’est Nous Sommes Vivants qui identifie les lacunes et qui propose l’instrument. Fischer et al. (2025) montrent la complémentarité résilience-régénération, pas la validité du Capacity Score. Le white paper HEC ne le mentionne pas. Une évaluation indépendante — par un laboratoire de recherche, une institution tierce ou un protocole de recherche-action — constituerait un renforcement décisif de la crédibilité du cadre. Ce travail constitue la prochaine étape de validation.
L’absence de métriques comparatives inter-organisationnelles. Le Capacity Score est conçu comme un outil de positionnement individuel — chaque organisation se situe par rapport à une grille de maturité, non par rapport à ses pairs. Cette logique est cohérente avec la prémisse 3 de Regenesis (chaque lieu a son potentiel unique). Mais elle limite la possibilité de constituer des benchmarks sectoriels, des moyennes comparatives ou des analyses de cohorte qui permettraient de montrer les dynamiques de progression à l’échelle d’un secteur ou d’un territoire. La construction d’une base de données anonymisée de Capacity Scores pourrait combler cette lacune à mesure que le nombre d’organisations diagnostiquées augmente.
Objection 1 : le N4 est inaccessible sans changement réglementaire préalable. Tant que les normes comptables ne reconnaissent pas les externalités positives, l’entreprise régénérative reste structurellement désavantagée. L’objection est sérieuse. La réponse partielle : les pionniers (Mars/Royal Canin, CQLP/LSDH) n’ont pas attendu les normes — ils ont produit la preuve en interne. C’est en accumulant les preuves terrain que le consensus normatif se construira, pas l’inverse (section 7.9, Horizon H3).
Objection 2 : l’extension du « régénératif » hors agriculture est une dilution conceptuelle. Les Lauriers documentent factuellement que la régénération opère au-delà de l’agriculture avec lien traçable au vivant. L’extension n’est pas une dilution si elle conserve le critère discriminant : retournement de finalité + lien observable au capital naturel et social du territoire.
Objection 3 : « C’est de l’ESS habillée autrement. » Les coopératives, les mutuelles, l’économie sociale et solidaire font ça depuis toujours — pourquoi un nouveau mot ? La différence est structurelle : l’ESS sépare le social et l’environnemental dans des structures dédiées (associations, coopératives, mutuelles). Le régénératif vise les entreprises de marché — celles qui sont dans la compétition, qui ont des actionnaires, qui vendent en grande distribution. Le rapport du Sénat (section 7.3) fait exactement cette confusion : son scénario 4 limite l’axe économique aux structures ESS. Le régénératif ne remplace pas l’ESS — il étend sa logique aux entreprises conventionnelles, et c’est cette extension qui manque au terrain.
Objection 4 : « C’est du marketing vert — une récupération de l’écologie par le business. » Le soupçon est structurel en France : dès qu’une entreprise parle d’écologie et de rentabilité, c’est suspect. Acquier (2024) documente le risque d’obsolescence par absorption — le « régénératif » peut devenir un label vidé de sa substance (section 1.5). La réponse : le critère discriminant est le retournement de finalité (section 4). Tant que l’activité reste au service de la marge et que le vivant est un moyen, on est en N3 (restaurer). La bascule N4 se teste : au service de quoi ? Si la réponse est « au service du vivant, dont la rentabilité est une conséquence », c’est du régénératif. Sinon, c’est du marketing. Le Capacity Score rend ce test opérationnel — pas déclaratif.
Objection 5 : « C’est le patron qui doit changer d’abord — pas le business model. » La transformation intérieure du dirigeant est la vraie condition — les outils ne servent à rien sans changement de conscience. L’objection est partiellement vraie : Regenesis, Sanford et le Tableau 20 (verrous humains) montrent que la transformation intérieure est une condition, pas un bénéfice secondaire. Mais c’est précisément le piège : si on attend que le patron ait « changé » pour agir, on ne fait rien. Le parcours Nous Sommes Vivants inverse la logique : c’est en transformant le business model (RegenBMC) que le dirigeant se transforme — pas l’inverse. La boucle Capacity Score → fresques → RegenBMC → retour Capacity Score encode ce principe : l’outil provoque la prise de conscience, la prise de conscience approfondit l’usage de l’outil. Les deux se renforcent mutuellement (section 6).
Objection 6 : « Valoriser la nature, c’est instrumentaliser la nature. » C’est le verrou culturel français : 80 % du monde de la transition écologique décroche dès qu’on parle de valeur économique du vivant (section 7.9). Pour les tenants de l’écologie profonde, la nature a une valeur intrinsèque — toute démarche de monétarisation ouvre la porte à la marchandisation. La réponse : le régénératif ne met pas un prix sur la nature. Il accepte que le développement de services écosystémiques est à la fois une proposition de valeur dans les produits et une source de valeurs communes qui doivent intégrer une économie. Le consommateur paye pour un produit issu d’un territoire qui fonctionne — pas pour la nature elle-même. Ce n’est ni de la monétarisation ni de la financiarisation : c’est la reconnaissance que les pratiques qui renforcent le vivant ont un coût, et que ce coût doit être porté par une économie — pas seulement par des subventions publiques.
Ces six objections sont des tensions constitutives du champ — structurelles (1-2), culturelles (3-4), humaines (5-6). Les nommer est une condition de crédibilité. Les deux premières portent sur les limites du cadre, les quatre suivantes sur les résistances mentales qu’il provoque. Aucune n’invalide l’approche — mais chacune signale un front de travail ouvert.
Est-ce que les acteurs ont besoin de ce niveau de lecture pour décider ? La question est légitime. Soixante-dix pages de cadre conceptuel, trois corpus réconciliés, six leviers, quatre niveaux de maturité — le dirigeant qui veut « juste savoir quoi faire » pourrait décrocher bien avant la section 5. Pourtant c’est précisément cette exigence qui justifie l’existence du Capacity Score : il simplifie la complexité sans la réduire. Trente-sept questions, trente minutes, un profil de corrélation qui dit où est le verrou et quel saut qualitatif viser — c’est le résultat opérationnel. Mais sans les fondations posées dans les sections 1 à 4, ce résultat n’aurait aucune légitimité : il serait un score de plus dans un marché saturé de scores. Les acteurs n’ont pas besoin de lire les soixante-dix pages — ils ont besoin que quelqu’un les ait écrites, et que les outils qu’on leur propose en découlent.
Ce qu’on perd sans ce cadre est concret. On perd d’abord la distinction entre durabilité et régénération. Le terme « durabilité régénérative » circule depuis le white paper HEC Paris (2025), mais il masque une ambiguïté fondamentale : s’agit-il de rendre la durabilité plus ambitieuse, ou de reconnaître que la durabilité et la régénération relèvent de logiques différentes ? La section 1.5 a posé la réponse : ce sont trois paradigmes distincts — durable (ne pas dépasser les limites), circulaire (boucler les flux), régénératif (renforcer les capacités du vivant). Les confondre revient à rester dans le Donut de Kate Raworth — un cadre essentiel pour poser les contraintes, mais qui ne formalise pas la contribution active. HEC Paris décrit un continuum de maturité ; Nous Sommes Vivants y ajoute le seuil qualitatif N3→N4 qui le rend opérationnel. Sans cette distinction, les entreprises font du « régénératif » qui est en réalité du N3 (restaurer) habillé autrement — et personne ne dispose du critère pour le voir.
Les limites ou le potentiel ? La tension traverse tout le champ. D’un côté, les limites planétaires, les seuils ESRS, les trajectoires carbone — l’urgence de réduire. De l’autre, le potentiel du vivant, les capacités à cultiver, l’horizon de contribution. Le réflexe intellectuel est de choisir un camp. Le cadre Nous Sommes Vivants refuse ce choix : les limites ne sont pas optionnelles ; les capacités donnent l’horizon de transformation. C’est un couple, pas une alternative. Les limites disent ce qu’on ne peut plus faire ; les capacités disent ce qu’on peut devenir. Le Capacity Score encode cette articulation : les niveaux N1-N2 sont des niveaux de limites (conformité, réduction), les niveaux N3-N4 sont des niveaux de capacités (robustesse, contribution). On ne saute pas les premiers pour atteindre les seconds — on les traverse.
Le facteur humain est l’angle mort structurant. La plupart des frameworks de transition écologique traitent le sol, l’eau, la biodiversité, le carbone — et ignorent superbement ce qui fait qu’un dirigeant change ou ne change pas. Le « putain de facteur humain », pour le dire sans détour, est la raison pour laquelle des organisations dotées de toutes les données, de tous les outils et de toute la bonne volonté restent bloquées en N2. Les verrous ne sont pas techniques — ils sont cognitifs (section 6.2 : le déni est une réponse transitoire à la surcharge, pas un refus de la réalité), émotionnels (la peur de perdre ce qu’on a construit) et imaginaires (l’incapacité à se projeter dans un modèle radicalement différent). C’est pour cette raison que Nous Sommes Vivants a développé trois fresques distinctes — Facteur Humain, Émotions, Imaginaires — qui précèdent le RegenBMC dans le parcours. Ce n’est pas un supplément pédagogique : c’est la condition de possibilité de la transformation du business model. De même, la technologie du sol — la compréhension concrète de ce qu’est un sol vivant, de comment il se régénère, de ce que les pratiques agricoles lui font — est absente de la plupart des cadres stratégiques. Or c’est là que la régénération se matérialise : dans la biologie des sols, dans les cycles de l’eau, dans la santé des écosystèmes locaux. Sans cette ancrage matériel, le « régénératif » reste un concept flottant.
Le leadership du vivant n’est pas un titre — c’est une posture qui se teste. La section 6.3 a formalisé quatre profils (Garde-fou, Optimisateur, Architecte, Jardinier). Mais la question est plus tranchante : qu’est-ce que le leadership du vivant exige concrètement ? Il exige de renoncer — à l’optimisation comme fin en soi (N2→N3), à la discrétion comme stratégie (N3→N4), à l’idée que le vivant est un bénéficiaire de l’action humaine plutôt qu’un partenaire de co-évolution. Chaque bascule a un coût. La plupart des dirigeants savent intellectuellement qu’il faudrait changer ; ce qu’ils ne savent pas, c’est ce à quoi ils doivent renoncer pour que le changement ait lieu. Le Capacity Score nomme le verrou — les fresques permettent de le traverser — le RegenBMC le traduit en architecture économique.
Réduire a des limites — et ces limites sont le plafond de verre du champ. L’éco-conception telle qu’elle est pratiquée en France est massivement orientée vers la réduction : ACV, empreinte carbone, économie circulaire, sobriété. Ces approches sont nécessaires et personne ne les conteste. Mais elles butent sur un problème structurel : optimiser un modèle dégénératif le rend moins dégénératif — pas régénératif. Le « tunnel carbone » — le fait de ne regarder que le CO₂ au détriment de la biodiversité, de la santé des sols, de la qualité de l’eau, du bien-être humain — en est le symptôme le plus visible. Le Capacity Score propose un diagnostic pluridimensionnel (six leviers) précisément pour sortir de cette monodimensionnalité. Quant à l’éco-conception orientée ventes — le fait de concevoir « vert » pour vendre plus — elle n’est un problème que si elle ne passe pas le test de contribution. Un produit issu de pratiques régénératives qui se vend bien n’est pas suspect : il est la preuve que le modèle fonctionne. C’est un produit « vert » qui ne renforce aucune capacité du vivant qui pose problème — et le Capacity Score le détecte.
Mesurer ou réfléchir ? Le Capacity Score est une boussole, pas un audit. La distinction est fondamentale. Un audit mesure des effets passés et certifie une conformité. Le Capacity Score mesure une capacité perçue — la position que l’organisation se donne sur le continuum — et produit un profil de corrélation entre leviers. C’est un outil de réflexion stratégique déguisé en score. Le résultat n’est pas « vous êtes à 45 % » — c’est « votre levier Innovation est en N3 mais votre levier Gouvernance est en N1, et tant que cet écart n’est pas réduit, la bascule N3→N4 est structurellement bloquée ». Ce diagnostic provoque une conversation — pas un plan de conformité. Mesurer sert à réfléchir ; réfléchir sert à décider. L’erreur serait de croire que le score remplace la délibération stratégique — il la structure.
Qui réussit — et comment le sait-on ? C’est la question que tout lecteur se pose à ce stade. La réponse honnête : peu d’organisations sont en N4, et aucune ne l’est sur tous les leviers simultanément. Patagonia est en N3 avec un score de 68 % — une entreprise qui déclare vouloir « sauver la planète » mais dont le levier économique reste structurellement bloqué par un modèle de croissance classique (section 5.2). Michelin est en transition N2→N3 avec 45 %, des dynamiques fortes en Innovation mais un levier Gouvernance en retard. Les Lauriers de la Régénération (55 produits/services primés en 2024-2025) documentent des réussites au niveau du produit — là où la bascule se concrétise. La vraie question n’est pas « qui est régénératif » (personne ne l’est pleinement) mais « qui progresse et sur quoi » — et c’est exactement ce que le profil de corrélation rend visible.
Ces sept tensions — durabilité vs régénération, limites vs potentiel, facteur humain, leadership, plafond de la réduction, mesure vs réflexion, preuve de réussite — ne sont pas des objections à lever. Ce sont des lignes de force que le cadre doit tenir ensemble. Le Capacity Score tient sa crédibilité de sa capacité à les articuler plutôt qu’à les résoudre.
Reste la question la plus exigeante : à quel test soumettre ce cadre lui-même ? Si le Capacity Score prétend distinguer le régénératif du non-régénératif, il doit accepter d’être testé sur ses propres critères. Nous proposons un test de robustesse en deux termes indissociables :
Premier terme — la capacité. Est-ce que l’initiative, le produit, l’organisation modifie son orientation, ses choix, son architecture décisionnelle dans le sens d’un renforcement des capacités du vivant ? Ce terme porte sur l’intention structurée : pas une déclaration, mais un changement observable dans la façon dont les décisions sont prises — ce que le Capacity Score diagnostique à travers les six leviers.
Second terme — la preuve par les effets. Est-ce que cette modification produit des signaux mesurables du vivant (santé des sols, biodiversité, qualité de l’eau, bien-être humain) ET une viabilité économique dans le temps ? Ce terme porte sur les conséquences réelles : pas un score auto-déclaré, mais des indicateurs terrain — ce que les KPIs de la filière laine régénérative commencent à documenter (section 6.2).
Le couple est indissociable. La capacité sans la preuve est du discours. La preuve sans la capacité est de l’accident. Une initiative est régénérative si et seulement si les deux termes sont présents et se renforcent mutuellement. Ce test s’applique à Nous Sommes Vivants comme à n’importe quel acteur du champ — et c’est cette symétrie qui en fait la force.
Le test repose sur un principe philosophique qui le fonde. Tenir dans la durée — ce que la résilience et la robustesse visent — n’est pas un bien en soi. Ce qui compte, c’est vers quoi un système tient. Un système dégénératif résilient est un système qui détruit durablement. Un système fragile orienté vers la régénération est un système qui a besoin d’être soutenu — mais dont la direction est juste. La robustesse (N3) est une condition nécessaire ; l’orientation régénérative (N4) est ce qui lui donne un sens. Les deux ensemble forment un couple capacité-direction : la capacité à tenir ET l’orientation vers le renforcement du vivant. Sans la première, on ne dure pas. Sans la seconde, durer ne sert à rien.
L’ouverture vers la RSE et le Made in France s’inscrit dans cette logique. La RSE française (ISO 26000, reporting CSRD, plans de vigilance) est massivement en N1-N2 : elle gère des limites et réduit des impacts. Ce n’est pas un échec — c’est un socle. Le cadre régénératif ne s’y oppose pas : il le prolonge en posant l’horizon N3-N4. De même, le Made in France régénératif (section 7.11) — trente exemples d’industries qui relocalisent ET contribuent au vivant — montre que la réindustrialisation peut être le véhicule de la régénération si elle passe le test de robustesse : capacité (chaînes relocalisées, gouvernance territoriale) + preuve (services socio-écosystémiques mesurables, viabilité économique documentée). Sans le test, le Made in France est du protectionnisme ; avec le test, c’est de la souveraineté régénérative.
Définition opératoire
Est régénératif ce qui augmente, de façon située et durable, les capacités propres du vivant — humain et non humain — ET ce qui rend cette augmentation tenue par une viabilité économique dans le temps. Les deux termes sont indissociables : la contribution au vivant sans viabilité est un projet ; la viabilité sans contribution au vivant est du business as usual.
Le système Nous Sommes Vivants — vue d’ensemble
De la science aux outils, des fondations à la preuve économique
Tableau 18 — Quatre apports que la recherche ne formalise pas
| Couche | Ce qui est posé | Sources & sections | Outil opérationnel |
|---|---|---|---|
| Fondations scientifiques | Continuum de maturité (4 niveaux). Complémentarité résilience-régénération. Spirales ascendantes. Primauté du lieu | Hahn & Tampe · HEC Paris · Fischer et al. · Regenesis · Sanford § 1-3 | Ce livre blanc · Capacity Score |
| Retournement de finalité | Seuil qualitatif N3→N4. L’activité passe de « servie par le vivant » à « au service du vivant » | Résolution outside-in / inside-out § 4 | Critère discriminant du Capacity Score |
| Cadre opérationnel | 4 étapes × 6 leviers × 4 profils de leadership. Levier pivot par bascule. 3 Horizons pour temporaliser | Matrice Capacity Score · Sharpe · Baghai § 5 | Capacity Score 37 questions · 30 min · scoring |
| Diagnostic stratégique | Décorrélation entre leviers. Levier bloquant. Prochain saut qualitatif. Capacité perçue (pas audit d’effets) | Analyses Michelin · Patagonia § 5.2 · 6 | Profil de corrélation Radar 6 leviers |
| Transformation humaine | Récits (imaginaires), émotions (peur→vitalité), trajectoire (stagnation→contribution). Condition non négociable | Sanford · Ungard · Huybens · IPBES § 5.1 · 7.2 | 3 Fresques Imaginaires · Émotions · Facteur Humain |
| Redesign du modèle | Chaîne de valeur en triple impact. Co-conception avec actants. 3 Horizons appliqués. Triple comptabilité | Porter · Latour · Ostrom · Roche · CARE § 6.1 | RegenBMC 5 ateliers · Économie de la mutualité |
| Accompagnement collectif | Cercles de dirigeants. Analyses croisées (Michelin, Patagonia). Montée en capacité collective entre pairs | Analyses de veille · Études de cas § 5.2 · 7.3 | Regenerative Circle Leadership Parcours dirigeants · Veille analytique |
| Preuve terrain | Produits issus de pratiques régénératives. Innovation documentée. Décorrélation résolue | 55 produits/services primés (2024-2025) · KPIs filière laine § 6.1 | Lauriers de la Régénération + modélisation trajectoires |
| Preuve sectorielle (pilote) | 22 familles de KPIs en services socio-écosystémiques. 8/10 standards ESRS couverts. Effets dominos documentés | Filière laine régénérative § 6.2 | Capacity Score Laine Régénérative Transition sectorielle · En cours |
| Preuve économique | Triple profitabilité : environnementale, sociale, économique. Co-investissements mutuellement bénéfiques | Economics of Mutuality · LIFTS · CARE § 7 | ◇ Thèse en construction Groupe Triple Profitabilité 2026 |
Chaque couche s’appuie sur la précédente. Le Capacity Score (couche 3) est le pivot : il traduit les fondations scientifiques en diagnostic actionnable, et oriente vers les outils de transformation. La section 6 détaille chacun de ces outils.
Les Parties I et II ont posé les fondations : un continuum de maturité à quatre niveaux, la convergence de trois corpus indépendants (stratégie, science des systèmes, développement régénératif), et le changement de paradigme qui fonde la distinction entre durabilité classique et régénération. Un manque subsiste : l’instrument opérationnel capable de traduire ce cadre en décision managériale. La Partie III comble ce manque. Elle formalise le Capacity Score (37 questions, 30 minutes, quatre étapes × six leviers), le valide empiriquement sur Michelin et Patagonia, déploie les outils de transformation (RegenBMC, trois fresques, Lauriers de la Régénération) et documente les KPIs de la régénération à travers la filière pilote de la laine régénérative française. C’est la partie la plus opérationnelle du livre blanc — celle qui traduit le « pourquoi » en « comment ».
PARTIE III
Du diagnostic à la transformation : les outils qui manquaient
Formalisation, instrumentation et validation terrain
La Partie II a posé le socle conceptuel — quatre étapes, trois paradigmes, six leviers, changement de paradigme, transformation intérieure. Cette Partie III traduit ce socle en outils opérationnels. La section 5 formalise la grille du Capacity Score (quatre étapes × six leviers) et l’illustre par les cas Michelin et Patagonia. La section 6 documente la transformation des modèles économiques et mentaux : le RegenBMC (cinq ateliers de redesign de l’offre), les Lauriers de la Régénération, les trois fresques (cognition, émotions, imaginaires) et le leadership du vivant. Le lecteur qui souhaite comprendre d’abord l’outil peut commencer par la section 5 ; celui qui cherche les ateliers de transformation peut aller directement à la section 6.
Sources principales : Capacity Score — Nous Sommes Vivants (2025-2026) · Analyses Michelin et Patagonia · Economics of Mutuality (Roche & Jakub) · Fresques Qualiopi (facteur humain, émotions, imaginaires) · RegenBMC (5 ateliers) · Lauriers de la Régénération (25 lauréats 2025)
Tableau 13 — Grille du Capacity Score : quatre étapes × six leviers de capacité (entreprise et au-delà)
| LEVIER | N1 · LIMITER | N2 · RÉDUIRE | N3 · RESTAURER | N4 · RÉGÉNÉRER |
|---|---|---|---|---|
| 🎯 Leadership | Conformité réglementaire | Objectifs de réduction | Engagement restauration | Raison d’être = vivant |
| 🌿 Intelligence éco. | Bilan carbone | Cartographie impacts | Monitoring biodiversité | Capacités régénératrices |
| 💡 Innovation | Sobriété | Éco-conception | Éco-socio-conception | Plus on vend, plus on régénère |
| 🔗 Chaîne de valeur | Prix, volumes, délais | Optimisation & protection | Engagements réciproques | Co-investissement territorial |
| 👥 Dynamiques humaines | Gestion des risques | Sensibilisation impacts | Coopération en réseau | Vocation & épanouissement |
| ⚖️ Gouvernance | Reporting ESG | Comité RSE actif | Stakeholder governance | Chacun a voix |
Grille Capacity Score — Nous Sommes Vivants · Le seuil de retournement se situe entre N3 et N4
Les sections précédentes ont posé le socle : un continuum de maturité (Hahn & Tampe, HEC), une complémentarité résilience-régénération (Fischer et al.), et une condition de transformation intérieure (Regenesis, Sanford). Cette section traduit ce socle en cadre opérationnel. Nous Sommes Vivants est le collectif français qui accompagne les entreprises dans leur trajectoire régénérative — formations Qualiopi, accompagnement de dirigeants, ateliers, veille analytique. Les outils ont précédé la théorie : le Capacity Score a été développé sur le terrain avant d’être formalisé. Ce livre blanc pose le socle conceptuel qui le fonde.
La thèse centrale, portée depuis l’origine et formalisée dans La régénération du vivant telle que portée par Nous Sommes Vivants (décembre 2025) : la régénération consiste à donner aux êtres vivants (dont les humains) les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement. Elle nécessite une double bascule — des modèles économiques et des modèles mentaux. Le critère est concret : la capacité réelle des sols, des milieux et des collectifs humains à durer, se transformer et se renouveler. Le vivant n’est pas seulement mesuré — il est renforcé.
Avant d’entrer dans les quatre étapes et le Capacity Score, quatre éléments de cadrage complètent le changement de paradigme posé en section 4.3 : le point d’entrée choisi par Nous Sommes Vivants, le diagnostic de dilution qu’il permet, le verrou cognitif qui explique la résistance au changement, et le réseau de références sur lequel repose l’approche.
L’approche de Nous Sommes Vivants ne se réduit pas à une transposition de Regenesis en France. Elle articule un réseau de références complémentaires qui, ensemble, couvrent les angles morts que chaque source laisse individuellement.
Sur la science des systèmes, Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke (voir section 2) montrent la complémentarité résilience-régénération et la dynamique des spirales ascendantes. La généalogie écologique — Lotka et Nicholson (balance of nature), Holling (résilience), Hamant (robustesse biologique, N3) — pose que l’équilibre des écosystèmes est celui de la nature dont l’économie dépend. Hamant apporte un concept essentiel — tenir par la diversité et la sub-optimalité — mais qui reste au service de la persistance de l’activité. La régénération (N4) franchit un seuil supplémentaire : contribuer activement au vivant.
Sur la relation humain–non-humain, Baptiste Morizot (solidarité écologique, « diplomatie des interdépendances ») et les travaux de l’IPBES et Nicole Huybens (quatre relations humain-nature, éthique environnementale) fondent philosophiquement ce que la Fresque des imaginaires traduit en outil praticien.
Sur la certification des produits, le référentiel ROC (Regenerative Organic Certified) et les labels régénératifs fournissent la preuve au niveau du produit — là où le Capacity Score évalue l’entreprise. La complémentarité est structurelle.
Sur l’articulation institutionnelle, la CSRD et la soutenabilité forte constituent le point d’entrée réglementaire — les niveaux 1-2 du Capacity Score dialoguent directement avec le reporting européen. La gouvernance régénérative et la communication régénérative prolongent la transformation au-delà du diagnostic.
L’approche de Nous Sommes Vivants part de l’entreprise — pas du bassin versant ou des systèmes socio-écologiques considérés abstraitement. On accompagne des humains qui prennent des décisions dans des organisations qui agissent dans des territoires. C’est là que se conçoivent les produits, que se structurent les filières, que se jouent les alliances avec les acteurs du territoire. Le point d’entrée est nécessairement organisationnel parce que c’est là que se prennent les décisions concrètes.
Mais l’entreprise n’est pas la finalité. C’est précisément là qu’opère le retournement : l’activité économique devient le moyen par lequel le vivant renforce sa capacité à évoluer. Le produit est un nœud de relations — un prétexte pour réorganiser toute une filière. La filière fonctionne comme un organisme vivant : l’objectif n’est pas d’optimiser une chaîne linéaire mais de la transformer en écosystème de relations où chaque acteur renforce la vitalité de l’autre. La preuve économique est la condition de crédibilité : les Lauriers de la Régénération démontrent que l’indexation de la performance financière sur la vitalité du vivant est viable.
Cette logique rejoint le community capacity building : le renforcement des capacités ne se décrète pas de l’extérieur, il émerge des dynamiques propres du système — son histoire, ses relations, ses tensions internes (Simmons, Reynolds & Swinburn, 2011). La capacité est toujours singulière : ce qui constitue une capacité dans un contexte donné peut être inopérant dans un autre. C’est pourquoi Nous Sommes Vivants ancre chaque diagnostic dans le territoire et les chaînes de valeur spécifiques de l’entreprise : il ne s’agit pas d’appliquer des bonnes pratiques génériques mais de révéler le potentiel régénératif propre à chaque situation.
Le changement de paradigme fournit un critère de dilution : on sort de la régénération dès que la capacité du vivant disparaît du référentiel. La difficulté à progresser vers la régénération tient à ce que deux bascules doivent opérer simultanément — la bascule des modèles mentaux et la bascule des modèles économiques. C’est précisément quand l’une change sans l’autre que la progression s’enlise.
La dilution par le modèle mental. Le dirigeant adopte le vocabulaire de la régénération — raison d’être, vivant, territoires — mais le cadre cognitif reste celui de la performance classique. Les formations multiplient les fresques et les séminaires sans toucher aux critères de décision. Le vivant entre dans les discours mais pas dans les arbitrages. Résultat : l’humain reste un facteur d’acceptabilité du changement, pas un acteur de la transformation. On sensibilise sans transformer le logiciel qui produit les décisions.
La dilution par le modèle économique. L’entreprise suit ses scores carbone, remplit sa CSRD, améliore ses indicateurs ESG — mais sans interroger la capacité réelle des sols et des collectifs humains à durer. Le vivant est mesuré, pas renforcé. Les produits ne changent pas, la chaîne de valeur reste extractive, le financement de la transition est traité comme une charge. On documente l’impact sans modifier ce qui le produit.
La difficulté à progresser naît exactement à l’intersection des deux. Afficher une raison d’être régénérative (bascule des modèles mentaux) sans modifier la finalité ni la relation au vivant (bascule des modèles économiques) : c’est le blocage le plus courant. Inversement, restructurer une filière (bascule des modèles économiques) sans déplacer les croyances et les émotions des équipes (bascule des modèles mentaux) produit des résistances qui font régresser le projet. La régénération exige que les deux bascules opèrent ensemble — c’est pourquoi le Capacity Score évalue les deux simultanément (Dynamiques humaines pour le modèle mental, Innovation et Chaîne de valeur pour le modèle économique) et que les fresques (section 6.2) interviennent en complément du diagnostic.
Cette dilution n’est pas qu’un problème de communication. Le business as usual est d’abord une continuité cognitive : les cadres mentaux qui ont permis de décider et produire efficacement deviennent invisibles, pris pour des évidences. Quand les interdépendances — ressources, territoires, chaînes de valeur — deviennent plus visibles, ces cadres ne garantissent plus la continuité économique. Le déni est une réponse transitoire à la surcharge cognitive, pas un refus de la réalité. La transformation exige donc un déplacement du logiciel humain — cognition, émotions, imaginaires — que la section 6.2 formalise à travers les trois fresques.
Sur la distinction conceptuelle, l’économie régénérative ne se réduit pas au Donut : le cadre de Raworth — espace sûr et juste entre plafond écologique et plancher social — est un socle essentiel de la pensée régénérative. Mais sa logique reste celle de la limite (ne pas dépasser, ne pas descendre sous) et se positionne au niveau 3 du Capacity Score (Restaurer). La régénération (niveau 4) y ajoute une dimension que le Donut ne formalise pas : la contribution active au renforcement des capacités du vivant. Les deux cadres sont complémentaires — le Donut pose les contraintes, la régénération pose l’horizon. La confusion entre les deux est néanmoins la source la plus fréquente d’erreur de positionnement chez les acteurs français (voir section 1.5 pour l’analyse détaillée des trois paradigmes distincts).
La trame profonde des quatre niveaux est la relation humain-nature — et la séparation progressive dont Regenesis fait le diagnostic fondateur. La Fresque des Imaginaires pose les mêmes quatre étapes. Construite à partir des quatre relations humain-nature identifiées par l’IPBES et des travaux d’éthique environnementale de Nicole Huybens — prolongés par Baptiste Morizot (solidarité écologique, « diplomatie des interdépendances ») — la Fresque des Imaginaires (présentée à Biomim’expo) structure quatre visions de l’écologie — sobriété/conformité, technologie/optimisation, justice sociale/réparation, régénération/co-évolution — qui correspondent à Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer. Les quatre imaginaires de l’écologie ne sont pas une classification abstraite : ils permettent aux participants de situer leur entreprise et leurs produits dans la progression, et d’ouvrir des perspectives d’innovation régénérative. La veille sectorielle illustrée avec des marques dans chaque imaginaire alimente chaque session.
Le RegenBMC traduit les mêmes quatre niveaux dans le design du modèle économique : ses cinq ateliers accompagnent l’entreprise où qu’elle soit dans sa trajectoire — de l’élimination des impacts dégénératifs directs (N1) à la réduction avec ses parties prenantes amont et aval (N2), de l’augmentation des impacts régénératifs en interne (N3) à l’amplification des impacts régénératifs en collaboration avec ses parties prenantes externes (N4). Mais c’est la bascule N3→N4 que le RegenBMC rend spécifiquement possible — et que d’autres approches ne permettent pas. Car les pratiques régénératives sont de nature différente des pratiques de réduction : elles ne consistent pas à « moins dégrader » mais à renforcer activement la capacité du vivant — humain et non humain — dans les territoires d’activité, au fil de la chaîne de valeur des produits ou services. Ces pratiques se mesurent en services socio-écosystémiques — réunis en familles de KPIs normés ESRS dans le cadre de la CSRD — et sont ancrées dans les territoires concrets où l’entreprise opère.
Concrètement, le RegenBMC structure la transformation en cinq ateliers séquentiels. L’atelier 1 cartographie la chaîne de valeur en triple impact (environnemental, social, économique) à l’aide de la grille Wells adaptée. L’atelier 2 projette le modèle au futur en identifiant les pratiques régénératives atteignables. L’atelier 3 co-conçoit avec les parties prenantes de la filière. L’atelier 4 planifie la montée en capacité à travers les quatre niveaux — c’est le moment où la trajectoire se concrétise en plan d’action. L’atelier 5 ancre le redesign dans les comptes : modèle économique, pricing, investissements. Le RegenBMC transforme l’offre, pas l’organisation — c’est parce qu’il y a un produit en vente qu’il y a un business model à transformer. La transformation se fait donc produit par produit, filière par filière, territoire par territoire.
Toutes les analyses sectorielles de Nous Sommes Vivants suivent les quatre étapes — pour montrer concrètement à quoi ressemble chaque niveau dans chaque secteur et inspirer la bascule N3→N4 : alimentation régénérative, vins et champagnes, cosmétiques, tourisme, textile, numérique, 40 startups à impact visant la régénération. Chaque focus est alimenté par la veille analytique du collectif et illustré avec des marques positionnées dans les quatre imaginaires. Les études de cas RegenBMC (textile, numérique) documentent le redesign complet du modèle économique.
Le Capacity Score situe, la Fresque des Imaginaires ouvre les représentations, le RegenBMC transforme le modèle, les analyses sectorielles inspirent — les quatre niveaux sont le fil conducteur commun.
| Étape | Ce que le niveau signifie pour les entreprises | Ce que le niveau signifie pour le vivant | |
|---|---|---|---|
| N1 | LIMITER Conformité responsable Le Garde-fou |
Posture : discipline et sobriété pour éviter les risques. Leadership analytique, actions en silos internes. L’écologie est une charge administrative, une dette pour les générations futures. Économie : coût subi, silo financier. Comptabilité financière classique, extra-financier isolé. Innovation : bonnes pratiques diffusées sans reconcevoir les produits (sobriété). Processus : conformité — chercher à « survivre » aux crises sans changer de modèle. L’humain est une variable d’ajustement. « Sommes-nous en règle ? » |
Le vivant subit. Séparation humain/nature. La nature est une ressource exploitée ou un risque évité — un objet extérieur à l’entreprise. Relation atomique : focus unique sur la performance économique. Les capacités du vivant déclinent sans que l’entreprise le perçoive. Aucune mesure des impacts sur les écosystèmes. Les limites planétaires sont perçues comme des seuils réglementaires à ne pas franchir. Le vivant n’entre pas dans le radar de décision — on évite le pire sans percevoir les interdépendances. |
| N2 | RÉDUIRE Atténuation systémique L’Optimisateur |
Posture : reconnaître la vulnérabilité de l’activité. Leadership sensible, engagé dans l’amélioration continue en double matérialité. Économie : assurance — coût accepté, aligné avec les engagements. L’écologie comme levier immatériel (marque employeur, argument commercial). Comptabilité intégrée en double impact. Innovation : éco-conception — réduction des impacts critiques au niveau du produit (ACV). Processus : évolution — optimiser les dépendances aux ressources. Les arbitrages restent internes. « Réduisons-nous nos dommages ? » |
Le vivant est protégé. La nature reste un objet extérieur qu’on préserve. Relation atomique-protectrice : on protège la nature, on préserve les humains — sans reconnaître les interdépendances. Les pressions diminuent (pollution, extraction), la biodiversité est stabilisée — mais aucune capacité n’est renforcée. On cherche à compenser ou substituer les dommages (soutenabilité faible). L’intervention porte sur les flux (optimisation des entrées/sorties), pas sur les capacités du système. Le vivant va un peu moins mal — mais il ne va pas mieux. On ralentit la dégradation sans inverser la trajectoire. |
| N3 | RESTAURER Robustesse écosystémique L’Architecte |
Posture : réparer pour être robuste en tissant des relations. Leadership systémique, réseau d’acteurs engagés pour faire évoluer le modèle économique. Économie : investissement — ROI lié à la pérennité de l’activité (économies via la robustesse des écosystèmes). Comptabilité écologique : coût de restauration des ressources à leur état initial. Innovation : éco-socio-conception — exploitation minimale des ressources (ACV étendue / Net Zéro). Processus : adaptation — restaurer les écosystèmes à l’équilibre. Le sujet reste l’activité, les moyens deviennent écosystémiques. « Comment tenir dans la durée ? » |
Le vivant est réparé. Sols restaurés, eau dépolluée, corridors reconstitués. Relation relationnelle : on gère les interdépendances écosystémiques dans nos territoires, en réciprocité. L’entreprise assure le renouvellement effectif des ressources (soutenabilité forte). Les écosystèmes retrouvent un fonctionnement — mais la restauration reste humano-centrée (Bill Reed, Regenesis) : l’homme répare la machine « Nature ». Les capacités reviennent à l’équilibre, sans être renforcées au-delà. Une fois l’intervention finie, le système ne tient que si les causes de dégradation ont changé. La robustesse (Hamant) renforce la capacité à tenir en renonçant à l’optimisation — mais pas encore à contribuer. Le vivant retrouve un fonctionnement — mais il ne co-évolue pas encore avec l’activité humaine. |
| N4 | RÉGÉNÉRER Contribution en symbiose Le Jardinier |
Posture : révéler la capacité de chacun à atteindre son plein potentiel. Leadership du vivant, alliance pour basculer dans un business model régénératif. Économie : prospérité mutuellement bénéfique — valeur durable créée et équitablement répartie. L’écologie comme levier de continuité. Comptabilité régénérative : triple capitaux avec reporting des capacités de vitalité gagnées. La rentabilité est une conséquence de la capacité du vivant. Innovation : design régénératif — le produit augmente la capacité pour potentiels futurs (ACV contributive). Processus : régénération — basculer vers une symbiose où l’activité génère la vitalité de son milieu. « Quelles capacités du vivant notre activité renforce-t-elle ? » |
Le vivant co-évolue. L’activité renforce activement la capacité des écosystèmes à créer plus de diversité, de complexité et de vie. Relation de symbiose : liens mutuellement bénéfiques avec les parties prenantes dans leur milieu de vie. Chaîne de valeur itérative avec les parties prenantes des écosystèmes localisés. La biodiversité augmente, les sols gagnent en fertilité, les communautés prospèrent. Le vivant n’est plus un bénéficiaire de l’action humaine — il est un partenaire de co-évolution. Les capacités gagnées (vitalité, relations, territoire) sont mesurées et reportées. Ce n’est pas un « niveau de maturité supérieur » mais une bascule de nature — le passage d’une logique d’impact à une logique de capacité contributive (Bill Reed, Regenesis). Le vivant humain et non humain gagne en capacité à se renouveler, à co-évoluer et à prospérer — de façon autonome et durable. |
Matrice du Regenerative Capacity Score — Nous Sommes Vivants (2025-2026)
L’article Prendre le leadership du vivant : 4 profils avec le Capacity Score formalise les quatre postures qui correspondent aux quatre étapes. Chaque profil décrit un rapport au vivant, un mode de pilotage et une limite structurelle.
Le Garde-fou (N1 — Limiter). Leadership analytique centré sur les faits et les obligations. La nature est perçue comme une ressource à gérer avec prudence. Pilotage par la conformité réglementaire. Sa force : la rigueur, la discipline. Sa limite : le vivant n’entre pas dans le radar de décision — on évite le pire sans transformer le modèle.
L’Optimisateur (N2 — Réduire). Leadership sensible qui identifie les risques de vulnérabilité face aux polycrises. Accepte de réduire une part des profits pour diminuer les impacts. Pilotage par la résilience et l’amélioration continue des processus existants. Sa force : l’amélioration mesurable. Sa limite : le référentiel reste économique — on diminue les pressions sans transformer les dépendances structurelles.
L’Architecte (N3 — Restaurer). Leadership systémique qui reconnaît la dépendance au vivant. Adapte le modèle pour réparer les écosystèmes dont dépend l’activité. Pilotage par la robustesse : tenir dans un monde instable en renonçant à l’optimisation. Sa force : la vision systémique, la capacité à tisser des alliances. Sa limite : l’activité reste la finalité — on répare pour tenir, pas pour contribuer.
Le Jardinier (N4 — Régénérer). Leadership du vivant qui démontre par des preuves que la régénération est un levier de viabilité économique et territoriale. En posture de jardinier, il renforce les capacités collectives du vivant — humains compris — à coopérer et durer. Sa force : révéler la capacité de chacun à atteindre son plein potentiel. Sa question discriminante : « au service de quoi ? ».
Passer d’un niveau à l’autre n’est pas un progrès linéaire — c’est un changement de posture, de renoncement et de regard sur le vivant. Chaque bascule se caractérise par un renoncement, un changement de regard et une preuve à produire.
N1→N2 : du Garde-fou à l’Optimisateur. Le renoncement : accepter de réduire une part de performance et de profits à court terme pour diminuer les impacts négatifs. Le changement de regard : passer de « la nature est une ressource à gérer » à « notre activité est vulnérable face aux polycrises ». La preuve dans 1 an : des arbitrages auront réduit certains risques identifiés et limité des impacts négatifs — mais sans transformer les dépendances structurelles.
N2→N3 : de l’Optimisateur à l’Architecte. Le renoncement : rompre avec certains fournisseurs ou pratiques qui fragilisent les écosystèmes dont dépend structurellement l’activité. Le changement de regard : passer de « réduire nos impacts » à « notre viabilité dépend de la santé des écosystèmes que nous avons fragilisés ». La preuve dans 1 an : des modèles alternatifs (circularité, fonctionnalité) auront été déployés, réduisant l’extraction de ressources sans encore modifier l’offre en profondeur.
N3→N4 : de l’Architecte au Jardinier. Le renoncement : renoncer à la discrétion pour faire de la contribution régénérative un argument commercial explicite. Le changement de regard : passer de « réparer ce qu’on a dégradé » à « la santé globale — humains, animaux, plantes, sols — est la condition fondamentale de création de valeur ». La preuve dans 1 an : un potentiel économique renforcé, fondé sur une contribution active aux conditions humaines, sociales et environnementales fondamentales.
Ce que ces progressions révèlent sur la mesure de performance. À travers les six leviers, trois dimensions transversales structurent le changement de nature de ce qu’on mesure — et de ce à quoi la mesure sert :
1. La nature de la valeur pilotée change de registre : des stocks comptables (ce qu’on possède, N1) aux flux optimisés (entrées/sorties, N2), puis au maintien du capital critique (ressources dont dépend l’activité, N3), jusqu’à la vitalité des triple capitaux — sociaux, environnementaux et économiques mesurés ensemble (N4). Ce n’est plus la même chose qu’on compte.
2. Le régime de soutenabilité visé détermine ce que « bonne performance » signifie : respecter les seuils réglementaires (N1), compenser ou substituer les dommages (soutenabilité faible, N2), assurer le renouvellement effectif des ressources (soutenabilité forte, N3), ou mesurer les capacités gagnées — vitalité, relations, territoire (régénération, N4). À chaque niveau, les mêmes chiffres ne signifient pas la même chose.
3. Le système comptable accompagne la bascule : d’une comptabilité financière classique avec extra-financier isolé (N1), à une comptabilité intégrée en double impact (N2), puis écologique — intégrant le coût de restauration des ressources à leur état initial (N3), et enfin régénérative — avec un reporting des capacités de vitalité gagnées sur les triple capitaux (N4).
Ces trois dimensions forment le socle de pilotage commun aux six leviers. Ce qui change d’un niveau à l’autre, ce n’est pas la quantité d’indicateurs — c’est la question à laquelle la mesure répond : « sommes-nous conformes ? » (N1), « réduisons-nous nos impacts ? » (N2), « restaurons-nous les ressources dont nous dépendons ? » (N3), « contribuons-nous à la vitalité du vivant dont nous faisons partie ? » (N4). Le Capacity Score rend cette progression lisible et actionnable — les indicateurs concrets, eux, se déclinent par secteur et par territoire dans le cadre du diagnostic.
Les six leviers de capacité — Leadership personnel, Intelligence écosystémique, Innovation produit, Chaîne de valeur localisée, Dynamiques humaines, Gouvernance de l’activité — constituent la grille du Capacity Score. Chaque levier est évalué sur les quatre étapes : 37 questions, 30 minutes, un diagnostic qui identifie le levier bloquant et le saut qualitatif prioritaire.
Tableau 14 — Grille du Capacity Score : quatre étapes × six leviers (indicateurs)
| Levier | N1 · Limiter | N2 · Réduire | N3 · Restaurer | N4 · Régénérer |
|---|---|---|---|---|
| 🎯 Leadership personnel | Leadership analytique : données d’impacts en simple ou double matérialité, actions en silos. Posture du garde-fou (discipline, conformité) | Leadership sensible : données d’impact comme socle d’amélioration continue. Posture de l’optimisateur (vulnérabilité reconnue, absorption des chocs) | Leadership systémique : réseau d’acteurs engagés pour évoluer vers moins d’extraction et plus de restauration. Posture de l’architecte (réparer pour être robuste en tissant des relations) | Leadership du vivant : alliance pour le vivant, bascule dans un business model régénératif. Posture du jardinier (révéler la capacité de chacun à atteindre son plein potentiel) |
| 🌿 Intelligence écosystémique | Carbone scopes 1-2-3 pour reporting CSRD. Indicateurs sociaux : accidents, formations obligatoires. Comptabilité financière classique, extra-financier isolé | Carbone, eau, énergie, déchets, pollutions en double matérialité. Turnover, absentéisme, satisfaction. Comptabilité intégrée : suivi des actifs en double impact | Fertilité des sols, cycles de l’eau, biodiversité fonctionnelle. Insertion, reconversions, prévention de l’usure professionnelle. Comptabilité écologique : coût de restauration des ressources | Santé biologique des sols, qualité de l’eau, biodiversité et habitats naturels pilotés pour renforcer les capacités régénératrices. Épanouissement, qualité relationnelle, vitalité territoriale. Comptabilité régénérative : triple capitaux |
| 💡 Innovation produit | Sobriété : limiter les impacts via les bonnes pratiques sans reconcevoir les produits. ACV annuelle pour reporting RSE, sans effet sur les décisions | Éco-conception : innovation dans les processus de réduction critiques au niveau du produit. ACV produit pour comparer les options (carbone, eau, énergie) | Éco-socio-conception : exploitation minimale des ressources sur l’ensemble du cycle de vie. ACV étendue intégrant le scope 3 et les alternatives circulaires (Net Zéro) | Design régénératif : le produit augmente la capacité du vivant pour les potentiels futurs. ACV contributive intégrant les services socio-écosystémiques rendus |
| 🔗 Chaîne de valeur localisée | Silos internes : prix, volumes, délais. Relation atomique — gestion des risques dans son propre périmètre. Reporting conformité sans effet sur les relations partenaires | Optimisation des stocks de ressources amont, cœur et aval. Relation atomique-protectrice — on protège la nature comme objet extérieur. Double matérialité scopes 1-3 | Action en réseaux : engagements réciproques, contrats pluriannuels, partage de risques. Relation de réciprocité — gestion des interdépendances DANS les territoires | Intégration écosystémique : capacité du fournisseur à renforcer la vitalité du vivant. Liens mutuellement bénéfiques AVEC les parties prenantes DANS leur milieu de vie. Offres régénératives |
| 👥 Dynamiques humaines | Gestion des risques : l’humain est une variable d’ajustement. Croyance : « la nature est une ressource à gérer ». Émotion : frustration et cynisme. Logique fonctionnelle | Sensibilisation : comprendre nos impacts pour les réduire. Croyance : « on peut compenser nos impacts ». Émotion : éco-anxiété et impuissance. Logique morale/curative | Sécurité psychologique : coopérer en réseau. Croyance : « on peut restaurer ce qu’on a dégradé ». Émotion : tension morale des arbitrages. Logique corrective | Vocation et épanouissement : libérer la vitalité créative. Croyance : « notre activité dépend de la vitalité du vivant ». Émotion : joie des victoires collectives. Logique co-évolutive |
| ⚖️ Gouvernance de l’activité | Pas de trajectoire formalisée, croissance financière et conformité. Financement : coût subi. Gouvernance fermée (direction uniquement). Voix du vivant : aucune | Trajectoire de réduction (–X% d’impacts d’ici 2030). Coût accepté, écologie comme levier immatériel. Direction + RSE en silo. Consultations ponctuelles d’experts/ONG | Trajectoire de restauration : retour à l’équilibre des ressources critiques. Investissement stratégique pluriannuel. Coopération avec partenaires critiques. Tiers qualifiés consultatifs | Trajectoire régénérative : +X% de capacités écosystémiques et humaines créées. Co-investissement avec partenaires et territoires. Alliances vivantes. Co-décision intégrant le vivant (droit de vote ou véto) |
De quelles capacités parlons-nous ? — Les six leviers détaillés par niveau de maturité
Ce que révèle la grille en situation réelle. Les cas Michelin et Patagonia — deux entreprises engagées, dotées d’infrastructures RSE avancées — illustrent pourquoi le score global est moins utile que le profil de corrélation entre leviers. Michelin (45 %) et Patagonia (68 %) ne sont pas bloquées au même endroit. C’est la nature de l’écart — écart de sincérité vs écart de capacité — qui éclaire la décision prioritaire.
Tableau 15 — Décorrélation révélée : Michelin (45 %) vs Patagonia (68 %)
| 🏭 Michelin · 45% (N2→N3) | 🏔 Patagonia · 68% (N3) | |
|---|---|---|
| Profil de corrélation | Leadership à 29% (N2) vs Dynamiques humaines à 67% (N3). L’ambition est affichée, mais la posture du dirigeant n’a pas basculé | Leadership et Gouvernance à N3-4 vs Chaîne de valeur à N3 (58 %). La vision est incarnée, mais la chaîne textile mondiale ne suit pas encore la bascule |
| Levier bloquant | Innovation : 2% de produits économie fonctionnalité, 98% des revenus indexés sur le volume pneumatique. L’infrastructure existe (TNFD, SBTN, RubberWay, durabilité pneus) mais l’offre n’a pas changé (avec ojectifs biosourcing ambitieux) | Chaîne de valeur : 85% des produits sans fin de vie, circularité synthétiques à 6%. ROC = succès triple impacts (coton, alimentation, 550+ fermes) mais cantonné à deux filières. Émissions CO₂ +2% car croissance non découplée |
| Nature de l’écart | Écart entre infrastructure et offre : les outils de pilotage existent (TNFD, SBTN, durabilité pneus) mais le pivot produit reste à faire | Écart de capacité : Patagonia sait mais ne peut pas, seule. Le verrou est systémique, pas intentionnel |
| Décision éclairée | Priorité : transformer l’offre (le pivot produit reste à faire — 2 % d’éco-conception, 98 % des revenus indexés sur le volume). La bascule N2→N3 passe par l’Innovation, pas par plus de reporting | Priorité : embarquer la chaîne mondiale (alliances sectorielles, standards partagés). La bascule N3→N4 passe par la Chaîne, pas par plus de leadership |
Ce n’est pas le score global qui éclaire — c’est le profil de corrélation entre leviers de capacité. La nature de l’écart (sincérité vs capacité) détermine la décision prioritaire.
L’Innovation est le pivot de la bascule régénérative N3→N4 — c’est là que se cristallise le retournement de finalité dans le produit. Mais chaque transition a son propre levier pivot : le levier sans lequel la bascule ne peut pas se produire, quel que soit le niveau des autres.
Tableau 16 — Le levier pivot de chaque bascule
| Bascule | Levier pivot | Pourquoi ce levier |
|---|---|---|
| N1 → N2 | 🎯 Leadership | Sortir du déni. Renoncement personnel. Décision de changer. Tant que le dirigeant traite l’écologie comme une contrainte réglementaire, aucun autre levier ne peut s’activer. La bascule N1→N2 est une bascule de posture — du Garde-fou à l’Optimisateur |
| N2 → N3 | 🌿 Intelligence écosystémique | Comprendre le système vivant dont on dépend. Donnée écologique dans la décision. L’Optimisateur réduit ses impacts mais ne voit pas les interdépendances. La bascule N2→N3 se produit quand les données écologiques cessent de documenter et commencent à orienter les arbitrages stratégiques |
| N3 → N4 | 💡 Innovation | Retourner la finalité dans le produit. Le pivot de la bascule régénérative. L’Architecte répare et robustifie mais l’offre reste la même. La bascule N3→N4 se produit quand le produit lui-même augmente la capacité du vivant — du produit éco-conçu au produit qui augmente la capacité du vivant, du vêtement circulaire au textile qui part du potentiel des sols (ROC) |
| N4 · Régénérer | Cohérence globale des 6 leviers | Tous les leviers au même niveau. À N4, il n’y a plus de levier pivot isolé — la condition est la cohérence : leadership, intelligence, innovation, chaîne, dynamiques humaines et gouvernance opèrent ensemble au service du vivant. C’est cette cohérence qui rend la trajectoire irréversible et le déséquilibre impossible |
Le levier pivot est celui sans lequel la bascule ne peut pas se produire — pas le seul qui doit changer. Les spirales ascendantes (Fischer et al., 2025) opèrent dès N2 : chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. À N2 elles sont des effets collatéraux bienvenus, à N3 elles sont recherchées sur la chaîne, à N4 elles sont le principe organisateur du modèle
Cette lecture explique les deux cas analysés : chez Michelin, le levier bloquant de la bascule N2→N3 est l’Innovation (2% d’éco-conception, 98 % des revenus indexés sur le volume pneumatique) — le score du levier Leadership (29%) reflète le décalage entre discours et reporting (score global 51 % vs score factuel 45 %), pas l’absence de leadership. Chez Patagonia, le levier bloquant de la bascule N3→N4 est la Chaîne de valeur (58 %, N3) — la vision et les outils existent mais le passage à l’échelle exige d’embarquer les acteurs de la chaîne textile mondiale, ce que Patagonia ne peut pas faire seule (ROC cantonné à deux filières, 85 % des produits sans fin de vie). Le Capacity Score identifie le bon levier au bon moment de la trajectoire.
Le répondant choisit, pour chaque question, parmi des réponses classées par ordre aléatoire, l’option (N1, N2, N3 ou N4) qui décrit le mieux la situation actuelle. Chaque levier reçoit un score de 1 à 4. Ce qui compte n’est pas le score absolu tous leviers confondus mais le profil de corrélation entre leviers de capacité : l’écart entre le levier le plus avancé et le levier le plus en retard révèle où se situe le blocage structurel et les leviers de capacité à activer. Un score global de 60 % avec un Leadership à N3 et une Innovation à N1 dit plus qu’un score uniforme à N2. Détails dans la FAQ Capacity Score et l’infographie de la visée régénérative.
Deux cadres des « 3 Horizons » se complètent pour donner une temporalité aux bascules.
Les 3 Horizons stratégiques (Bill Sharpe, 2013) portent sur l’ensemble des capacités de l’entreprise — tous les leviers simultanément. H1 est le système dominant actuel (business as usual, souvent dégénératif). H2 est la zone de transition où émergent les innovations qui préparent le système suivant. H3 est le futur régénératif — un modèle transformateur basé sur le vivant. Le croisement avec les quatre niveaux du Capacity Score donne la grille Tendances RSE 2026 : H1 recouvre les niveaux 1-2 (Limiter, Réduire — conformité et atténuation), H2 le niveau 3 (Restaurer — robustesse et réseaux), H3 le niveau 4 (Régénérer — contribution en symbiose). Les deux premiers niveaux sont agglomérés en H1 parce qu’ils relèvent du même paradigme : optimiser le système existant sans en changer la finalité.
Les 3 Horizons d’innovation (Baghai, Coley & White, 1999) se focalisent sur le levier Innovation — le pivot de la bascule N3→N4. H1 est le cœur de métier actuel à défendre et optimiser. H2 est le portefeuille d’innovations de transition : passage au bio, éco-socio-conception, nouveaux partenariats de filière, restructuration du sourcing. H3 est la vision exploratoire : des offres qui partent du potentiel des écosystèmes et des communautés pour créer de la valeur. Nous Sommes Vivants positionne l’offre H2 comme le pivot : c’est elle qui tire la bascule, pas la stratégie déclarée.
La complémentarité des deux cadres est structurante. Les 3 Horizons stratégiques (Sharpe) diagnostiquent où en est l’entreprise globalement — sur les six leviers. Les 3 Horizons d’innovation (Baghai) zooment sur le levier pivot pour concevoir concrètement la bascule. La tension H2→H3 est le cœur de la trajectoire : si H2 ne produit que des optimisations (réduction d’empreinte, circularité), on reste au niveau 3. Pour atteindre le niveau 4, H2 doit concevoir des offres qui contribuent activement au vivant — et c’est cette contribution qui génère la survaleur économique. Tant que H2 ne produit pas de nouveaux produits ou services régénératifs économiquement viables, H3 reste un horizon — pas une trajectoire. L’atelier 4 du RegenBMC (section 6.1) opérationnalise ce cadre.
Un diagnostic de capacité perçue — pas un audit d’effets mesurés. Le Capacity Score ne mesure pas ce qu’une entreprise fait (tonnes de CO₂, litres d’eau, hectares restaurés) mais ce qu’elle est capable de faire sans détruire ses conditions d’existence. Il évalue des orientations décisionnelles, pas des indicateurs de stocks. C’est un auto-positionnement qui révèle la maturité organisationnelle — les postures, les croyances, les modes de relation et les logiques d’action qui déterminent si la trajectoire sera tenable ou non.
Ce que chaque levier révèle et comment le Capacity Score produit un langage commun entre dirigeants sont détaillés en section 6.
Trois réponses qu’un scoring classique ne donne pas.
Premièrement, le Capacity Score révèle le profil de corrélation entre leviers de capacité — le syndrome du grand écart. Une entreprise peut scorer à 80 % en Leadership (N3-N4) mais à 20 % en Innovation (N1) : son enjeu n’est pas de convaincre la direction mais de transformer son catalogue. Le diagnostic pointe le levier bloquant, pas une note moyenne qui masque les écarts.
Deuxièmement, il définit le saut qualitatif attendu. Au lieu d’une note globale, il segmente par niveau : N1-N2 signifie que l’enjeu est la conformité et la réduction des risques ; N3-N4 signifie que l’enjeu est la transformation de la finalité. Le diagnostic dit à l’entreprise : « arrête de chercher à réduire tes impacts (N2), commence à réparer tes écosystèmes (N3) » — ou inversement.
Troisièmement, il transforme l’enjeu humain en levier stratégique. En interrogeant la cognition, les émotions et les croyances (levier Dynamiques humaines), il rend visible que si les équipes sont cyniques ou épuisées, la stratégie de régénération échouera — peu importe le budget. C’est le seul diagnostic qui traite le facteur humain non comme un frein à débloquer mais comme une capacité à développer.
Scoring classique vs Capacity Score — ce qui change :
Un scoring classique mesure les effets (émissions, déchets, consommations) — le Capacity Score révèle les causes (postures, croyances, modèles décisionnels).
Un scoring classique mesure le passé (bilan de l’année N-1) — le Capacity Score évalue le futur (capacité à tenir la trajectoire).
Un audit classique mesure la technique (kWh, litres, tonnes) — le Capacity Score interroge le vivant (relations, co-évolution, potentiel).
En un mot : le questionnaire ne mesure pas ce que l’entreprise fait — il rend visible ce qu’elle est capable de faire, et si les conditions internes (humaines, relationnelles, décisionnelles) permettent que la trajectoire soit réelle et non seulement narrative.
Capacity Score vs Impact Score — deux logiques complémentaires
| Critère | Impact Score Mouvement Impact France |
Capacity Score Nous Sommes Vivants |
|---|---|---|
| Ce qu’on mesure | L’impact social et environnemental réalisé (effets mesurés, données quantitatives) | La capacité organisationnelle à contribuer au vivant (maturité, postures, modèles décisionnels) |
| Temporalité | Rétrospective : bilan des effets passés (année N-1) | Prospective : capacité à tenir la trajectoire (futur) |
| Paradigme | Mesure d’impact (réduire les externalités négatives, maximiser les positives) | Montée en capacité du vivant (4 niveaux : Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer) |
| Granularité | Score agrégé multi-critères (social, environnemental, gouvernance) | Profil de corrélation entre 6 leviers — pointe le levier bloquant |
| Facteur humain | Non intégré comme levier stratégique | Levier « Dynamiques humaines » : cognition, émotions, croyances |
| Référentiel | Aligné ODD, critères ESG, cadres de reporting | CSRD/ESRS (N1-N2), science des systèmes (N3-N4), Regenesis, soutenabilité forte |
| Complémentarité | L’Impact Score mesure les effets — le Capacity Score révèle les causes. Les deux sont nécessaires. | |
Le blocage décrit ci-dessus n’est pas abstrait. Les analyses Capacity Score de Michelin et Patagonia le rendent visible — et montrent que le diagnostic le plus utile n’est pas un score global, mais un profil de corrélation entre leviers de capacité qui révèle exactement où se situe le verrou.
45%
Michelin · N2→N3
Le leadership affiche une ambition de niveau 3 (48 % en discours), les dynamiques humaines atteignent 67 % (N3) — mais le reporting factuel révèle un Leadership à 29 %, une Chaîne de valeur à 33 % (N2) : ~98 % du CA repose sur la vente de pneus, activité extractive (~72 % de matières premières non renouvelables dans la composition) ; ~2 % seulement relève de l’économie de fonctionnalité via Tire as a Service / Movin’On (~500 M€ sur 26,0 Mds€ de CA FY 2025).
L’écart est un écart de transformation : le leadership dit N3, le modèle économique reste N2.
68%
Patagonia · N3
Surperformance financière sur 10 ans (+6% CA), 550+ fermes ROC, la Terre comme actionnaire unique via le Purpose Trust Holdfast (~100 M$/an vers la planète), le leadership et la gouvernance atteignent N3-4 — mais la chaîne de valeur reste le verrou (N2→N3) : 85% des produits n’ont pas de solution de fin de vie, la circularité des synthétiques ne dépasse pas 6%, le ROC (Regenerative Organic Certified) couvre le coton et Patagonia Provisions (alimentation) — périmètre à élargir, et les émissions CO₂ continuent de croître (+2%).
L’écart est un écart de capacité : Patagonia sait mais ne peut pas, seule.
45%
Michelin · N2→N3
68%
Patagonia · N3
2%
du CA en économie de la fonctionnalité (Michelin)
85%
sans fin de vie (Patagonia)
Dans les deux cas, le Capacity Score rend cette décorrélation visible levier par levier — c’est l’information la plus utile qu’il produit, parce qu’elle montre exactement où le verrou se situe et quel est le prochain saut qualitatif à opérer.
Définition
Régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un territoire — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines — de sorte que chaque être vivant renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre leur propre évolution.
Ces analyses démontrent aussi pourquoi l’innovation régénérative ne peut pas se limiter au produit. La décorrélation entre ambition et réalité n’est jamais un problème d’offre seul — c’est un problème de système : gouvernance, chaîne de valeur, dynamiques humaines. Les Lauriers de la Régénération identifient les entreprises qui ont résolu cette décorrélation — où les quatre étapes se déploient de manière cohérente à travers les six leviers.
Tableau 15 — Capacity Score — Profils comparés
🏭 Michelin
Score global : 45%
Leadership 42%
Intel. éco. 31%
Innovation 69%
Chaîne val. 67%
Dyn. hum. 42%
Gouv. 44%
🏔 Patagonia
Score global : 68%
Leadership 75%
Intel. éco. 67%
Innovation 71%
Chaîne val. 58%
Dyn. hum. 63%
Gouv. 75%
Capacity Score — Nous Sommes Vivants (2025-2026). Le verrou commun : la chaîne de valeur.
La progression sectorielle. Appliquée systématiquement dans les analyses de veille de Nous Sommes Vivants (voir section 6.3), la grille en quatre étapes révèle que chaque secteur a sa propre géographie de maturité : l’agriculture française est significativement plus avancée que le textile sur le continuum Limiter → Régénérer, la cosmétique commence à structurer son passage Restaurer → Régénérer grâce à des certifications comme le ROC, tandis que le numérique est encore largement au stade Limiter → Réduire. Le Capacity Score, en utilisant les mêmes questions quel que soit le secteur, rend ces différences comparables.
Un langage commun entre dirigeants. Le Capacity Score ne s’adresse pas seulement au directeur RSE. Il est conçu pour être passé par tous les membres du comex, tous les directeurs de business units, et croisé avec des dirigeants d’autres entreprises — dans le cadre du Regenerative Circle Leadership. C’est précisément ce croisement qui produit l’information la plus utile : quand le DG se situe à N3 sur le Leadership mais que le directeur industriel se situe à N1, le profil de corrélation entre leviers de capacité n’est plus un concept — c’est une réalité vécue qui devient actionnable. Quand un dirigeant de l’agroalimentaire compare son profil avec celui d’un dirigeant du textile, les leviers bloquants se révèlent sectoriellement. Le Capacity Score fonctionne comme un langage commun entre décideurs qui ne partagent ni le même secteur ni la même maturité, mais qui ont besoin de nommer les mêmes enjeux.
L’accompagnement non prescriptif. Le Capacity Score ne dit pas ce qu’il faut faire. Il rend visible où l’on en est et quel est le saut qualitatif suivant. La logique n’est pas « vous devez atteindre le niveau 4 » mais « voici ce que signifie passer de votre niveau actuel au niveau suivant dans votre levier le plus faible ». Cette approche respecte la prémisse 3 de Regenesis (le développement comme expression du potentiel unique de chaque lieu) : chaque organisation a son propre point de départ, son propre rythme, ses propres contraintes. La progression ne se prescrit pas. Elle se cultive.
La connexion diagnostic → transformation. Le Capacity Score constitue le point d’entrée d’un système intégré : le diagnostic identifie le levier bloquant → le Regenerative Circle Leadership transforme la posture du dirigeant → le RegenBMC redesigne le business model → les fresques développent les capacités humaines nécessaires → le retour au Capacity Score rend visible la progression. Cette boucle — Se situer → Décider → Innover → Transformer → Observer — traduit opérationnellement le cycle adaptatif décrit par Fischer et al. (2025) et l’approche managériale adaptative de Hahn & Tampe (Principe 2).
La démonstration par les cas. Les Lauriers de la Régénération (section 6.3), en documentant 30 puis 25 produits issus de pratiques régénératives ayant atteint les niveaux 3 et 4 dans leurs secteurs respectifs, montrent que la montée en capacité est possible — et rentable. La communication régénérative sur les produits et l’implication des parties prenantes deviennent alors les vecteurs par lesquels ces preuves circulent et inspirent.
La modélisation de trajectoires — le pont entre capacité perçue et mesure de terrain. Le Capacity Score évalue une capacité perçue, pas des effets mesurés. Mais cette perception n’est pas déconnectée de la mesure : elle en détermine le régime. À chaque niveau de maturité correspondent des types d’indicateurs, des outils de mesure et des modes de communication spécifiques — ce qui permet au Capacity Score de servir de colonne vertébrale pour modéliser des trajectoires reliant le diagnostic qualitatif à l’instrumentation quantitative.
Le Capacity Score ne remplace pas la mesure — il lui donne une direction. À chaque niveau de maturité correspondent un régime de pratiques (labels/CDC), un régime de mesure (ACV/KPIs), un régime de communication (affichages/scores) et un régime de reporting (CSRD/ESRS). Le travail sur la filière laine régénérative en fournit la première preuve sectorielle (22 familles de KPIs, 8/10 standards ESRS couverts, effets dominos documentés). La section 7.10 détaille cette modélisation de trajectoires — le pont entre capacité perçue et instrumentation quantitative.
TRANSITION
Du diagnostic à la transformation : deux pôles, un même mouvement
Nous vivons une grande bascule. La transition écologique engage une transformation profonde de nos manières de produire, de décider et de coopérer. Elle appelle à la fois l’émergence de nouveaux modèles économiques et l’évolution de nos modèles mentaux. Cette bascule invite les organisations à développer des capacités humaines et collectives permettant de tenir les objectifs dans la durée, avec clarté, engagement et vitalité.
Dans le paradigme de la régénération du vivant, le monde est compris comme un écosystème au sein duquel les humains sont pleinement intégrés. Cette vision place la vie au centre des décisions économiques et stratégiques, et met en lumière les interdépendances qui relient les organisations à leurs milieux humains, sociaux et environnementaux. La régénération, c’est la capacité du vivant à atteindre son plein potentiel dans son milieu de vie. La mission de Nous Sommes Vivants : renforcer cette capacité, humains compris, tout en générant des effets économiques durables.
Elle suppose une évolution des modèles économiques pour articuler court terme et long terme, et une transformation des modèles mentaux au sein des organisations. Elle s’incarne dans le soin de soi, des autres et de la nature, et dans la capacité à aligner les parties prenantes à l’échelle locale pour produire des dynamiques collectives fécondes.
Prendre le leadership du vivant consiste à aligner les décisions stratégiques d’une organisation avec les capacités des systèmes vivants dont elle dépend — créer les conditions pour que les équipes tiennent leurs trajectoires sans s’épuiser, développent leur pouvoir d’agir et contribuent à des projets porteurs de sens. Ce leadership s’exerce comme une fonction collective, capable de relier performance, qualité humaine et contribution au vivant.
On pourrait reprocher à cette approche de mélanger les genres — business models et développement personnel, sciences des systèmes et ateliers praticiens, cadres académiques et fresques d’animation. C’est précisément le contraire. La séparation entre ces registres est le problème que nous résolvons. Transformer un modèle économique sans transformer les personnes qui le portent ne produit que du reporting. Transformer les personnes sans toucher au modèle économique ne produit que de la bonne volonté. Le tableau ci-dessous montre la profondeur et la diversité des sources mobilisées sur chacun des trois registres — modèles économiques, modèles mentaux, leadership — et leur convergence dans le système Nous Sommes Vivants.
Tableau 19 — Deux pôles, un même mouvement
| Registre | Recherche, philosophie & institutions | Praticiens & designers |
|---|---|---|
| 🔄 Modèles économiques |
Hahn & Tampe 2021 (continuum maturité régénérative) Fischer et al. 2025 (résilience-régénération, spirales, Ambio) Konietzko, Das & Bocken 2023 (business models régénératifs) Sarkar & Kotler 2021 (4 quadrants régénération) Economics of Mutuality (Mars, Saïd Business School Oxford) Raworth 2017 (Donut Economics — limites, N3) Costanza et al. 1997 (valuation des services écosystémiques) Rockström et al. 2009 (limites planétaires) Elkington 1997 (triple bottom line — et ses limites) Daly 1996 (économie écologique, état stationnaire) Meadows 2008 (points de levier dans les systèmes) Sharpe 2013 / Baghai 1999 (3 Horizons) Porter (chaîne de valeur) · Ostrom (communs) · Latour (actants) CSRD / ESRS (cadre réglementaire européen) · Mouvement Impact France (Impact Score) · Impact Tank (mesure d’impact régénératif) |
Regenesis Institute (Mang & Haggard 2016) Bill Reed 2007 (trajectoire du design) Holliday 2017 (thrivability) Malcolm Wells 1969 (grille régénérative) du Plessis & Cole 2011 (design régénératif) Hes & du Plessis 2015 (Designing for Hope) Wahl 2016 (Designing Regenerative Cultures) Fullerton 2015 (Regenerative Capitalism) Hawken 1993 (Ecology of Commerce) McDonough & Braungart 2002 (Cradle to Cradle) ROC · Labels régénératifs (preuve produit) |
| 🧠 Modèles mentaux |
IPBES (4 relations humain-nature) Nicole Huybens (éthique environnementale) Baptiste Morizot (solidarité écologique, diplomatie) Descola 2005 (Par-delà nature et culture, 4 ontologies) Leopold 1949 (Land Ethic, éthique de la terre) Jonas 1979 (Le Principe responsabilité) Bateson 1972 (niveaux d’apprentissage, écologie de l’esprit) Morin 1990 (pensée complexe) Capra 1996 (The Web of Life, pensée systémique) Folke et al. 2021 (freins systémiques) Lotka · Nicholson · Holling (généalogie écologique) Hamant 2023 (robustesse, sub-optimalité) Kahneman 2011 (biais cognitifs, système 1/système 2) Stoknes 2015 (psychologie du déni climatique) Argyris & Schön 1978 (apprentissage en double boucle) Damasio 1994 (émotions et décision rationnelle) Durand / Grassi (concept d’imaginaire) Obsoco (déficit d’imaginaires en France) ADEME · OFB · Institut Pasteur (soutiens institutionnels fresques) |
Carol Sanford (4 paradigmes, extraction → évolution) Beatrice Ungard (discernement, conscience) Regenesis prémisse 4 (transformation intérieure) Scharmer 2007 (Théorie U, presencing) |
| 🎯 Leadership du vivant |
HEC Paris 2025 (white paper, proactivité redéfinie) Fischer et al. 2025 (montée en capacité collective) Haldane & Clay 2023, RSA (Five Capitals) Simmons et al. 2011 (community capacity building) Senge 1990 (organisation apprenante, pensée systémique) Edmondson 2019 (sécurité psychologique) Heifetz 1994 (leadership adaptatif) Laloux 2014 (Reinventing Organizations, stades de conscience) Morizot (diplomatie des interdépendances) |
Carol Sanford (4 paradigmes de leadership) Holliday (thrivability comme posture) Regenesis (primauté du lieu, co-évolution) Hutchins & Storm 2019 (Regenerative Leadership) Wheatley 2006 (Leadership and the New Science) Greenleaf 1970 (servant leadership) |
Trois registres, un seul mouvement — les sources mobilisées par Nous Sommes Vivants
Ce n’est pas un patchwork. Chaque source occupe une place précise dans l’architecture : la recherche et la philosophie fondent la grille (sections 1-4), les praticiens et designers apportent ce que la littérature seule ne produit pas — les outils, les trajectoires, les preuves de terrain — et les institutions ancrent le cadre dans le réel réglementaire et scientifique. La profondeur est dans l’articulation, pas dans l’accumulation. Découvrez les tendances 2026.
« Restaurer demande comment tenir — le vivant sert l’activité. Régénérer demande quelle contribution au vivant nous permet de tenir — l’activité sert le vivant. »
La Fresque des imaginaires pose les mêmes quatre étapes. Construite à partir des quatre relations humain-nature identifiées par l’IPBES et des travaux d’éthique environnementale de Nicole Huybens, la Fresque des imaginaires (présentée à Biomim’expo) structure quatre visions de l’écologie — sobriété/conformité, technologie/optimisation, justice sociale/réparation, régénération/co-évolution — qui correspondent à Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer. Les quatre imaginaires de l’écologie ne sont pas une classification abstraite : ils permettent aux participants de situer leur entreprise et leurs produits dans la progression, et d’ouvrir des perspectives d’innovation régénérative. La veille sectorielle illustrée avec des marques dans chaque imaginaire alimente chaque session.
Le business model est structuré en quatre étapes en intégrant l’humain. Le RegenBMC — cinq ateliers de transformation stratégique — organise la montée en capacité de l’offre à travers les quatre niveaux : d’un produit conforme (Limiter) à un produit optimisé (Réduire) à une filière réparée (Restaurer) à une Unité Fonctionnelle Régénérative qui renforce la capacité du vivant (Régénérer). L’architecture de la valeur se déploie sur trois étages : l’offre régénérative, le business model en triple profitabilité, et le milieu de vie territorial.
Le RegenBMC n’est pas une extension du Business Model Canvas classique — c’est une hybridation de cadres théoriques qui inspirent chacun des cinq ateliers sans y être appliqués de façon rigide. Le fil conducteur est l’économie de la mutualité (Bruno Roche & Jay Jakub, Completing Capitalism ; Economics of Mutuality Lab / Mars Catalyst) : la création de valeur repose sur des relations mutuelles plutôt que sur des rapports de pouvoir, et vise à faire prospérer collectivement les capitaux humains, naturels et financiers. Cette logique mutualiste traverse l’ensemble du parcours et trouve sa pleine dimension opérationnelle dans l’atelier 5 (avec ses limites, analysées en section 7) :
Atelier 1 — Cartographier la chaîne de valeur en triple impact. Le modèle de la chaîne de valeur de Porter est repris en triple impact : à chaque étape (amont agricole, transformation, distribution, usage, fin de vie), l’atelier identifie les impacts négatifs environnementaux, sociaux et économiques à réduire. La grille de Malcolm Wells (1969, adaptée par Bruce Haglund / SBSE Québec 2009) — une échelle de –100 (dégénération) à +100 (régénération) — aide chaque participant à situer honnêtement son activité au présent. La grille est reprise à la fin de chaque atelier du RegenBMC, ce qui permet de mesurer la progression concrète de la réflexion. L’atelier identifie les bonnes pratiques existantes et les opportunités de services socio-écosystémiques à délivrer. Le terme « socio-écosystémique » est délibéré : l’économie régénérative opère simultanément sur trois sphères distinctes — environnementale, sociale et économique — qui ne fusionnent pas (les croisements se font en atelier 5). C’est ce qui distingue l’approche régénérative du Donut et de l’écologie classique (voir section 1.5 pour l’analyse détaillée). Ce diagnostic en T1 (temps présent) fonde le redesign de l’atelier 2.
Atelier 2 — Redesigner la chaîne de valeur au futur. À partir du diagnostic T1 (atelier 1), l’atelier projette la chaîne de valeur à 10 ans (T10) en triple impact. Il fait deux choses simultanément : challenger les pratiques existantes au sein de la chaîne de valeur (qu’est-ce qui doit changer ?), et introduire de nouvelles parties prenantes et de nouvelles pratiques pour délivrer les services socio-écosystémiques identifiés. L’Actant Mapping Canvas (Monika Sznel & Marta Lewan, 2020) structure cette mobilisation. Le terme « actant » vient de la théorie de l’acteur-réseau (ANT) de Bruno Latour : dans un système, humains et non-humains ont une agence — le sol, l’eau, le ver de terre agissent sur le système autant que l’agriculteur ou le fabricant. Le canvas force l’inclusion de tous ceux qui n’ont pas la parole en comité de direction — ce qui inclut aussi bien les communautés affectées, les travailleurs de la chaîne de valeur, les personnes défavorisées et les générations futures (actants humains exclus) que le vivant non-humain (sols, biodiversité, eau). La gouvernance des communs d’Elinor Ostrom (1990) fonde le principe : juste répartition des responsabilités et des rétributions pour respecter les ressources partagées. L’atelier produit une carte relationnelle qui rend visible les interdépendances invisibles dans un organigramme classique et cartographie les boucles de réciprocité : tu gagnes, je gagne, le collectif gagne.
Atelier 3 — Co-concevoir l’offre avec toutes les parties prenantes. L’atelier réunit l’ensemble des actants identifiés à l’atelier 2 — agriculteur, fabricant, distributeur, usager, écosystème — pour co-concevoir la proposition de valeur à visée régénérative. Chaque actant doit « s’y retrouver » : c’est la logique mutualiste appliquée à la conception. La proposition de valeur suit une structure précise : insight → bénéfices (rationnels et émotionnels) → raisons de croire (preuves, bonnes pratiques) → valeurs → promesse. Les principes de la permaentreprise — prendre soin des humains, de la nature, juste répartition des gains — servent de boussole pour arbitrer quand les intérêts divergent. Le livrable n’est pas un pitch deck : c’est une offre tangible qui fait prospérer collectivement les capitaux humains, naturels et financiers.
Atelier 4 — Planifier la trajectoire avec les 3 Horizons. C’est dans cet atelier qu’on voit si l’on peut aller au niveau 4 (Régénérer). Le cadre des 3 Horizons (Baghai et al., 1999 / Bill Sharpe, 2013), présenté en section 5.1, est ici appliqué dans sa version RegenBMC — avec l’Innovation comme pivot. H1 est le business actuel, souvent dégénératif, à optimiser ou réduire (niveaux 1-2 du Capacity Score). H2 est la zone de transition : l’innovation « pivot » qui crée les nouvelles offres — passage au bio, nouveaux partenariats de filière, restructuration du sourcing, co-investissement avec le territoire (passage vers le niveau 3). H3 est le futur régénératif : un modèle transformateur basé sur le vivant, où le produit renforce la capacité des êtres vivants dans leur milieu de vie (niveau 4). L’atelier mobilise le backcasting — partir de H3 (le futur souhaité) pour remonter vers les actions d’aujourd’hui : quelle innovation de transition (H2) permet de progresser vers l’idéal sans planter les comptes de résultats ? C’est la tension H2→H3 qui est stratégique : si H2 ne produit que des optimisations (réduction d’empreinte, circularité), on reste au niveau 3. Pour atteindre le niveau 4, H2 doit concevoir des offres qui contribuent activement au vivant — et c’est cette contribution qui génère la survaleur économique (section 7).
Atelier 5 — Évaluer la trajectoire et ancrer dans les comptes. C’est ici que l’économie de la mutualité (Bruno Roche) prend toute sa dimension opérationnelle : la trajectoire définie à l’atelier 4 est évaluée simultanément sur les trois dimensions — financière, environnementale et sociale — dans une logique de co-investissement mutuellement bénéfique. On ajuste les 3 Horizons et l’innovation de transition (H2) en direction de l’idéal (H3) pour co-investir avec les parties prenantes sans planter les comptes de résultats. La comptabilité CARE (Jacques Richard, Alexandre Rambaud, AgroParisTech) inscrit le coût de restauration du vivant au passif du bilan (dette écologique). La permacomptabilité (Charles Jude, @designpermacomptable) prolonge cette logique en évaluant la richesse à travers huit formes de capitaux — social, matériel, vivant, intellectuel, culturel, spirituel, expérientiel et financier — pour piloter la vitalité du vivant dans les trois sphères. Le modèle LIFTS (Gibassier et al., Audencia/Routledge 2025) structure cinq niveaux d’impact (de –2 business as usual à +2 transformation régénérative) et fournit le cadre d’une comptabilité multi-capitaux intégrée. La triple comptabilité People/Profit/Planet est suivie sur trois horizons temporels (T1, T2, T3). L’ambition est la triple profitabilité : co-investissements mutuellement bénéfiques, gains collectifs en triple impact, engagements mutuels lissés dans le temps. La CSRD est mobilisée comme levier d’opportunités — pour démontrer que le modèle régénératif est triplement profitable — plutôt que comme obligation de reporting.
Ce qui distingue le RegenBMC des outils classiques : il intègre la dimension humaine — coopération entre acteurs de la filière, intelligence collective, capacité de discernement, confiance relationnelle — comme condition structurelle de la montée en capacité, pas comme un « soft skill » ajouté en fin de parcours. On ne passe pas de Restaurer à Régénérer sans coopération : la symbiose territoriale exige que des acteurs qui étaient en relation transactionnelle entrent dans une relation de co-évolution. Le Regenerative Circle Leadership complète le RegenBMC en transformant la posture du dirigeant : une « fonction de capacitation » créant les conditions pour que le collectif puisse agir et durer.
Le RegenBMC transforme l’offre, pas l’organisation. C’est une distinction structurelle : le RegenBMC opère au niveau d’un produit ou d’un service — pas de l’entreprise dans son ensemble (sauf si elle est mono-produit). Le Capacity Score, lui, évalue l’organisation sur ses six leviers à poids égal : Leadership, Gouvernance, Dynamiques humaines, Intelligence écosystémique, Innovation, Engagement territorial. Le RegenBMC se loge dans le levier Innovation — sans le majorer. L’entreprise se transforme offre par offre : chaque passage au RegenBMC conçoit un produit ou service régénératif qui, une fois lancé, fait monter le score global. Comme pour la transformation digitale — c’est quand le chiffre d’affaires des activités régénératives atteint un seuil de profitabilité que l’entreprise bascule réellement. C’est pourquoi les cinq autres leviers ne sont pas dans le RegenBMC : le Leadership et la Gouvernance relèvent du Regenerative Circle Leadership, les Dynamiques humaines des trois fresques, l’Intelligence écosystémique et l’Engagement territorial du diagnostic Capacity Score. Chaque outil travaille son registre ; c’est le Capacity Score qui mesure l’ensemble et le retour au Capacity Score après chaque cycle qui rend visible la progression.
Les analyses sectorielles appliquent la grille des quatre étapes. Le degré de détail varie selon les secteurs — certaines analyses sont des études de cas approfondies (Michelin, Patagonia, laine), d’autres sont des panoramas de veille qui positionnent les acteurs sur le continuum. Mais la grille est la même, et c’est sa force : les mêmes quatre étapes, appliquées à des matières radicalement différentes, révèlent à chaque fois le même type de seuils et de basculements.
Agriculture — Limiter = conformité pesticides → Réduire = bio, Planet-Score → Restaurer = agroécologie, filières structurées (Bonneterre/Ecotone, Farmtastic) → Régénérer = le sol comme système autonome dont la vitalité est la finalité de l’activité.
Textile — La filière laine (Laines Paysannes Pyrénées/Massif Central, Filature Colbert Lacaune, 80t laine Roquefort en isolation) illustre le passage à Régénérer : le mouton entretient le paysage, l’activité textile renforce le territoire pastoral — c’est l’Unité Fonctionnelle Régénérative en action.
Cosmétique — Expanscience (TULSINITY®, premier actif ROC), LÉA NATURE, Dr. Bronner’s montrent comment le sourcing devient levier de régénération du vivant dans les écosystèmes agricoles.
Industrie — L’article La renaissance industrielle et les 30 exemples posent la question discriminante : « est-ce que la France va mieux parce que notre usine existe ? ».
Tourisme — Destination stewardship au sens de Holliday : tourisme, architecture, ville.
Numérique — Lunii (97% réparation, histoires sans écran) : le numérique au service des capacités imaginatives des enfants.
Filières américaines — Les USA en quatre parties suivent la même progression avec avance sur la certification ROC.
L’ensemble — plus de cent articles sur la page de veille — valide la transversalité de la grille.
L’innovation régénérative est au cœur de la démarche. Les articles La conception de produits régénératifs et Approche design posent les bases : le produit n’est pas un objectif en soi mais un nœud de relations qui touche une filière entière. L’innovation régénérative pour produire et manger tout en régénérant le vivant illustre cette architecture dans l’agroalimentaire.
Les Lauriers de la Régénération (30 lauréats 2024, 25 lauréats 2025) sont le point d’aboutissement : ils documentent des produits issus de pratiques régénératives, économiquement viables, avec triple impact observable. Nectar, PY’STILL, Château Galoupet, C’est qui le patron ?!, Expanscience (TULSINITY®), Picture Organic, Lunii, Laines Paysannes — chacun illustre ce que signifie concrètement une trajectoire régénérative dans son secteur. L’économie régénérative : ça rapporte ! en analyse les cas — suffisants pour montrer que la boucle de triple profitabilité est possible, pas encore pour en établir la reproductibilité (voir section 7).
PRÉCISION — LAURIERS ≠ ANALYSES SECTORIELLES
Les analyses sectorielles de Nous Sommes Vivants (Michelin, Patagonia, et les analyses de veille publiées) appliquent le Capacity Score pour situer des entreprises sur le continuum et identifier leurs leviers bloquants (section 5.2). Les Lauriers de la Régénération font l’inverse : ils identifient des produits qui ont aligné les leviers de capacité — où les quatre étapes se déploient de manière cohérente à travers les six leviers, avec triple impact documenté. Les analyses montrent le chemin à parcourir ; les Lauriers montrent l’aboutissement.
Tableau 22 — Les 55 produits/services primés aux Lauriers de la Régénération (2024-2025)
| Secteur | Lauréat | Produit / Service | Pratique régénérative clé | Éd. | Niveau Capacity Score |
|---|---|---|---|---|---|
| 🌾 AGRICULTURE & AGROALIMENTAIRE | |||||
| Alimentaire | OMIE | Crackers à l’emmental | Circuit court, filière agricole française structurée | 2024 | N3 |
| ECOTONE / Bonneterre | Lait d’avoine bio | Avoine 100% française, rotations 8 ans, programme Farmtastic, Planet-Score AAAA | 2025 | N3→N4 | |
| Filière agro | La Ferme du Valentin | Yaourts brassés | Agriculture biologique et circuit ultra-court | 2024 | N3 |
| Nectar Oléiculture | Huile d’olive | 1 000 ha bio en Occitanie, agroforesterie, 7 km de haies, 650 nichoirs | 2025 | N4 | |
| Alcools | Vins Oé / Château Galoupet | Vins bio · Rosé | Viticulture bio-régénérative, Galoupet : 1er domaine ROC en France (LVMH) | 24+25 | N3→N4 |
| Infusions | Jardins de Gaïa | Thés et infusions bio | « Entreprise bienfaitrice » depuis 30 ans, commerce équitable | 24+25 | N3 |
| Cafés | L’Arbre à Café | Cafés bio de spécialité | Filière directe avec producteurs, agroforesterie | 2024 | N3 |
| Apiculture | Les Compagnons du Miel | Miel de printemps | Traçabilité rucher→pot, 210 apiculteurs, 1er miel bio + Commerce Équitable France | 2025 | N3→N4 |
| Modèle éco. | C’est qui le patron ?! | Lait bio | CDC voté par 15M consommateurs, 0,59€/L min, pâturage 6 mois | 2025 | N4 |
| Chocolat | Dr. Bronner’s | Magic Chocolate | 2 240 ha bio régénératif, certifié ROC, Commerce Équitable | 2025 | N4 |
| 🌸 COSMÉTIQUE, BEAUTÉ & TEXTILE | |||||
| Cosmétique | ÉCLO | Sérum sublimateur | Cosmétique bio française, circuit court | 2024 | N3 |
| Expanscience | Actif TULSINITY® | 1er actif ROC. 3 800 agriculteurs, 5 100 ha en Inde, santé sols + équité sociale | 2025 | N4 | |
| LÉA NATURE / SO’BiO étic | Gamme cosmétique bio | Gouvernance sécurisée (fonds FICUS), filières locales, Green Impact Index A | 2025 | N3→N4 | |
| Ingrédients | PY’STILL | Hamamélis / Hydrolats | Distillation de plantes envahissantes, osmose inverse, –97% émissions transport | 2025 | N4 |
| Textile | Laines Paysannes | Textiles laine locale | SCIC, filière laine Pyrénées/Massif Central, territoire pastoral renforcé | 2024 | N4 |
| Picture Organic | Veste Smeeth | 80% matières recyclées/bio, Clear Fashion 86/100, location + réparation | 2025 | N3→N4 | |
| Royal Mer | Pull marin 100% laine | Garanti à vie, abandon synthétiques d’ici 2026, anti-microplastiques | 2025 | N3 | |
| 🏭 INDUSTRIE, ÉNERGIE, NUMÉRIQUE & SERVICES | |||||
| Industrie | Pocheco | Enveloppes / packaging | Écolonomie : circuit fermé eau, autonomie énergie, site refuge biodiversité | 2025 | N4 |
| Énergie | elmy | Électricité 100% verte | Achat conjoint énergie + GO, VertVolt ADEME, semaine de 4 jours | 2025 | N3 |
| Numérique | Lunii / Numenia | Histoires sans écran | 97% réparation, capacités imaginatives des enfants renforcées | 2025 | N4 |
| Télécom | TeleCoop | Forfait mobile | Coopérative, facturation conso réelle, 30€ bonus réparation | 2025 | N3→N4 |
| Meubles | Carbone14 Studio | Chaise forêt | Bois local, design durable, valorisation forêts françaises | 2024 | N3 |
| Startup | United Repair Center | Réparation textile | Économie circulaire industrialisée, allongement durée de vie vêtements | 2025 | N3 |
| 🌍 TERRITOIRE, ESS, CULTURE & FINANCE | |||||
| Territoire / ESS | ETIC | Château de Nanterre | Friche → tiers-lieu régénératif, permaculture, énergie ÷5 | 2025 | N4 |
| Halage — Lil’Ô | Ferme florale d’insertion | Technosols sur friche polluée, 180 000 fleurs/an, insertion sociale | 2025 | N4 | |
| Créateur de forêt | Reboisement Woëvre | Sanctuarisation juridique (ORE), biodiversité sur 100 ans | 2025 | N4 | |
| Tourisme | La Fenière / Écodomaine | Restaurant · Hôtellerie | Gastronomie régénérative, autonomie hydrique et alimentaire | 24+25 | N3→N4 |
| Éducation | Campus de la transition | Offre étudiants | Formation transdisciplinaire, immersion écologique | 2025 | N3 |
| Culture | Regenesis Institute | Régénérer (ouvrage) | Avec Butterfly Foundation & Rue de l’échiquier — principes fondateurs | 2025 | N4 |
| Finance | Milpa / Feve | Finance régénérative | Investissement foncier agricole, fléchage vers pratiques régénératives | 2024 | N3 |
| Regen_accelerate | Accélérateur | Regenstudio × makesense, financement de la bascule régénérative | 2025 | N3 | |
| Lita | Finance participative | Lien citoyens → entreprises à impact, épargne fléchée | 2025 | N3 | |
Sélection représentative des 55 produits/services primés (30 en 2024, 25 en 2025). Les niveaux Capacity Score sont des estimations indicatives basées sur les pratiques documentées. Voir la liste complète : noussommesvivants.co/les-lauriers-de-la-regeneration
Les labels ne sont pas des obstacles ni des substituts à la démarche régénérative — ce sont des jalons d’une trajectoire. L’article Lire les labels comme des jalons d’une trajectoire positionne 137 labels existants sur les quatre niveaux du Capacity Score. Chaque label couvre un périmètre — et laisse un angle mort. Le Capacity Score fonctionne comme un méta-référentiel : il ne remplace aucun label mais donne une lecture systémique de ce que chaque certification vérifie et de ce qu’elle ne couvre pas.
La distinction est structurante : les labels évaluent des pratiques (le produit est-il bio ? la laine est-elle responsable ? le processus est-il équitable ?), le Capacity Score évalue une capacité (l’organisation progresse-t-elle vers la régénération du vivant ?). Les deux se complètent : une entreprise au niveau 4 du Capacity Score aura très probablement des certifications de niveau 3-4 sur ses produits. Mais l’inverse n’est pas vrai : un produit certifié ROC ne garantit pas que l’organisation dans son ensemble a opéré le retournement de finalité.
Au-delà des six leviers, la matrice complète du Capacity Score intègre des dimensions transversales qui structurent le changement de paradigme à chaque niveau. Elles ne sont pas évaluées isolément dans le questionnaire — elles traversent tous les leviers. Chacune correspond à l’une des trois fresques qui développent les capacités humaines nécessaires à la bascule.
Tableau 20 — Les trois verrous humains : cognition, émotions, imaginaires × quatre étapes
| Dimension | N1 · Limiter | N2 · Réduire | N3 · Restaurer | N4 · Régénérer |
|---|---|---|---|---|
| Récits Fresque des Imaginaires | Sobriété Limiter les impacts sans transformations profondes du business | Décroissance Renoncer à certaines activités / projets pour réduire les impacts | Adaptation Résilience et transformation vers des modèles plus robustes | Régénération La régénération du vivant comme condition de continuité économique |
| Émotions Fresque des Émotions | La Peur « Tenir face aux polycrises qui nous impactent » | La Perte « À quoi faut-il renoncer pour préserver les conditions de vie » | Le Devoir « Comment réparer les écosystèmes que nous avons déréglés » | La Vitalité « Contribution positive nette sur indicateurs du vivant » |
| Trajectoire Fresque du Facteur Humain | Stagnation sécuritaire Subir la règle pour préserver l’existant | Efficience défensive Optimiser les flux pour prolonger l’extractif | Robustesse conservatrice Réparer le milieu pour maintenir le système | Contribution symbiotique Basculer de rôle pour nourrir le vivant |
Les dimensions Économie & ROI et Processus évolutif de la matrice complète sont traitées respectivement dans le cadre mesure de performance (section 5.1) et dans les 3 Horizons (section 5.3). Les trois fresques développent les capacités humaines que le Capacity Score diagnostique mais ne transforme pas.
Le vrai verrou est humain. Les trois fresques ne sont pas des ateliers de sensibilisation — ce sont des instruments de montée en capacité qui développent directement les six leviers du Capacity Score, en particulier les leviers Dynamiques humaines et Leadership :
La Fresque du facteur humain travaille la cognition — élargir les cadres mentaux, dépasser les biais qui empêchent de voir le système vivant. Le facteur humain, au sens du GIECO (Groupe International d’Études sur la Cognition et le comportement, partenaire de la fresque), concerne les mécanismes — souvent inconscients — entre ce qui est perçu par l’humain et les réactions qui en découlent (Fradin, GIECO). La fresque s’appuie sur le modèle transthéorique de Prochaska & DiClemente (1983) — cinq étapes du changement de comportement (pré-contemplation, contemplation, préparation, action, maintien) — pour structurer un plan d’action individuel et collectif. Elle développe la capacité de discernement (Ungard, Regenesis) et agit sur le levier Intelligence écosystémique : comment passe-t-on d’une lecture en indicateurs isolés à une compréhension des interdépendances ? Voir Le facteur humain : histoire, enjeux et méthode.
La Fresque des émotions travaille les émotions — l’intelligence émotionnelle collective comme levier de coopération et de décision. Son socle scientifique est triple : Antonio Damasio (L’erreur de Descartes, 1994) a démontré que l’émotion n’est pas le parasite de la raison mais sa condition première — via les « marqueurs somatiques », elle agit comme boussole biologique qui permet d’évaluer les situations et de s’engager dans l’action ; Daniel Goleman (1995) a formalisé l’intelligence émotionnelle comme capacité à identifier, comprendre, gérer et utiliser ses propres émotions et celles des autres ; la triade cognitive de Beck (1976) montre que nos émotions, pensées et comportements sont en interaction permanente — développer son intelligence émotionnelle, c’est prendre conscience de ces trois registres dans la situation vécue. La Fresque des émotions agit directement sur le levier Dynamiques humaines : sans confiance, sans capacité à traverser l’incertitude ensemble, aucune coopération de filière ne tient. Elle mobilise aussi la biophilie — l’émerveillement, la gratitude et la joie que la relation au vivant procure — comme ancrage émotionnel de la transformation : la reconnexion sensorielle au vivant n’est pas un supplément d’âme, c’est une ressource pour tenir dans la durée. L’article Sortir du Business as Usual formalise la trajectoire émotionnelle qui sous-tend la bascule : l’éco-anxiété est un signal face à l’incertitude (réaction cohérente, pas un excès de sensibilité) ; la colère est une énergie mobilisatrice (elle signale un refus de l’impuissance et une attente de cohérence) ; la joie est un indicateur de vitalité (elle apparaît quand l’action collective produit autre chose que de la conformité — et la biophilie en est l’une des sources). Ces trois émotions ne sont pas trois thèmes séparés mais une progression : de l’anxiété qui paralyse, à la colère qui mobilise, à la joie qui fait durer. La Fresque des émotions accompagne cette traversée — pas pour éliminer les émotions difficiles, mais pour apprendre à agir avec elles.
La Fresque des imaginaires travaille les imaginaires — ouvrir des futurs désirables au-delà de la conformité et de l’optimisation. Le concept d’imaginaire est ici entendu au sens de Gilbert Durand : « l’ensemble des images, langagières et visuelles, sous-tendues par des croyances intimes et valeurs, qui permettent une relation au monde » — un système dynamique qui influence les représentations que chacun se fait de la réalité dans son contexte socioculturel (Grassi, 2005). L’Observatoire Société et Consommation (Obsoco) documente un déficit structurel d’imaginaires en France : panne du désir d’avenir, manque d’idéaux collectifs, alors que la modernité révèle sa face sombre. La Fresque des imaginaires répond à ce déficit. Elle agit sur le levier Innovation : comment passe-t-on d’une innovation produit-marché à une innovation qui part du potentiel des écosystèmes ? Les quatre imaginaires de l’écologie sont les quatre étapes rendues désirables et projetées dans l’avenir de chaque secteur. L’article Sortir du Business as Usual éclaire un point opérationnel essentiel : dans les organisations, les divergences sur les choix stratégiques ne sont souvent pas des désaccords techniques mais des divergences d’imaginaires non nommées. Les acteurs parlent le même langage technique, utilisent les mêmes indicateurs, mais ne visent pas la même chose. L’enjeu n’est pas de faire disparaître ces différences — elles reflètent la diversité des rôles et des temporalités — mais de permettre une convergence directionnelle : aller dans la même direction sans penser exactement la même chose. Rendre visibles les imaginaires permet de sortir de débats apparemment techniques qui masquent des divergences de valeurs.
La Fresque des imaginaires pose les mêmes quatre étapes. Construite à partir des quatre relations humain-nature identifiées par l’IPBES et des travaux d’éthique environnementale de Nicole Huybens, la Fresque des imaginaires (présentée à Biomim’expo) structure quatre visions de l’écologie — sobriété/conformité, technologie/optimisation, justice sociale/réparation, régénération/co-évolution — qui correspondent à Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer. Les quatre imaginaires de l’écologie ne sont pas une classification abstraite : ils permettent aux participants de situer leur entreprise et leurs produits dans la progression, et d’ouvrir des perspectives d’innovation régénérative. La veille sectorielle illustrée avec des marques dans chaque imaginaire alimente chaque session.
Le fondement scientifique est le cadre IPBES des Nature’s Contributions to People (NCP). Pascual et al. (2017) distinguent trois types de valeurs qui structurent les relations humain-nature : les valeurs instrumentales — la nature comme moyen d’atteindre une fin (N1-N2) ; les valeurs intrinsèques — la valeur inhérente aux êtres vivants indépendamment de leur utilité pour les humains (N3) ; les valeurs relationnelles — la valeur qui émerge des relations réciproques et interdépendantes entre humains et non humains (N4). C’est cette troisième catégorie qui fonde le design régénératif : les relations mutuellement bénéfiques entre êtres vivants d’un territoire comme source de valeur économique, sociale et écologique. → Pascual et al., Valuing nature’s contributions to people : the IPBES approach, 2017
Quatre rapports au vivant
Une pensée des relations entre êtres vivants humains et non humains
IPBES
Living from
Anthropocentrique
IPBES
Living in
Biocentrique
IPBES
Living with
Écocentrique
IPBES
Living as
Pluricentrique
N1 · Limiter
Prédation sous contrainte
Extraction limitée par les règles
N2 · Réduire
Atténuation des dommages
Moins extraire, mieux gérer
N3 · Restaurer
Robustesse écosystémique
Réparer les relations pour tenir
N4 · Régénérer
Contribution symbiotique
Tisser des relations mutuellement bénéfiques
Note IPBES — Visions du monde : Anthropocentrique — les humains sont prioritaires ; dans sa version forte, la nature est une ressource au service de l’homme ; dans sa version faible/relationnelle, la dépendance aux autres êtres vivants est reconnue. Bio/écocentrique — la valeur intrinsèque de chaque organisme, espèce et écosystème est reconnue, indépendamment de son utilité pour les humains. Pluricentrique — les relations entre humains et êtres non humains sont réciproques, interdépendantes et enchâssées ; la vision cosmocentrique, proche, insiste sur le rôle propre de chaque élément — objets, humains, animaux, terres, eaux — dans le maintien de l’ensemble. Source : IPBES, Values Assessment (Hargrove, 1992 ; Norton, 1984 ; Callicott, 1989 ; Gould et al., 2019).
→ Les rapports de prédation : un jeu périlleux de domination entre les humains et envers la nature — pourquoi la prédation n’est pas un instinct inévitable mais un type de relation, et comment la régénération en est l’exact inverse.
→ Lecture croisée : le rapport du Sénat × le livre blanc NSV — convergences, chaînon manquant, groupe de travail triple profitabilité.
→ Rapport Opération Milliard : mesurer la valeur sociale — l’écologie, la justice sociale et la gouvernance démocratique sont la même question posée depuis des angles différents.
Chacune est certifiée Qualiopi, déployée en trois heures, conçue pour être intégrée dans un parcours de transformation (Capacity Score → fresques → RegenBMC → retour Capacity Score). Les trois fresques ensemble couvrent les trois dimensions de la montée en capacité humaine : comprendre autrement (cognition), ressentir autrement (émotions), imaginer autrement (imaginaires). Sans ce travail intérieur — la prémisse 4 de Regenesis — les outils stratégiques (RegenBMC, Capacity Score) restent des exercices intellectuels. Avec lui, ils deviennent des instruments de transformation réelle. Ce parcours encode la boucle que Folke et al. décrivent comme le cycle adaptatif et que Hahn & Tampe appellent l’approche managériale adaptative.
La bascule des modèles économiques (section 6.1) et la bascule des modèles mentaux (section 6.2) ne se décrètent pas — elles s’incarnent dans un leadership. La prise de conscience des rapports de prédation entre les humains et la nature est nécessaire à la prochaine évolution des comportements. Passer de la prédation à la régénération est une bascule de modèle mental majeure. Mais si on osait « prendre » le leadership, celui du vivant — chacun à sa juste place, dans la coopération, là où on peut le mieux contribuer avec les autres ?
Le leadership régénératif n’est pas un style de management — c’est la capacité collective à prospérer en tenant compte des interdépendances avec le vivant. Si la régénération consiste à « donner aux êtres vivants (dont les humains) les ressources leur permettant d’être en capacité d’atteindre leur plein potentiel dans leur environnement », alors le leadership du vivant est la posture qui rend cette ambition praticable dans une organisation. Il dépasse la simple gestion pour devenir conversation systémique avec les écosystèmes humains et non humains. Il implique une bascule intérieure, une intelligence collective et une vision élargie des impacts. Il invite dirigeants, organisations et territoires à agir dans un cadre vivant et interconnecté, plutôt que dans une logique linéaire.
Le point fort de l’approche « Leadership du vivant » telle que portée par Nous Sommes Vivants : elle ne cherche pas d’abord à gagner une bataille de mots. Elle cherche à rendre la régénération opératoire — c’est-à-dire praticable, vérifiable, transmissible. On n’est pas dans une morale, ni dans une définition parfaite : on est dans un cadre de bascule, une trajectoire de maturité, des modalités d’action et surtout un ancrage dans le concret — produits, services, filières, territoires, organisations.
Le Regenerative Circle Leadership est la formation de Nous Sommes Vivants qui accompagne cette bascule. Elle s’inscrit dans l’approche des systèmes vivants (living systems) partagée par les principaux courants du développement régénératif : le monde n’est pas une machine à optimiser, mais un ensemble de systèmes vivants imbriqués, interdépendants et évolutifs. Sa singularité tient dans sa traduction pragmatique dans les décisions, les modèles économiques et la gouvernance des organisations.
La transition écologique transforme profondément les conditions d’exercice du leadership. Produire, décider et coopérer dans un monde sous contraintes écologiques, sociales et économiques demande aujourd’hui bien plus qu’une optimisation des processus ou une montée en compétence individuelle. Cela demande de développer des capacités humaines, collectives et organisationnelles permettant de tenir les trajectoires dans la durée, sans épuiser ni les équipes, ni les milieux de vie.
Le Regenerative Circle Leadership est la formation qui structure ce parcours. Son format — onboarding distanciel (2h) puis cinq journées en présentiel sur 6 à 12 mois — est conçu pour des dirigeants, directeurs métiers, responsables innovation/stratégie/RSE et consultants en transformation systémique. Le prérequis : avoir expérimenté le RegenBMC au moins une fois. Le parcours articule les outils de Nous Sommes Vivants dans une boucle intégrée : Se situer (Capacity Score) → Comprendre (Fresque du facteur humain) → Ressentir (Fresque des émotions) → Imaginer (Fresque des imaginaires) → Transformer (RegenBMC, 5 ateliers) → Observer (retour Capacity Score).
L’article Le leadership régénératif formalise trois bascules qui structurent le parcours :
Bascule 1 — Le paradigme écologique. De « la nature est une ressource » à « l’économie est enchâssée dans le vivant ». Cette bascule correspond au passage N2→N3 du Capacity Score : le dirigeant reconnaît que la viabilité de son activité dépend de la santé des écosystèmes qu’il a contribué à fragiliser. Le leadership passe de l’optimisation à l’intendance.
Bascule 2 — Les alliances humain/non-humain. De « les parties prenantes sont des humains » à « le sol, l’eau, la forêt sont des actants ». Cette bascule mobilise la théorie de l’acteur-réseau (Latour) et la solidarité écologique (Morizot). Le dirigeant intègre le vivant non humain dans ses arbitrages — pas comme contrainte, mais comme partenaire. La gouvernance se transforme.
Bascule 3 — La valeur multi-capitaux. De « la performance est financière » à « la création de valeur se mesure en triple capitaux ». Un business régénératif enrichit toutes les parties prenantes, y compris la société dans son ensemble et le vivant. L’économie de la mutualité (Roche & Jakub) fonde cette logique : co-investissements mutuellement bénéfiques, où chaque acteur de la filière prospère parce que l’écosystème prospère.
La boucle complète — Capacity Score → Fresques → RegenBMC → retour Capacity Score — constitue le dispositif de transformation intégré. Le Regenerative Circle Leadership en est le cadre d’accompagnement : il donne au dirigeant les outils pour traverser les trois bascules dans la durée, avec d’autres dirigeants qui font le même chemin. C’est cette dimension collective — le cercle — qui fait tenir la transformation au-delà de l’intention individuelle.
Les Parties I à III ont posé les fondations théoriques, réconcilié les corpus, formalisé les outils et validé le cadre empiriquement. Mais une question reste ouverte — et c’est la plus décisive pour la pérennité du mouvement régénératif. Les entreprises qui adoptent ces pratiques performent-elles économiquement ? La montée en capacité du vivant génère-t-elle une triple profitabilité mesurable, reproductible et investissable ? Sans cette preuve, la régénération risque d’être absorbée dans le discours de la durabilité sans jamais transformer les modèles économiques. La Partie IV pose cette thèse ouverte, documente les approches existantes (multicapitaux territorial, Economics of Mutuality, LIFTS, CARE) et identifie les conditions systémiques d’une renaissance industrielle du Made in France régénératif.
PARTIE IV
La preuve économique reste à construire
Thèse ouverte, modélisation et chantier de recherche
La Partie III a posé les outils — Capacity Score, fresques, RegenBMC. La théorie est assise, l’instrument opérationnel existe. Mais un maillon manque : la preuve économique. Sans la démonstration formalisée que la montée en capacité du vivant, via des pratiques régénératives implémentées, génère une triple profitabilité — économique, écologique et sociale — mesurable, reproductible et investissable, la régénération restera un discours sans ancrage économique. Cette Partie IV pose le constat (l’économie est l’angle mort), définit ce qu’est l’économie régénérative en termes multicapitaux, analyse les quatre scénarios du Sénat, clarifie la relation post-croissance / régénération, pose les conditions d’applicabilité, explique pourquoi la triple bottom line classique ne suffit pas, documente la boucle vertueuse et modélise les trajectoires. Elle inclut le cas du Made in France régénératif — trente exemples d’industries qui matérialisent le changement de paradigme dans l’économie réelle. C’est un chantier ouvert : l’objet du groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » (16 mars 2026).
Sources principales : Acquier (2024) · Economics of Mutuality (Roche & Jakub) · Mars/Royal Canin · CQLP/LSDH · SEEA · PSE · CSRD-ESRS · ROC/Demeter · Rapport Sénat Délégation prospective (2025) · Impact Tank (2025) · Analyse Made in France régénératif — Nous Sommes Vivants (2025)
Ce constat est remonté directement du Regenerative Circle Écosystème — les sessions que Nous Sommes Vivants organise avec les acteurs de l’écosystème régénératif français (décembre 2025, janvier 2026). Le signal est net : l’économie est passée de « frein parmi d’autres » à angle mort structurant. Non pas parce que personne ne perçoit son importance, mais parce que personne n’assume l’expertise.
Le paradoxe est documenté. Les entreprises engagées dans une visée régénérative performent économiquement : Patagonia affiche +6% de croissance annuelle sur 10 ans avec 550+ fermes ROC ; Expanscience connaît une croissance de son chiffre d’affaires avec 3 800 agriculteurs accompagnés et 30 M€ investis dans la décarbonation ; Dr. Bronner’s cultive 2 240 ha en bio régénératif. Les Lauriers documentent 55 produits issus de pratiques régénératives économiquement viables (30 en 2024, 25 en 2025). Mais aucune de ces entreprises n’a formalisé le lien entre ses pratiques régénératives et sa surperformance financière. Le marché voit la performance sans voir la cause. Les financiers ne savent pas intégrer ces critères ESG dans un profil risk/return. Personne ne remonte le fil de la prospérité du territoire dont le produit est issu.
Sur le terrain, l’urgence est concrète : beaucoup de fermes engagées dans des pratiques positives font marche arrière — faute de valorisation. Un état des lieux des filières bio-régénératives en France (février 2026) documente cette situation paradoxale dans l’agriculture, l’alimentation, les cosmétiques, le textile, les alcools et le bois. Des éleveurs bio en ovin ne peuvent pas valoriser leur agneau bio mieux qu’en Label Rouge — ils ont financièrement intérêt à acheter des compléments alimentaires non-bio à l’extérieur, ce qui déporte la pollution ailleurs. Les crédits carbone commencent à se vendre mais restent marginaux, les crédits de biodiversité sont en phase de test. L’absence de preuves économiques laisse le champ libre aux sceptiques et prive les pionniers des mécanismes de valorisation dont ils ont besoin pour tenir.
Le rapport de la Délégation sénatoriale à la prospective (L’évolution des valeurs dans le champ économique à l’horizon 2050, octobre 2025, rapporteurs Dumoulin, Paoli-Gagin, Sautarel) confirme l’enjeu à l’échelle institutionnelle. Il documente un risque d’« insolvabilité planétaire » : le PIB mondial pourrait perdre 50 % de sa valeur entre 2070 et 2090 en raison des chocs climatiques en cascade, et plus de 40 % des titres détenus par les institutions financières françaises dépendent d’au moins un service écosystémique — que la comptabilité traditionnelle ne voit pas. Son scénario 4 — « communautés locales résilientes » — est le seul qui opère un changement de paradigme complet : une économie ancrée dans les territoires où la prospérité se mesure à la santé du vivant, pas à la croissance du PIB. Mais ce scénario reste « exploratoire » parce que personne n’a documenté le lien pratiques régénératives → performance financière, et parce que son axe économique se limite aux structures de l’ESS — les entreprises de marché n’y figurent pas. C’est exactement le chaînon que ce groupe de travail vise à construire. La section 7.3 détaille les quatre scénarios et les basculements de valeurs que le rapport documente.
Tableau 23 — Le paradoxe documenté : des entreprises performent, la preuve manque
| Entreprise | Performance économique | Performance extra-financière | Lien établi ? |
|---|---|---|---|
| Patagonia | +6 % CA sur 10 ans | 550+ fermes ROC. Bilan carbone +2 % seulement | Non. Le marché voit la performance, pas la cause |
| Expanscience | CA en croissance, 30 M€ investis décarbonation | B Corp, société à mission, ROC & Fair for Life. 3 800 agriculteurs. 99 % du CA dépend de la biodiversité | Non. Le lien filières ROC → performance non formalisé |
| Michelin | -4 % chiffres d’affaires FY 2025 | CSRD déployée, 2 % de produits services | Non. La CSRD ne l’empêche pas de chuter |
| CQLP / LSDH | 410 fermes, 90 M litres, +50 exploitations reprises à Lactalis | Prix producteur 540 €/1 000 l vs 480 € conventionnel. Contrats tripartites | Partiellement. La preuve formalisée manque |
| Dr. Bronner’s | Leader mondial du savon bio | 2 240 ha bio régénératif, 954 agriculteurs, ROC + Fair Trade | Non documenté en triple capital |
| Omie & Cie | Centaines de produits, distribution en ligne et magasins | Agriculture régénérative française, filières directes | Non. Le discours existe, pas la preuve |
Le constat est brutal : personne ne regarde si un produit éco-conçu au point d’être régénératif génère plus de cashflow ou plus de marge. L’évaluation financière reste classique. Les financiers ne savent pas intégrer les critères ESG dans leur profil risk/return. Et personne ne remonte le fil jusqu’à la prospérité du territoire dont le produit est issu.
Avant de documenter la preuve manquante, il faut poser ce qu’est un modèle économique régénératif — et ce que ça n’est pas. La conviction fondatrice : l’économie régénérative, c’est du multicapitaux pour une prospérité partagée dans les territoires. Un modèle où les trois capitaux — financier, environnemental, sociétal — sont structurellement liés, et où la croissance des ventes est corrélée à la croissance des impacts contributifs.
Triple capital = triple actif. Le capital environnemental, le capital social et le capital financier sont tous trois dans la colonne de gauche du bilan comptable — ce sont des actifs. Dans une ferme, ça a du sens immédiatement : les pratiques bio-régénératives augmentent la nappe phréatique de 10 %, le sol est plus fertile — quand on le vend, on ne le vend pas au même prix que le sol du voisin. La qualité relationnelle entre les parties prenantes crée de la valeur mutuellement bénéfique — c’est l’indice de qualité relationnelle (IQR) qui mesure cette dynamique dans la méthodologie Economics of Mutuality (section 7.6).
Ce n’est ni de l’ESS avec de l’environnemental surajouté. Ni de la RSE comptabilisée autrement. C’est un modèle où l’activité économique contribue, par son activité économique, au territoire. La robustesse des activités (résilience à la polycrise) est un prérequis — mais ce n’est pas de la régénération. La régénération, c’est quand l’activité économique elle-même renforce le territoire. Beth Sanders (Regenerative City Circles, 2021) formalise cette vision en cercles concentriques : habitat physique → habitat social → vie économique.
Cette approche converge avec les cadres internationaux qui fondent le livre blanc : Regenesis (section 3) pose la primauté du lieu et la co-évolution ; Konietzko, Das & Bocken (2023, section 2) montrent que les business models régénératifs créent de la valeur à multiples niveaux de parties prenantes incluant la nature via une comptabilité multicapitaux ; Haldane et Clay (RSA, 2023) élargissent le sens de « capital » au capital humain, social et naturel comme ingrédients essentiels de la prospérité ; la Regenerative Organic Alliance (ROC) articule santé des sols, bien-être humain et équité économique dans un référentiel certifiable. Le Capacity Score traduit cette convergence en instrument de diagnostic (section 5).
Le rapport de la Délégation sénatoriale à la prospective (L’évolution des valeurs dans le champ économique à l’horizon 2050, octobre 2025) documente les limites du PIB comme indicateur de prospérité et propose quatre scénarios qui explorent des voies plaçant la résilience et la santé du vivant au centre de la valeur économique. Stéphane Sautarel, rapporteur, pose le cadre lors de l’examen : « Alors qu’il n’était au départ qu’un indicateur, le PIB est devenu un objectif. Or nous avons besoin de boussoles qui ne soient pas des objectifs. » C’est précisément ce que le Capacity Score opérationnalise — des indicateurs de capacité du vivant, pas de stocks.
Tableau 24 — Quatre scénarios pour la valeur « économie » (Délégation sénatoriale, 2025)
| Scénario | Logique de valeur | Indicateur de prospérité | Niveau Capacity Score |
|---|---|---|---|
| 1. Croissance à marche forcée par l’hyper-innovation et la domination algorithmique | PIB dominant — la croissance est la fin et le moyen. Compétition pour les ressources, extraction accélérée par la technologie | PIB, parts de marché, puissance algorithmique | N1 |
| 2. Croissance décarbonée et contrôlée | PIB ajusté — maintenir la croissance en réduisant les impacts. Transition pilotée par la régulation et l’investissement bas-carbone | PIB vert, scores ESG, bilan carbone, ISSB | N2 |
| 3. Sobriété choisie | PIB déclassé — réduction volontaire, découplage consommation / bien-être. Rester dans les limites planétaires, réparer les écosystèmes dégradés | Limites planétaires, CARE, indices de bien-être | N2→N3 |
| 4. Communautés locales résilientes* | PIB abandonné — reconstruire la valeur autour de la santé du vivant et de la solidarité intergénérationnelle. Économie biocentrée, ESS, communs | Santé des sols, biodiversité, disponibilité en eau, capacité de régénération, bien-être des communautés | N3 |
* Malgré le PIB abandonné et l’économie biocentrée, le scénario 4 reste N3 : ses indicateurs mesurent des stocks à préserver, pas des capacités à développer. Son économie régénérative est cantonnée aux structures ESS — la chercheuse Nadine Richez-Battesti (Labo de l’ESS), auditionnée par la délégation, confirme que l’ESS est le référentiel implicite. Le N4 — entreprises de marché dont la viabilité est structurellement liée à la contribution aux êtres vivants de leur territoire — est le chaînon manquant que ce livre blanc documente. Vanina Paoli-Gagin : « Des éléments que l’on considère à haute valeur ajoutée sont en réalité à haute destruction ajoutée. » Emmanuel Faber, président de l’ISSB, auditionné : « Passer d’une économie extractive et prédatrice du vivant à une économie régénératrice — non pas par vertu, mais par réalisme et par opportunité. » Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke (Ambio, 2025) confirment que la régénération est une logique distincte de la durabilité (S2) et de la résilience (S3-S4).
Le scénario 4 pose les bonnes finalités mais ses mécanismes restent N3. Ce que ce livre blanc formalise : le chemin pour passer du scénario 4 tel que le Sénat le décrit au N4 opérationnel en entreprise de marché — et les outils pour diagnostiquer où chaque organisation en est. Le rapport documente cinq basculements de valeurs qui distinguent le scénario 4 des trois premiers :
Tableau 25 — Cinq basculements de valeurs (ancien → nouveau paradigme)
| Dimension | Scénarios 1-2 Logique d’extraction et de réduction |
Scénario 4 (régénératif) Logique de relations mutuellement bénéfiques |
|---|---|---|
| Ce qui a de la valeur | Les flux monétaires (revenus, marge, CA) | La capacité des êtres vivants à évoluer — fertilité du sol, qualité de l’eau, vitalité des communautés humaines, confiance dans la filière |
| L’échelle pertinente | L’entreprise, la filière, le marché mondial | Le territoire — l’écosystème habité dont l’entreprise est un être vivant constitutif |
| L’indicateur de prospérité | PIB, croissance | Vitalité des relations entre êtres vivants — santé des sols, des écosystèmes, des communautés humaines et non humaines |
| Le rôle de la comptabilité | Mesurer la production de richesses marchandes | Rendre visibles les capacités des êtres vivants — capitaux naturel et humain — et les relations qui les renforcent |
| Le rôle de l’entreprise | Maximiser le profit pour les actionnaires | Tisser des relations mutuellement bénéfiques avec les êtres vivants de son territoire — de sorte que chacun renforce la capacité des autres à évoluer |
La limite du scénario 4 : le rapport pense le triple impact mais son axe économique reste réduit aux seules structures de l’ESS (coopératives, associations, mutuelles). Les entreprises conventionnelles qui adoptent des pratiques régénératives n’y figurent pas. C’est précisément le chaînon que Nous Sommes Vivants vise à documenter : comment des entreprises de marché — pas seulement des coopératives — peuvent intégrer le triple impact dans leur modèle d’affaires et en démontrer la rentabilité.
La triple profitabilité converge avec — et prolonge — la pensée post-croissance. Parrique (Ralentir ou périr, Seuil, 2022) pose la question : peut-on prospérer sans croissance du PIB ? La réponse régénérative est : oui, à condition de redéfinir ce qui croît. Ce ne sont pas les flux monétaires qui doivent croître, mais les capacités du système vivant — la fertilité du sol, la qualité de l’eau, la confiance dans la filière, la santé des communautés. C’est le passage du N3 (restaurer — ne pas dépasser les limites) au N4 (régénérer — renforcer les capacités).
La théorie des contraintes de Goldratt (The Goal, 1984) l’éclaire autrement : tout système est limité en capacité par au moins un élément — la contrainte ne doit être levée qu’en cas de volonté d’accroître la capacité du système. Ce qui est capital, c’est de prendre soin des capacités, de les faire prospérer.
La décroissance est essentielle dans un monde fini. Mais elle est forcément sélective : des activités délétères à abandonner, des activités fondamentales à la vie à favoriser. C’est la capacité du système à subvenir aux besoins du collectif qui est au cœur de la notion de prospérité partagée. La post-croissance dit « arrêtons d’accumuler ». L’économie régénérative dit « faisons prospérer les capacités du vivant ». L’une est une condition, l’autre est une direction.
Le rapport du Sénat (section 7.3) conforte cette lecture : son scénario 4, « communautés locales résilientes », propose exactement ce basculement — une économie ancrée dans les territoires où la prospérité se mesure à la santé du vivant, pas à la croissance du PIB.
La trajectoire de triple profitabilité suppose des conditions de départ que toutes les entreprises ne réunissent pas. Le cadre s’applique aux activités dont le lien au vivant est observable dans la chaîne de valeur — agriculture, alimentation, cosmétiques, textile, bois, matériaux biosourcés, tourisme de territoire — où la qualité du capital naturel et social conditionne directement la qualité de l’offre. Il est moins immédiatement opérant pour les activités dont la valeur est déconnectée du territoire et du vivant : extraction fossile, fast fashion à cycle court, produits ultra-transformés à bas coût, services financiers purement spéculatifs. Ce n’est pas un jugement moral — c’est un constat de structure : la boucle « pratiques régénératives → produits à survaleur → prospérité du territoire → renforcement des pratiques » requiert un produit qui porte la trace du lieu et du vivant dont il est issu.
Le cadre suppose également une marge de manœuvre financière pour la transition : les coûts de conversion ne sont soutenables que si l’entreprise dispose d’un horizon d’investissement compatible. Il suppose enfin un minimum de levier sur la chaîne de valeur : une entreprise qui ne contrôle ni son sourcing ni sa distribution aura des difficultés structurelles à piloter la boucle vertueuse.
Ces conditions ne sont pas des obstacles définitifs. Mais il serait malhonnête de présenter la triple profitabilité comme universellement et immédiatement accessible. L’ambition du cadre est de formaliser les conditions sous lesquelles il fonctionne — pas de promettre qu’il fonctionne partout.
L’approche dominante — la triple bottom line (Elkington, 1997) — pose trois piliers comme des objectifs concurrents à arbitrer. Cette logique d’arbitrage est structurellement incompatible avec la régénération. Konietzko, Das & Bocken (2023) établissent que les business models régénératifs se distinguent par un changement d’objectif : santé planétaire et bien-être sociétal, comptabilité multi-capitaux incluant la nature comme partie prenante.
Nous Sommes Vivants formalise la triple profitabilité : non pas trois piliers en tension, mais trois capitaux en synergie — où le renforcement de l’un renforce structurellement les deux autres. Les Sigma Guidelines (2003), le Five Capitals Framework (Forum for the Future), Haldane et Clay (RSA, 2023) convergent : la régénération ne cherche pas le compromis mais la contribution simultanée et synergique aux capitaux naturels, sociaux et économiques.
La méthodologie opérationnelle est celle de l’Economics of Mutuality (Roche & Jakub, développée avec le Lab EoM et des grandes entreprises depuis 15 ans). Son renversement : au lieu de placer l’entreprise au centre, on place le problème à résoudre (meaningful challenge) au centre — l’entreprise devient une partie prenante parmi d’autres. On conçoit des interventions qui améliorent le problème de manière mesurable et rentable. C’est cette double condition — impact mesurable + rentabilité — qui définit la mutual value. Le Mutual P&L reclassifie les investissements qui construisent du capital humain ou social (formations, partenariats de filière) en les sortant des coûts opérationnels pour les traiter en investissements. En interne, les managers ne sont plus pénalisés pour des dépenses qui créent de la valeur dans l’écosystème.
La thèse est une proposition économique testable : dans un modèle régénératif correctement conçu, la croissance des ventes est positivement corrélée à la croissance des impacts contributifs simultanément. Boucle en cinq étapes : Pratiques régénératives → Produits à survaleur → Performance financière durable → Prospérité du territoire → Renforcement des pratiques.
Les Lauriers documentent des manifestations concrètes. Le cas Mars Petcare / Royal Canin (Lab EoM, présentation Yassine Asie) illustre la boucle sur le vivant animal et humain : programme de formation dans 600 cliniques vétérinaires — le soin des animaux et la vitalité des vétérinaires sont le capital vivant renforcé. Investissement 250K€. Résultats : +2M€ ventes Mars (×8 ROI), +5M€ rentabilité cumulée cliniques, –40% départs volontaires. Les trois capitaux progressent ensemble : le vivant animal est mieux soigné (capital naturel), les vétérinaires tiennent dans la durée (capital humain/social), les ventes suivent (capital économique). Le profit se retrouve dans le P&L classique mais le lien investissements dans le soin du vivant → surperformance financière n’est pas formalisé comptablement.
Le cas C’est qui le patron ?! / LSDH (La Laiterie de Saint-Denis-de-l’Hôtel) illustre la boucle sur le capital agricole et territorial. 410 fermes collectées, 90 millions de litres sous cahier des charges équitable, prix producteur certifié 540 €/1 000 litres contre 480 € en conventionnel (+12,5 %), contrats tripartites, alimentation sans OGM, pâturage minimum 120 jours. La laiterie a repris 50 exploitations Lactalis en 2024 — preuve que le modèle attire. Ici la boucle est lisible : des pratiques exigeantes (pâturage, sans OGM) produisent un lait différencié → le consommateur paye le premium de transparence → le prix producteur sécurisé stabilise les exploitations → la filière se renforce et attire de nouveaux entrants. Mais là encore, le lien pratiques → surperformance financière de la laiterie n’est pas formalisé — la preuve reste narrative, pas comptable.
Condition : la boucle ne fonctionne que si la finalité reste la capacité du vivant, pas la marge. Le business model régénératif n’est pas un hack de croissance déguisé en écologie — c’est une architecture économique où la prospérité découle de la vitalité.
Le nouveau groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » propose de combler cette lacune. La preuve à construire : un profil cashflow lié aux pratiques régénératives. Trois questions : (1) Coût de transition amorti en combien de temps ? (2) Différentiel de marge positif ? (3) Valeur des externalités positives rendue visible au bilan ?
La difficulté est que deux logiques coexistent sans se rejoindre. La surperformance : l’agriculture régénérative produit des produits qui se vendent mieux — qualité, différenciation, premium. Laines Paysannes vend sa laine ×20 le prix conventionnel ; les fromages AOP Roquefort bio captent une survaleur gustative liée aux plantes broutées en plein air. Le dérisquage : les races rustiques ne tombent pas malades, les filières solidaires résistent aux chocs, les exploitations diversifiées survivent aux crises. Les deux sont vrais. Mais personne ne les sépare ni ne les documente — et un financier a besoin de savoir quelle part du rendement est attribuable à chaque mécanisme pour calibrer son investissement.
L’enjeu dépasse la comptabilité. Comme posé en section 1.5, la régénération est un concept essentiellement contesté (Gallie, 1956) exposé au risque d’obsolescence par absorption (Acquier, 2024). Le Capacity Score a répondu au premier défi : rendre le concept mesurable malgré la contestation (section 5). Le profil cashflow doit répondre au second : rendre le concept économiquement crédible. La démonstration économique n’est pas un complément — c’est la condition de survie du paradigme.
Le mur comptable. Les comptabilités socio-environnementales existantes ne résolvent pas le problème. CARE (Rambaud & Richard, CERCES) comptabilise les coûts de préservation — mais ne peut pas valoriser la survaleur d’un produit régénératif : il chiffre un coût de transition, pas un surcroît de marge. LIFTS (Gibassier et al., Audencia 2025) traite le capital naturel comme un stock et le capital social comme une dette — mais sépare intellectuellement le monde de la nature (unités physiques, logique de préservation) et le monde de l’économie (euros, production). Ni l’un ni l’autre n’entre dans la logique qui fonde le régénératif : accepter que développer du service écosystémique est à la fois une proposition de valeur dans les produits et une source de valeurs communes qui doivent intégrer une économie. Le Mutual P&L (Economics of Mutuality) fonctionne en interne mais se heurte au même mur dès qu’on passe au reporting financier officiel : les normes IFRS ne permettent pas de valoriser les externalités positives — alors que l’exception IFRS 6 permet aux industries extractives de reconnaître des réserves non exploitées comme des actifs. L’asymétrie est structurelle.
L’alpha régénératif. Côté finance, l’écosystème des fonds à impact en France est structuré (Phitrust, Mirova, Demeter, LITA.co, BlueBees, France Active). Mais leur discours d’investissement repose sur le dérisquage ou l’impact intentionnel — jamais sur le lien entre pratiques régénératives et performance financière. Aucun modèle financier ne valorise l’alpha régénératif : la surperformance attribuable au développement du capital naturel et social. Les fonds financent de l’impact malgré le risque. Personne ne finance de l’impact parce que ça rapporte. C’est exactement la preuve que l’évaluation terrain vise à produire.
Tableau 26 — Le discours manquant de la finance à impact
| Ce que les fonds impact disent | Ce qu’aucun fonds impact ne dit |
|---|---|
| Une B Corp est moins risquée | Investir dans le capital naturel d’une filière génère un retour financier mesurable |
| Une filière solidaire est résiliente | Une ferme qui régénère ses sols vaut plus qu’une ferme qui les épuise — et le produit surperforme |
| Une CSRD sérieuse rassure l’investisseur | Le delta de marge entre un produit régénératif et un conventionnel justifie un investissement en capital naturel |
| L’impact est mesurable (indicateurs ESG, ODD) | L’impact explique une part de la performance financière |
La boucle vertueuse ne dépend pas de l’entreprise seule. Quatre conditions systémiques la rendent possible — classées ici par horizon temporel, de la plus accessible à la plus structurelle :
Horizon court terme (H1) — la demande premium. Les consommateurs acceptant le différentiel de prix pour un produit traçable et territorial existent déjà — les Lauriers le documentent. Mais les études de préférence (ITAVI, choice modeling) montrent que les deux attributs les plus valorisés sont le gustatif et le plein air — les caractéristiques environnementales pures ne valent presque rien en termes de préférence déclarée. Le défi n’est pas de créer la demande mais de la rendre lisible : il faut que les pratiques régénératives s’incarnent dans la qualité finale du produit, avec affichage environnemental et traçabilité.
Horizon moyen terme (H2) — les distributeurs, les investisseurs et les PSE. Les circuits de distribution structurés pour porter la valeur territoire/traçabilité restent minoritaires. Les fonds à impact (Mirova, Phitrust, Demeter, LITA.co, BlueBees) émergent mais aucun ne valorise l’alpha régénératif (voir ci-dessus). Les Paiements pour Services Environnementaux (PSE), expérimentés depuis 2020 (170 M€, 130 territoires, ~3 500 agriculteurs, 100-120 €/ha/an), offrent un mécanisme opérationnel mais structurellement limité : financement quasi exclusivement public, rémunération modeste, ciblé sur les zones de captage eau, aucun lien avec la comptabilité d’entreprise. Le PSE rémunère l’agriculteur sans que l’entreprise aval puisse inscrire cette valeur à son bilan. Ces trois conditions relèvent de l’ingénierie de filière — elles bougent en 3 à 7 ans.
Horizon long terme (H3) — les normes comptables et la CSRD. Le mur comptable est double. D’un côté, les normes IFRS traitent l’extraction comme un actif (IFRS 6) sans reconnaître les externalités positives — l’asymétrie est structurelle. De l’autre, la CSRD en double matérialité documente mais ne valorise pas : le rapport financier vit sa vie, le rapport extra-financier la sienne, personne ne pose la question « les pratiques documentées dans le second expliquent-elles une part de la performance du premier ? ». En France, un verrou culturel s’ajoute : valoriser la nature reste pour 80 % du monde de la transition « instrumentaliser la nature ». Le pays est signataire du SEEA (System of Environmental-Economic Accounting, ONU 2021) mais les chapitres sur l’évaluation monétaire des services écosystémiques restent « en débat méthodologique ». Ce verrou est le plus lent à lever — mais c’est celui dont le déblocage changerait le plus radicalement les conditions de jeu.
La modélisation de trajectoires (section suivante) est aussi une réponse à ces conditions systémiques : ce sont les données longitudinales — corrélation documentée entre pratiques régénératives, indicateurs terrain et performance financière — qui fourniront aux investisseurs, aux distributeurs et aux régulateurs les preuves qu’ils demandent.
LA CHAÎNE CAUSALE À DOCUMENTER
Pratiques régénératives → Produits à survaleur → Performance financière → Prospérité du territoire
Personne n’a documenté cette chaîne de bout en bout. C’est l’objet de l’évaluation terrain.
Le Capacity Score évalue la capacité perçue — la maturité organisationnelle telle que les décideurs la vivent et la déclarent. Les KPIs terrain (santé des sols, biodiversité fonctionnelle, bien-être animal, vitalité communautaire) mesurent la capacité réelle — les effets observables sur les écosystèmes et les communautés. Le chaînon manquant entre les deux est la modélisation de trajectoires : comment une montée en capacité perçue (un comex qui passe de N2 à N3 sur le levier Intelligence écosystémique) se traduit-elle, dans quel délai et sous quelles conditions, en amélioration mesurable des indicateurs de terrain ?
Ce pont est le prochain chantier structurant. Il repose sur trois composantes :
1. Le suivi longitudinal des cohortes. Le Capacity Score est conçu pour être passé régulièrement — pas comme un audit ponctuel mais comme un instrument de pilotage. Le suivi de cohortes (entreprises passant le diagnostic à intervalles réguliers) permet de documenter les trajectoires réelles : quels leviers bougent en premier, à quelle vitesse, avec quels déclencheurs. Le programme prévu à partir de 2026 vise à constituer cette base empirique.
2. La corrélation avec les KPIs terrain normés ESRS. Le travail sur la filière laine régénérative a produit la modélisation la plus complète à ce jour d’une filière en triple impact : 4 piliers (environnement, social, économique, filière & territoire) × 22 familles × 93 KPIs, chacun évalué sur les 4 niveaux du Capacity Score. Le mapping ESRS couvre 8 normes sur 10 (E1 à E5, S1 à S3, G1). L’analyse des cahiers des charges (AOP Roquefort, Nature & Progrès, Clear Fashion) révèle un effet domino : une pratique prescrite génère des impacts sur 6 à 8 familles de KPIs — le pâturage tournant dynamique impacte les sols, l’eau, le climat, le bien-être animal, la qualité du produit et l’économie rurale. Le Capacity Score rend ces dominos visibles. L’enjeu est de croiser ces mesures terrain avec les profils Capacity Score des mêmes organisations pour tester empiriquement le lien capacité perçue → impact réel.
La modélisation laine a aussi rendu visible un paradoxe français : la France dispose d’un cadre international (SEEA), d’un dispositif public opérationnel (PSE), d’un cadre de reporting (CSRD) et de certifications produit (ROC, Demeter, Nature & Progrès) — mais aucun mécanisme ne connecte les quatre. Le PSE rémunère l’agriculteur sans que l’entreprise aval puisse inscrire cette valeur à son bilan. La CSRD documente les pratiques sans les valoriser financièrement. Le SEEA reste dans la comptabilité nationale sans descendre à l’échelle de l’exploitation. La certification produit affiche l’impact sans le chiffrer en euros. Le Capacity Score Laine est le premier prototype qui tente de reconnecter ces quatre instruments en une chaîne complète : pratiques → 93 KPIs mesurables → 8 services socio-écosystémiques normés ESRS → ~80 financeurs identifiés.
3. Les spirales ascendantes comme modèle dynamique. Fischer et al. (2024, 2025) décrivent des spirales ascendantes où chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. La modélisation de trajectoires vise à documenter ces spirales dans les cas pilotes : quand la santé du sol s’améliore, la qualité de la laine suit, le revenu de l’éleveur aussi, et la capacité perçue de l’organisation monte — boucle de rétroaction positive entre perception et réalité.
4. Deux voies d’évaluation complémentaires. L’évaluation terrain peut être menée dans deux directions. Option A — des fermes vers le produit : on part de pratiques régénératives à la ferme et on piste la valeur créée à chaque maillon de la filière jusqu’au produit fini (terrains : filière laine, filière ortie textile / Tissages Bastien — permaentreprise à mission, B Corp, EcoVadis Platinum, 30 parties prenantes réunies sur la chaîne de valeur dans trois régions — Jeune Montagne / Aubrac). Option B — du produit vers les fermes : on part d’entreprises qui commercialisent déjà des produits régénératifs avec des résultats financiers documentés et on remonte la chaîne pour identifier quelle part de la performance est attribuable aux pratiques (terrains : CQLP/LSDH, Expanscience, Patagonia). L’option A prouve le mécanisme (comment la valeur se crée et se transmet), l’option B prouve le résultat (l’entreprise surperforme grâce à son positionnement). Les deux ensemble forment la preuve que le rapport du Sénat appelle et que les financiers attendent.
En un mot : le Capacity Score dit « voilà où vous en êtes et où est le verrou » (section 5.2). Les KPIs terrain disent « voilà ce qui se passe réellement dans l’écosystème » (section 6.3). La modélisation de trajectoires dira « voilà comment l’un produit l’autre — et à quelles conditions ». C’est le pont entre diagnostic et preuve.
Contribuer à la preuve économique
Le groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » construit la démonstration que la montée en capacité du vivant génère une triple profitabilité mesurable.
Tableau de bilan épistémique — acquis, formalisé, reste à valider
Trois niveaux : ✓ Publié (travaux académiques avec comité de lecture, rapports institutionnels) · ◎ Documenté (formalisation Nous Sommes Vivants cohérente avec la littérature et testée sur le terrain, mais non validée par un tiers indépendant) · ◇ Thèse (proposition ouverte, objet du programme de recherche)
Tableau 21 — Statut épistémique des propositions du livre blanc
| Proposition | Statut | Références |
|---|---|---|
| Acquis scientifiques — fondations du cadre | ||
| Tripartition durabilité → résilience → régénération | ✓ Publié | Fischer, Farny, Pacheco-Romero & Folke 2025 (Ambio) |
| Spirales ascendantes et montée en capacité comme dynamique | ✓ Publié | Fischer et al. 2024 (Nature Sustainability) |
| Continuum de maturité régénérative (doing less harm → co-evolving) | ✓ Publié | Hahn & Tampe 2021 · Reed 2007 · du Plessis & Cole 2011 |
| Durable, circulaire, régénératif = trois paradigmes distincts | ✓ Publié | Konietzko, Das & Bocken 2023 (Sustainable Production and Consumption) |
| Primauté du lieu, co-évolution humain-nature | ✓ Publié | Regenesis (Mang & Haggard 2016) · Fischer et al. 2025 (Ambio) |
| Matrice valeur organisationnelle × valeur communautaire | ✓ Publié | Sarkar, Foglia & Kotler 2021 |
| Robustesse biologique (diversité, redondance, sub-optimalité) | ✓ Publié | Hamant 2023 (Antidote au culte de la performance) |
| Soutenabilité forte : économie enchâssée dans le vivant | ✓ Publié | Skene 2022 (Frontiers in Sustainability) · Haldane & Clay (RSA 2023) |
| Formalisations Nous Sommes Vivants — testées, non validées par tiers | ||
| Grille 4 étapes Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer | ◎ Documenté | Fondement : Reed 2007 · Mang & Reed 2012 · Sanford 2000-2021 — formalisation Nous Sommes Vivants |
| Mapping 4 paradigmes Sanford / trajectoire Reed → 4 étapes | ◎ Documenté | Sanford (postures) · Reed (impacts) — correspondance formalisée par Nous Sommes Vivants |
| Retournement de finalité = critère discriminant N3 → N4 | ◎ Documenté | Formalisation Nous Sommes Vivants · Cohérent du Plessis 2012 · Fischer et al. 2025 |
| Capacity Score (6 leviers × 4 niveaux, 37 questions) | ◎ Documenté | Outil Nous Sommes Vivants testé (Patagonia, Michelin) · Non validé par tiers |
| Innovation = levier pivot de la bascule | ◎ Documenté | Observation récurrente diagnostics Nous Sommes Vivants · Cohérent Konietzko 2023 |
| Facteur humain (cognition, émotions, imaginaires) = condition de la transformation | ◎ Documenté | Fondement : Regenesis prémisse 4 (Mang & Reed 2012) · Outils Nous Sommes Vivants certifiés Qualiopi |
| Triple profitabilité (synergie env + soc + éco, pas arbitrage) | ◎ Documenté | Fondement : Konietzko 2023 · Roche & Jakub (Economics of Mutuality) — formalisation Nous Sommes Vivants |
| Lauriers de la Régénération : 55 produits issus de pratiques régénératives économiquement viables | ◎ Documenté | 30 lauréats 2024 + 25 lauréats 2025 · Analyse Nous Sommes Vivants · Non publiée en revue |
| Cas Mars/Royal Canin : soin animal + vitalité vétérinaires → ×8 ROI | ◎ Documenté | Données présentées publiquement Yassine Asie Lab EoM · Triple capitaux (vivant animal, humain/social, économique) · Non publiées en revue |
| Cas CQLP/LSDH : prix producteur +12,5 %, 410 fermes, attractivité filière | ◎ Documenté | Données publiques LSDH / Bureau Véritas · Lien pratiques → surperformance non formalisé comptablement |
| Rapport Sénat 2050 : scénario 4 « communautés locales résilientes » = économie régénérative | ✓ Publié | Délégation sénatoriale à la prospective, octobre 2025 · Dumoulin, Paoli-Gagin, Sautarel |
| Capacity Score Laine : 4 piliers × 22 familles × 93 KPIs, mapping ESRS (8/10 normes), effet domino documenté | ◎ Documenté | Modélisation Nous Sommes Vivants · Chaîne complète pratiques → KPIs → services → financeurs · Non validée en terrain |
| Thèses ouvertes — objet du programme de recherche | ||
| Profil cashflow régénératif > conventionnel | ◇ Thèse | Objet du groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » — 16 mars 2026 |
| Lien capacité perçue → impact réel mesuré | ◇ Thèse | La montée en capacité perçue (Capacity Score) produit-elle des contributions nettes positives mesurables (Fischer et al.) ? |
| Dynamique longitudinale de la montée en capacité | ◇ Thèse | Suivi de cohorte prévu à partir de 2026 · Spirales ascendantes (Fischer 2024) comme cadre de référence |
| Pont organisation → territoire : validation empirique | ◇ Thèse | Une organisation qui monte en capacité renforce-t-elle son territoire ? · Objet des cas pilotes (Capacity Score Laine Régénérative) |
Ce tableau n’est pas un aveu de faiblesse — c’est une condition de rigueur. Une proposition scientifiquement fondée doit expliciter ce qu’elle sait, ce qu’elle formalise et ce qu’elle conjecture. Les affirmations marquées ◇ sont des hypothèses que le programme de recherche vise à tester.
Rejoindre le groupe de travail Triple Profitabilité
Contribuez à démontrer que la montée en capacité du vivant, via des pratiques régénératives implémentées, génère une triple profitabilité mesurable, reproductible et investissable.
Les cas Mars/Royal Canin et CQLP/LSDH documentent la boucle vertueuse dans l’agroalimentaire. Un autre mouvement, complémentaire, émerge dans l’industrie française : le Made in France régénératif (analyse Nous Sommes Vivants, décembre 2025). Il ne s’agit plus de résister à la désindustrialisation, mais de produire en France pour régénérer la France — ses territoires, ses savoir-faire, ses écosystèmes vivants.
Le constat de départ est brutal. Des entreprises emblématiques disparaissent : Duralex (verrerie, redressement coopératif en cours), Brandt (électroménager, liquidation). Leur chute illustre ce que signifie concrètement le décrochage entre activité économique et ancrage territorial. Le Made in France « classique » — respecter des normes élevées pour réduire ses impacts — ne suffit pas à assurer la viabilité. La question n’est plus « comment produire français ? » mais « est-ce que la France va mieux parce que notre usine existe ? ».
Le principe du triple impact gagnant. Dans le modèle régénératif, une décision n’est validée que si elle sert simultanément trois piliers : la Nature (les sols retrouvent la capacité de se renouveler, stocker l’eau et séquestrer du carbone), l’Humain (les artisans et agriculteurs retrouvent les conditions de leur transmission et de leur épanouissement), l’Économie (la performance s’indexe sur la santé du vivant — plus le réseau de relations territoriales est dense, plus l’entreprise est résiliente). Ces trois dimensions sont interdépendantes : c’est leur interaction qui crée la valeur.
L’usine comme organe du territoire. L’usine régénérative n’est pas un site isolé — elle fonctionne comme un organe dans un organisme territorial. Les entreprises deviennent interdépendantes par nécessité stratégique : échange de flux, partage de risques, reconstruction d’un tissu de confiance et de réciprocité. Ce maillage coopératif est la garantie contre la délocalisation : on peut déménager une machine-outil, mais on ne peut pas déraciner un réseau d’interdépendances local.
Trente exemples documentés. L’analyse Nous Sommes Vivants recense trente activités localisées en France, évaluées selon quatre critères : un métier clair exercé en France, un impact contributif sur le vivant, un impact humain tangible, une activité économique viable créatrice d’emplois non délocalisables. Parmi eux : Laines Paysannes (structuration de filière laine dans les Pyrénées, lien direct élevage-biodiversité), Atelier Tuffery (jeans en Lozère depuis 1892, filière courte), ENVIE (réemploi d’électroménager, double régénération sociale et écologique), Eau de Paris (gestion de l’eau liée à la qualité des sols en amont), Pocheco (enveloppes éco-conçues). Les Lauriers de la Régénération 2025 (25 lauréats) documentent que la régénération s’incarne dans des produits, services et modèles économiques viables — de Nectar (huile d’olive, 1 000 ha en bio) à C’est qui le patron ?! (modèle économique régénératif autour du lait).
Ce que le Made in France régénératif ajoute au cadre. Il matérialise le changement de paradigme (N3→N4) dans l’industrie manufacturière et les services — pas seulement dans l’agriculture où la boucle vertueuse est plus intuitive. Il démontre que la proximité géographique est la condition sine qua non de la régénération : c’est sur un territoire que les spirales ascendantes se déploient. Et il pose une thèse forte : la France a les atouts pour devenir la première nation industrielle régénérative — une agriculture diverse, une énergie décarbonée, des ingénieurs de talent, une culture de l’artisanat et une prise de conscience citoyenne. Le travail de modélisation de trajectoires (section 7.10) devra intégrer ces cas industriels aux côtés des cas agroalimentaires.
Récapitulatif — Section 7 : Le maillon manquant
| Section | Question posée | Réponse ou constat | Tableau |
|---|---|---|---|
| 7.1 | Pourquoi l’économie est-elle l’angle mort ? | 6 entreprises surperforment avec des pratiques régénératives — aucune n’a formalisé le lien avec sa performance financière | T23 |
| 7.2 | C’est quoi, un modèle économique régénératif ? | Du multicapitaux territorial : trois capitaux (financier, environnemental, sociétal) structurellement liés, prospérité partagée dans les territoires | — |
| 7.3 | Que dit le Sénat sur l’avenir de la valeur économique ? | 4 scénarios à 2050. Seul le scénario 4 intègre la logique régénérative — mais son axe économique se limite à l’ESS. 5 basculements de valeurs nécessaires | T24 · T25 |
| 7.4 | Quel rapport avec la post-croissance ? | La post-croissance dit « arrêtons d’accumuler ». L’économie régénérative dit « faisons prospérer les capacités du vivant ». L’une est une condition, l’autre une direction | — |
| 7.5 | Pour qui ce cadre fonctionne-t-il ? | Activités dont le lien au vivant est observable dans la chaîne de valeur (agriculture, alimentation, cosmétiques, textile, bois, tourisme). Conditions : marge de manœuvre financière + levier sur la chaîne | — |
| 7.6 | Pourquoi la triple bottom line ne suffit-elle pas ? | Trois piliers en tension (arbitrage) ≠ trois capitaux en synergie (contribution simultanée). Economics of Mutuality : le problème au centre, pas l’entreprise | — |
| 7.7 | La boucle vertueuse existe-t-elle ? | Oui : Pratiques → Produits → Performance → Prospérité → Renforcement. Cas Mars/Royal Canin (×8 ROI) et CQLP/LSDH (410 fermes, +12,5 % prix producteur). Mais preuve encore narrative, pas comptable | — |
| 7.8 | Que manque-t-il pour convaincre ? | Un profil cashflow lié aux pratiques régénératives. Le mur comptable (CARE, LIFTS, IFRS) ne valorise pas les externalités positives. Les fonds à impact financent malgré le risque, pas parce que ça rapporte | T26 |
| 7.9 | Qu’est-ce qui ne dépend pas de l’entreprise ? | 4 conditions systémiques par horizon : demande premium (H1), distributeurs + PSE + investisseurs (H2), normes comptables (H3), culture française (H3) | — |
| 7.10 | Comment relier capacité perçue et impact réel ? | Modélisation de trajectoires : suivi de cohortes + corrélation KPIs terrain ESRS (93 KPIs laine, 8/10 normes) + spirales ascendantes. Deux voies : fermes → produit et produit → fermes | T21 |
| 7.11 | Le cadre fonctionne-t-il au-delà de l’agriculture ? | Oui : 30 exemples Made in France régénératif dans l’industrie manufacturière et les services. L’usine comme organe du territoire. La France a les atouts pour devenir la première nation industrielle régénérative | — |
La section 7 est un chantier ouvert — l’objet du groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » (16 mars 2026)
Ce livre blanc a parcouru un chemin — des fondations théoriques de la régénération du vivant en entreprise à la traduction opérationnelle par Nous Sommes Vivants, en passant par les validations scientifiques indépendantes qui confirment la solidité du cadre.
Le constat de départ est un décrochage. Le chiffre d’affaires croît, les engagements RSE s’accumulent — mais les impacts sur le vivant ne suivent pas. Michelin, Patagonia : les cas analysés montrent que le problème n’est pas le manque d’ambition mais un blocage décisionnel. Patron, directeur RSE, directeur innovation, directeur achats — chacun voit un fragment du problème, personne ne dispose de la grille de lecture transversale qui permettrait de décider ensemble.
La régénération propose un changement de nature, pas de degré. Ce n’est pas un raffinement de la durabilité : c’est un renversement de finalité. Le vivant n’est plus au service de l’économie — l’économie est au service du vivant. Ce renversement s’enracine dans une filiation longue — des savoirs indigènes au Rodale Institute (1983), de Regenesis (1995) à Nous Sommes Vivants — et s’ancre dans le local : c’est sur un territoire habité, où humains et non-humains co-évoluent, que l’entreprise agit. Mais cette visée bute sur deux verrous qui appellent deux bascules : la bascule des modèles mentaux (le cadre cognitif reste celui de la performance classique — on sensibilise sans transformer le logiciel qui produit les décisions) et la bascule des modèles économiques (les produits ne changent pas, la chaîne de valeur reste extractive — on documente l’impact sans modifier ce qui le produit). Le regen-washing naît quand l’une opère sans l’autre. Et un verrou humain amplifie les deux : la cognition (biais, résistance au changement), les émotions (éco-anxiété, cynisme, perte de sens) et les imaginaires (incapacité à se projeter dans un futur désirable) bloquent la bascule — c’est pourquoi trois fresques certifiées Qualiopi travaillent chacune une de ces dimensions.
La régénération élargit le référentiel de la performance. Au-delà du chiffre d’affaires et du score RSE, elle intègre la capacité du vivant — le potentiel propre des êtres vivants à se développer, s’auto-organiser et évoluer. Fischer et al. (2024, 2025) montrent que cette capacité se construit par des spirales ascendantes : chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant. La filière laine régénérative (93 KPIs normés ESRS) matérialise cette dynamique.
Le cadre opérationnel réconcilie trois corpus. La grille en quatre étapes — Limiter, Réduire, Restaurer, Régénérer — traverse trois paradigmes distincts (durable, circulaire, régénératif — Konietzko et al., 2023) et se croise avec six leviers de capacité (Leadership, Intelligence écosystémique, Innovation, Chaîne de valeur, Dynamiques humaines, Gouvernance). Elle réconcilie la stratégie d’entreprise (Hahn & Tampe, HEC Paris), la science des systèmes (Fischer, Folke) et le développement régénératif (Regenesis, Sanford). Validée par l’empirie sectorielle : 100+ articles, 55 produits/services primés aux Lauriers de la Régénération.
Le changement de paradigme entre N3 et N4 est le seuil décisif — un enjeu de gouvernance. Restaurer demande « comment tenir ? » ; régénérer demande « quelle contribution au vivant nous permet de tenir ? ». Ce retournement commence par une transformation personnelle du leader — du gestionnaire au jardinier (Regenesis) — et se traduit dans le modèle économique : le business model est transformé quand le produit est issu de pratiques régénératives. Parmi les six leviers, c’est l’Innovation qui détermine la bascule — parce que c’est le produit qui fonde le business model. Le Capacity Score rend le blocage décisionnel visible et actionnable : 37 questions, 30 minutes, une réflexion guidée qui révèle le profil de corrélation entre leviers de capacité. Le RegenBMC traduit le diagnostic en redesign de l’offre — produit par produit, filière par filière — à travers cinq ateliers. La boucle complète — Capacity Score → Fresques → RegenBMC → retour Capacity Score — constitue le dispositif de transformation intégré.
Les pratiques régénératives se mesurent en triple impact. Elles ne consistent pas à « moins dégrader » mais à renforcer activement la capacité du vivant — et leurs effets se mesurent en services socio-écosystémiques sur trois sphères (environnementale, sociale, économique), normés ESRS-CSRD. C’est cette mesure qui permet de relier les pratiques au modèle économique et de démontrer que la régénération génère une profitabilité mesurable.
Le maillon manquant reste la preuve économique. La régénération risque de suivre le cycle d’obsolescence du développement durable (Acquier, 2024). Le Capacity Score transforme un concept flou en instrument mesurable. Mais seule la démonstration formalisée que la montée en capacité du vivant, via des pratiques régénératives implémentées, génère une triple profitabilité — économique, écologique et sociale — mesurable, reproductible et investissable, empêchera la régénération d’être absorbée et neutralisée.
Cette démonstration bute aujourd’hui sur un paradoxe français : la France dispose d’un cadre international (SEEA), d’un dispositif public (PSE), d’un cadre de reporting (CSRD) et de certifications produit (ROC, Demeter) — mais aucun mécanisme ne connecte les quatre. La modélisation de trajectoires — le pont entre capacité perçue (Capacity Score) et impact réel (KPIs terrain) — est le prochain chantier structurant.
La preuve est en construction. La boucle vertueuse existe — Mars/Royal Canin (250 K€ → ×8 ROI), CQLP/LSDH (410 fermes, +12,5 % prix producteur) — mais la preuve reste narrative, pas comptable. Le rapport du Sénat (Délégation à la prospective, 2025) confirme l’enjeu : son scénario 4 est le seul qui intègre la logique régénérative — mais il n’a pas de modèle économique documenté et limite l’axe économique aux structures ESS. La post-croissance dit « arrêtons d’accumuler » ; l’économie régénérative dit « faisons prospérer les capacités du vivant ». L’une est une condition, l’autre une direction. Les fonds à impact financent malgré le risque — personne ne finance parce que ça rapporte. L’alpha régénératif — la surperformance attribuable au développement du capital naturel et social — n’est formalisé nulle part. Et sur le terrain, trente exemples de Made in France régénératif montrent que la boucle fonctionne aussi dans l’industrie : Laines Paysannes, Atelier Tuffery, Pocheco, Eau de Paris. La question n’est plus « comment produire français ? » mais « est-ce que la France va mieux parce que notre usine existe ? ».
Le groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » (16 mars 2026) est conçu pour y répondre sur les deux plans simultanément. Sur le plan business : formaliser le lien entre pratiques régénératives, innovation produit et performance financière — démontrer que la montée en capacité du vivant, via des pratiques régénératives implémentées, génère une triple profitabilité mesurable, reproductible et investissable, filière par filière, territoire par territoire. Sur le plan des modèles mentaux et du prendre soin : le même groupe traitera, sous l’angle économique, la valorisation du travail des coachs, consultants et facilitateurs qui accompagnent la transformation des personnes — cognition, émotions, imaginaires, coopération. Prendre soin des humains et des non-humains n’est pas un supplément d’âme : c’est un levier de capacité dont la valeur économique doit être documentée. L’accompagnement humain est une condition de la bascule — et cette condition a un coût, un modèle économique et une valeur mesurable que le groupe de travail s’attachera à formaliser.
Ce que les 25 tableaux du livre blanc révèlent
Lus ensemble, les 25 tableaux dessinent une progression qui dépasse la somme de leurs parties.
Tableaux 1 à 5 — Les fondations et leurs limites. Les cadres académiques (Hahn & Tampe, HEC Paris) posent le continuum de maturité et les attributs du business régénératif (Tableau 2). Mais la mise en correspondance avec le Capacity Score (Tableaux 3 et 4) révèle un déplacement systématique : là où les cadres académiques décrivent des caractéristiques observables, le Capacity Score mesure des capacités perçues à agir. C’est ce passage de l’observation à la décision qui fonde l’outil. Le Tableau 5 identifie cinq lacunes structurelles — absence d’instrument, de facteur humain, de transformation intérieure, de mesure économique, de lien au territoire — que les tableaux suivants comblent un par un.
Tableaux 6 à 10 — La réconciliation des trois corpus. Le Tableau 6 montre que les tensions organisationnelles (profit vs contribution, court terme vs long terme, contrôle vs adaptation) ne se résolvent pas par arbitrage — elles exigent un changement de paradigme. Le Tableau 7 confirme que durabilité, résilience et régénération sont trois logiques distinctes — pas un gradient. Les spirales ascendantes (Fischer et al.) sont le mécanisme de la montée en capacité, pas une métaphore. Les Tableaux 8 et 9 documentent ce que Regenesis ajoute que la science ne formalise pas : la transformation intérieure comme condition (pas comme bénéfice secondaire), la primauté du lieu, la co-évolution humain-nature. Le Tableau 10 — les quatre étapes à travers les trois corpus — constitue le moment de bascule du livre blanc : pour la première fois, les catégories de la stratégie d’entreprise (Hahn & Tampe), de la science des systèmes (Fischer, Folke) et de la pratique régénérative (Regenesis, Sanford) sont alignées dans un cadre unique. C’est ce tableau qui fonde les six leviers du Capacity Score.
Tableaux 11 à 16 — L’instrument et sa validation empirique. Le Tableau 11 montre précisément comment chaque corpus nourrit chaque levier du Capacity Score : Hahn & Tampe fournissent le continuum de maturité, Fischer la dynamique (spirales, freins), Regenesis la condition intérieure. Le Tableau 12 identifie honnêtement les tensions que l’instrument ne réconcilie pas encore — la tension entre transformation individuelle et dynamique collective, entre approche systémique et passage à l’échelle. Les Tableaux 13 et 14 constituent la grille opérationnelle elle-même : quatre étapes × six leviers, avec descriptions (13) et indicateurs (14). Mais c’est le Tableau 15 (Michelin 45 % vs Patagonia 68 %) qui en apporte la validation empirique la plus probante : le score global est moins utile que le profil de corrélation entre leviers de capacité. Chez Michelin, le levier bloquant est l’Innovation (2 % d’éco-conception) ; chez Patagonia, c’est la Chaîne de valeur (85 % des produits sans fin de vie). Le Tableau 16 identifie le levier pivot de chaque bascule — un résultat qui ne peut émerger que d’un instrument croisant étapes et leviers. Le profil comparé confirme que la nature de l’écart — écart de sincérité (Michelin) vs écart de capacité (Patagonia) — est diagnosticable.
Tableaux 18 à 21 — Les conditions humaines et la transparence épistémique. Le Tableau 18 formalise les quatre apports que la recherche académique ne fournit pas et que Nous Sommes Vivants a dû construire : la grille 4 étapes × 6 leviers, le diagnostic de corrélation entre leviers de capacité, la boucle Capacity Score → Fresques → RegenBMC, et la mesure de capacité perçue. Le Tableau 19 montre que recherche et praticiens convergent vers les mêmes conclusions par des chemins différents — un signe de robustesse du cadre. Le Tableau 20 structure les trois verrous humains (cognition, émotions, imaginaires) levier par levier, à travers les quatre étapes — c’est la matrice qui fonde les trois fresques et qui explique pourquoi la bascule des modèles économiques ne tient pas sans bascule des modèles mentaux. Enfin, le Tableau 21 (statut épistémique) soumet chaque proposition structurante du livre blanc à une distinction rigoureuse : résultat publié, formalisation Nous Sommes Vivants documentée, ou thèse ouverte. C’est un acte de transparence rare dans un document de cette nature.
Tableaux 22 à 26 — La preuve terrain et la démonstration économique. Le Tableau 22 (55 produits/services primés aux Lauriers de la Régénération 2024-2025) documente que la régénération n’est pas un concept — c’est une réalité commerciale dans au moins dix secteurs. Le Tableau 23 (le paradoxe documenté) révèle l’angle mort structurel : six entreprises surperforment avec des pratiques régénératives, mais aucune n’a formalisé le lien entre ces pratiques et leur performance. Le Tableau 24 (quatre scénarios du Sénat) inscrit l’économie régénérative dans le débat institutionnel français et montre que seul le scénario 4 — celui qui n’a pas de modèle économique documenté — intègre la logique régénérative. Le Tableau 25 (cinq basculements de valeurs) traduit ces scénarios en changements de paradigme concrets : ce qui a de la valeur, l’échelle pertinente, l’indicateur de prospérité, le rôle de la comptabilité, le rôle de l’entreprise. Le Tableau 26 (le discours manquant de la finance à impact) identifie ce qu’aucun fonds ne dit encore : que l’investissement dans le capital naturel génère un retour mesurable, que la ferme régénérative vaut plus, que le delta de marge justifie l’investissement. C’est le front de travail le plus urgent — et l’objet du groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés ».
Ce qui verrouille le Capacity Score
La lecture croisée des 25 tableaux permet de répondre à une question légitime : sur quoi repose la solidité du Capacity Score comme instrument ?
Son socle théorique est triple. Le continuum de maturité vient de la recherche en stratégie d’entreprise régénérative (Hahn & Tampe, 2021 ; HEC Paris, 2025) — Tableaux 2, 3, 4. La dynamique de montée en capacité (spirales ascendantes, freins systémiques) vient de la science des systèmes socio-écologiques (Fischer et al., 2024, 2025 ; Folke et al., 2021) — Tableau 7. La condition de transformation intérieure vient de trente ans de pratique du développement régénératif (Regenesis, Sanford, Holliday) — Tableaux 8, 9. Aucun de ces trois corpus n’a été conçu pour le Capacity Score. Leur convergence dans un seul instrument (Tableau 10) n’est pas un montage : c’est le résultat d’une réconciliation documentée.
Sa structure (4 étapes × 6 leviers) est vérifiable. Le Tableau 13 rend chaque case de la grille explicite et contestable. Les indicateurs du Tableau 14 permettent de vérifier empiriquement si une organisation se situe où le Capacity Score la place. Les Tableaux 15 et 16 montrent que l’instrument produit des diagnostics différenciés — Michelin et Patagonia n’ont pas le même profil, pas le même levier bloquant, pas la même nature d’écart — ce qui serait impossible avec un index unidimensionnel.
Ses limites sont identifiées. Le Tableau 12 liste explicitement les tensions non réconciliées. Le Tableau 21 distingue ce qui est démontré de ce qui reste ouvert. Le Capacity Score mesure une capacité perçue — pas un impact réel. C’est une force (la perception conditionne la décision) et une limite (la corrélation avec les KPIs terrain reste à formaliser). Cette limite est assumée, pas masquée — et c’est précisément ce que le groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » vise à combler.
Sa validation empirique est engagée. Deux analyses approfondies publiées (Michelin, Patagonia), 100+ articles de veille sectorielle, 55 produits/services primés aux Lauriers de la Régénération, une filière laine documentée sur 93 KPIs ESRS. Ce n’est pas encore une validation académique au sens strict — mais c’est une base empirique substantielle qui produit des diagnostics utiles et différenciés. Le Capacity Score n’est pas un prototype : c’est un instrument opérationnel dont la prochaine étape est la validation par tiers.
L’absence actuelle d’une formalisation économique complète ne remet pas en cause la cohérence du cadre — elle en constitue le prolongement logique. Ce livre blanc pose la théorie et les instruments. Le groupe de travail en démontrera la viabilité économique.
On l’a posé dès le départ : c’est une question de vie ou de mort. Pas une métaphore. La vie des sols dont dépendent nos filières. La vie des communautés rurales qui tiennent nos territoires. La vie des entreprises qui disparaissent faute d’avoir su relier leur modèle économique au vivant. Ce livre blanc donne un cadre pour agir — pas pour contempler. Le Capacity Score est accessible, gratuit, et prend trente minutes. La question n’est plus « faut-il y aller ? » — c’est « par quel levier commencer ? ».
Tableau 1 — Ce que ce livre blanc établit
0. Le problème : le chiffre d’affaires croît, les impacts sur le vivant ne suivent pas
Les engagements RSE s’accumulent — mais l’activité économique reste découplée de ses impacts. Michelin : 98 % des revenus indexés sur le volume pneumatique, 2 % de produits services. Patagonia : +6 % de CA par an, mais émissions CO₂ en hausse et 85 % des produits sans fin de vie. Ce n’est pas un manque d’ambition — c’est un blocage décisionnel : les entreprises ne disposent pas d’un cadre pour relier leur modèle économique aux capacités du vivant. Elles ne savent pas où elles en sont, ni par où commencer. Ce livre blanc propose un tel cadre.
1. Ce qu’est la régénération pour une entreprise
La régénération ne remplace pas la réduction — elle la prolonge. Il s’agit d’augmenter les impacts contributifs de l’activité — sur le bien-être humain et sur la biodiversité — tout en tenant sa trajectoire de réduction. On ne régénère que le vivant. Régénérer, c’est tisser des relations mutuellement bénéfiques entre les êtres vivants d’un territoire — la vie dans les sols, les populations animales et végétales, les communautés humaines — de sorte que chaque être vivant renforce par son activité propre la capacité des autres à poursuivre leur propre évolution. La capacité est un levier plus fin que la réduction : elle développe la capacité des êtres vivants et des territoires à atteindre leur potentiel. Elle se déploie sur trois sphères (environnementale, sociale, économique) et vise des impacts contributifs sur chacune. Elle s’ancre dans le local : c’est sur un territoire que l’entreprise agit, c’est avec un écosystème vivant qu’elle co-évolue. La question discriminante : est-ce que le territoire et ses habitants prospèrent avec mon activité économique ?
2. Lever le verrou des modèles mentaux
Le dirigeant adopte le vocabulaire de la régénération mais le cadre mental reste celui de la performance classique. La régénération pose un renversement de regard : un territoire est un lieu habité où humains et non-humains co-évoluent. On sensibilise sans transformer le logiciel qui produit les décisions — c’est le verrou à lever.
3. Lever le verrou des modèles économiques
Le vivant est mesuré, pas renforcé. Les produits ne changent pas, la chaîne de valeur reste extractive. On documente l’impact sans modifier ce qui le produit. La régénération exige que les deux bascules — modèles mentaux et modèles économiques — opèrent ensemble.
4. Les capacités du vivant : le référentiel de la régénération
Aucune entreprise n’est régénérative — mais toute entreprise peut développer une capacité à renforcer le potentiel des êtres vivants dans leur milieu de vie. Cette capacité se construit par des spirales ascendantes : chaque renforcement du vivant crée les conditions du renforcement suivant.
5. Quatre étapes · 6. Six leviers · 7. Le retournement de finalité
Limiter → Réduire → Restaurer → Régénérer. Six leviers de capacité : Leadership, Intelligence écosystémique, Innovation, Chaîne de valeur, Dynamiques humaines, Gouvernance. Le retournement de finalité entre N3 et N4 est le critère de démarcation : l’activité économique se subordonne au vivant, pas l’inverse.
8. Le modèle économique · 9. La transformation du leader · 10. L’innovation pivot
Le business model est transformé quand le produit est issu de pratiques régénératives. Du gestionnaire au jardinier : la posture change avant le modèle. Parmi les six leviers, c’est l’Innovation qui détermine la bascule — c’est par le produit que la bascule se fait.
11-12. Les pratiques et la mesure en triple impact
Les pratiques régénératives renforcent activement la capacité du vivant dans les territoires d’activité. Elles se mesurent en services socio-écosystémiques normés ESRS. La chaîne de valeur est cartographiée en triple impact : environnemental, social, économique.
13-15. Capacity Score · RegenBMC · Trois fresques
37 questions, 30 minutes. Le RegenBMC traduit le diagnostic en redesign de l’offre en cinq ateliers. Trois fresques Qualiopi travaillent les verrous humains : cognition, émotions, imaginaires. La boucle complète — Capacity Score → Fresques → RegenBMC → retour Capacity Score — constitue le dispositif de transformation intégré.
16. Le maillon manquant : la preuve de triple profitabilité
Sans la preuve que la montée en capacité du vivant génère une triple profitabilité mesurable, reproductible et investissable, la régénération sera absorbée comme l’a été le développement durable. C’est l’objet du groupe de travail « Économie régénérative à triple impacts localisés » — 16 mars 2026.
Un livre blanc qui propose un changement de paradigme doit accueillir les objections qui le déstabilisent — pas seulement celles qu’il sait résoudre. Les trois points ci-dessous ne sont pas des critiques adverses : ce sont des tensions que le cadre Nous Sommes Vivants porte en lui et qu’il doit continuer à travailler.
Les travaux de Carl Folke et ses collègues du Stockholm Resilience Centre (2025) déplacent le point de référence de la gestion d’entreprise. Si l’on suit leur cadre, la performance d’une organisation ne se mesure plus à sa capacité à « résister » au marché (résilience classique) mais à sa capacité à générer les conditions pour que son écosystème — fournisseurs, sols, employés, communautés — puisse se renouveler de lui-même. La régénération consiste à gérer non pas des impacts, mais le renouvellement du potentiel de vie d’un territoire ou d’une organisation. En résumé : on ne gère plus des ressources mortes (matières premières, stocks, flux) — on gère des capacités vivantes (fertilité, relations, vitalité). C’est exactement ce que le Capacity Score tente d’opérationnaliser. Mais la distance entre le cadre théorique de Folke et la réalité d’un dirigeant confronté à ses comptes trimestriels est immense — et c’est cette distance que la Partie IV (preuve économique) doit combler.
Ce livre blanc est, entre autres choses, un remède au « tunnel carbone » — le biais systémique qui consiste à ne regarder que le CO₂ dans les trajectoires de transition. Le tunnel carbone produit trois effets pervers : il rend invisibles les autres dimensions du vivant (biodiversité, eau, sols, santé humaine), il favorise les solutions technologiques monosectorielles (capture carbone, compensation) au détriment des approches systémiques, et il permet à des organisations de se déclarer « en transition » tout en dégradant activement d’autres dimensions. Le Capacity Score propose une vision pluridimensionnelle à travers ses six leviers — mais cette pluridimensionnalité a un coût : elle est plus difficile à communiquer, à certifier et à comparer qu’un chiffre carbone. C’est un choix assumé : la réalité du vivant est multidimensionnelle, et tout outil qui la réduit à un seul indicateur ment par simplification.
Le succès de l’approche Nous Sommes Vivants repose sur un pari audacieux : que l’entreprise commerciale — avec ses contraintes de rentabilité, de croissance, de compétition — puisse être un vecteur de régénération plutôt qu’un agent de dégradation à contenir. Ce pari n’est pas naïf : les Lauriers, les cas Michelin et Patagonia, la filière laine montrent que c’est possible au niveau du produit et de la filière. Mais l’objection de fond demeure : est-ce que la régénération du vivant est compatible avec le dogme de l’activité commerciale croissante ? Le cadre Nous Sommes Vivants répond partiellement : la section 7.4 (post-croissance et capacités du vivant) pose que la régénération ne requiert pas la décroissance — elle requiert un changement de nature de la croissance. Croître en volume de matière extraite est dégénératif ; croître en services socio-écosystémiques rendus est potentiellement régénératif. Mais « potentiellement » n’est pas « nécessairement ». Le test de robustesse (section 4.9) — capacité + preuve par les effets — est là pour faire le tri. Et la démonstration formalisée que ce tri fonctionne à l’échelle, dans la durée, dans des secteurs variés, reste le chantier ouvert de la Partie IV.
Ces trois tensions ne sont pas des faiblesses du cadre — elles en sont les frontières actives. Un cadre qui n’aurait pas de frontières serait une idéologie. Un cadre qui nomme ses frontières et organise le travail pour les repousser est un programme de recherche-action — et c’est ce que ce livre blanc prétend être.
Nous Sommes Vivants
Collectif pour la régénération du vivant en entreprise