Les rapports de prédation, un jeu périlleux de domination entre les humains et envers la nature

Écologie du vivant

Les rapports de prédation posent des enjeux de coexistence des humains avec les autres êtres vivants (dont les êtres humains) au sein d’un même territoire aux ressources partagées. Prendre conscience de ces rapports pour éviter de nous comporter ainsi et pouvoir mieux vivre ensemble sur Terre.

L’objet de cette note de réflexion qui croise les regards est d’enrichir notre compréhension de la prédation avec les rapports de prédation et d’explorer comment ceux-ci sont opérants dans divers champs d’application comme l’habitat, l’économie, le droit.

En effet, prendre conscience des rapports de prédation entre les humains et la nature est nécessaire à la prochaine évolution des comportements durable et coordonnée. Face à la nécessité de concilier l’économique, le social et l’environnemental, face aux enjeux écologiques, face à l’impératif de vivre ensemble — nous inciter à changer notre rapport à soi, aux autres et à la nature, voilà ce qui nous anime.

La sixième extinction

Elle est en cours. Elle est causée par l’humain et extrêmement rapide — des milliers d’espèces disparaissant chaque année. La destruction écologique semble inévitable et, avec elle, c’est l’extinction de notre espèce qui est en jeu à brève échéance. Il faut changer notre rapport au monde. C’est cela, l’hominisation : une prise de conscience permanente.

« La survie des uns dépend de celle des autres et réciproquement » — Olivier Barrière, chercheur IRD, anthropologie juridique de l’environnement. Face à la dégradation des écosystèmes, il propose le concept de « coviabilité socio-écologique ».

Comme le rappelait Michel Serres : « L’hominisation, cela commence maintenant et cela ne s’arrête jamais ». L’hominescence est un processus qui, par des écarts répétés, renouvelle l’hominisation. En s’exerçant, l’humain construit chaque fois une nouvelle maison sur un nouvel équilibre. Il habite le monde autrement. Il évolue.

L’Humain a tendance à oublier que la Nature n’est pas un simple environnement, et qu’il dépend au quotidien de ce qu’elle est. D’autant plus que nous, humains, coévoluons avec l’ensemble des organismes, d’après Pascal Picq — notamment les micro-organismes qui nous entourent.

Mais notre rapport de prédation freine de nouvelles possibilités d’évolution des comportements durables et coordonnées. Pour Vigne : « La verticalisation de l’image mentale du monde aurait amené les hommes à concevoir l’idée de dominer les plantes et les animaux, au point de domestiquer ces derniers pour disposer de sources de nourriture mieux contrôlables. »

Murray Bookchin est l’un des pionniers de l’écologie sociale. Pour cet autodidacte américain, l’exploitation de la nature découle directement des rapports de domination au sein des sociétés humaines. Dans un premier texte datant de 1964, Bookchin met au jour un mécanisme anthropologique essentiel : la domination de l’homme sur la nature est articulée à la domination de l’homme sur l’homme. C’est la concurrence, matrice capitaliste de la dégradation de la nature et de la violence des rapports sociaux, qu’il faut viser dans le déploiement d’un contre-projet politique. Bookchin pousse plus loin son raisonnement : il montre comment nous simplifions notre environnement en organisant « le remplacement de stimuli variés quant à leur nature et à leur origine par des stimuli grossiers et élémentaires ». C’est la « conception de masse » qui contraint à imaginer des systèmes peu élaborés, incapables de prendre en compte le divers. En quelque sorte, les diversités humaine et biologique ont un fondement politique commun. Bookchin met l’accent sur l’évolution d’éco-communautés et sur la coopération multispécifique, afin de cesser d’opposer le monde vivant au monde non vivant.

Reposant sur une approche biocentrique, les Droits de la Nature renversent le paradigme anthropocentré occidental : l’Homme ne règne plus en souverain sur les écosystèmes mais est envisagé comme l’un des membres du Vivant. En ce sens, les Droits de la Nature dépassent le traditionnel Droit de l’environnement qui se borne à protéger une nature-outil et propriété de l’être humain aux seules fins d’une croissance alimentée par une pression continue sur les ressources naturelles.

La prise en compte du rôle de l’environnement sur le comportement des humains est primordiale. Selon Jared Diamond (De l’inégalité parmi les sociétés, Collapse), la géographie est la cause fondamentale de la différenciation du destin des sociétés, et une mauvaise gestion des ressources naturelles est un élément déterminant dans l’effondrement de certaines civilisations. La civilisation européenne a pu conquérir le monde parce qu’elle a bénéficié d’un environnement riche en ressources animales et végétales, permettant le développement de l’agriculture, de la métallurgie et de l’écriture — mais aussi d’immunités développées au contact des animaux domestiques. Les armes, les virus et l’acier qui ont permis à quelques centaines de soldats d’Hernan Cortès de détruire un empire sont le produit d’un développement plurimillénaire reposant en dernière instance sur la dotation environnementale.

En France aussi il existe des inégalités environnementales. Sur les 30 dernières années, une étude constate une aggravation des écarts d’espérance de vie entre départements ruraux et urbains, atteignant près de deux ans d’espérance de vie en moins pour les hommes. Ce qui frappe, c’est la régularité extrême du lien entre types de départements et espérance de vie — avec des écarts plus importants dans le nord, l’est, le centre, la pointe de la Bretagne et les outre-mer.

Le modèle établi par T. Homer-Dixon décrit précisément la façon dont le stress environnemental conduit à un climat d’insécurité et d’instabilité au sein de la société au travers de la notion de rareté environnementale, qui se compose de trois dimensions : la rareté induite par l’offre (les ressources se dégradent plus rapidement qu’elles ne sont renouvelées — déforestation, dégradation des terres, faibles ressources en eau) ; la rareté induite par la demande (croissance démographique et augmentation de la consommation par habitant) ; la rareté structurelle (les ressources sont distribuées de manière inégale, concentrées entre quelques mains pendant que le reste de la population souffre de pénuries). La société entre en compétition pour les ressources concernées, ce qui peut aboutir à de violents conflits. Le stress sur les ressources au sens large est un élément décisif du rapport de prédation.

C’est ainsi que des conflits déclenchés par la compétition sur des ressources environnementales peuvent se manifester et apparaître sous la forme de conflits ethniques ou entre classes sociales. « Le stress naît de la perception du manque de ressources disponibles pour accomplir une tâche », d’après le docteur Phil Birch, chercheur britannique en psychologie à l’Université de Chichester.

Les dimensions environnementale, sociale, politique et économique sont à prendre en compte. Leur corrélation est nécessaire pour donner une explication complète des situations conflictuelles liées à l’environnement.

« Chaque composante de la communauté de la Terre dispose de trois droits : le droit à l’existence, le droit à l’habitat, et le droit de remplir son rôle dans les processus sans cesse renouvelés de la communauté de la Terre. »

— Thomas Berry, théologien et écologiste

Ce « vivre ensemble » qui s’appuie sur une reconnaissance de l’appartenance de l’homme au vivant et de la dépendance de l’Homme aux autres composantes du vivant serait une voie à explorer permettant de changer notre rapport à soi, aux autres et à la nature.

Le philosophe du vivant contemporain Baptiste Morizot établit dans Manières d’être vivant un lien entre notre rapport à nous-même, en tant qu’individu, et notre rapport aux autres vivants, humains comme non-humains. L’intuition de Morizot est qu’il existerait un parallélisme entre le rapport de domination que l’on exerce tantôt sur autrui et notre rapport à nous-même. Se retrouver maître et possesseur de la nature, c’est en un sens se retrouver également maître et possesseur de soi — une maîtrise paradoxalement déchaînée où l’on tente de réduire le vivant à ce que l’on veut en faire.


Le rapport de prédation dans le monde animal

La prédation est un emprunt de la Renaissance [1574] au latin praedator, « voleur, pilleur », lui-même issu de praeda, « proie » et de prehendō, « prendre ». Elle désigne une interaction trophique directe, de nature antagoniste, entre deux organismes, par laquelle une espèce dénommée prédateur consomme entièrement ou partiellement une ou plusieurs espèces dénommées proies. La prédation est toujours le résultat d’un rapport de force favorable au prédateur et défavorable à sa victime.

La prédation interspécifique se passe lorsqu’un organisme tue et s’alimente d’un autre, sans tenir compte du fait qu’ils appartiennent tous les deux au même règne animal (mais pas à la même espèce). Dans le monde animal, les relations entre proie et prédateur déterminent le fonctionnement et l’organisation des réseaux alimentaires dits « réseaux trophiques » (ou pyramides alimentaires), avec à leur sommet des prédateurs dits « absolus » — ceux qui ne sont pas eux-mêmes la proie d’autres prédateurs.

D’après K. Lorenz, il faut distinguer l’agression de la prédation interspécifique. Le comportement de chasse qui précède la capture de la proie et même la mise à mort de celle-ci doivent être distingués avec soin du comportement d’agression — les attitudes et les mimiques ne sont pas du tout les mêmes. Il suffit pour en être convaincu d’observer le comportement du chat qui a capturé une souris : le félin ne présente pas les signes de la colère qui sont si nets quand il s’en prend à un congénère. Bien au contraire, son attitude est plutôt celle du jeu. La motivation du chat joue un rôle majeur dans les séquences de jeu et de prédation. La probabilité de tuer une proie serait dictée par la taille de la proie et le niveau de faim du chat. (L. Hall & J. W.S Bradshaw, 1998)

En 1859 paraît L’Origine des espèces, qui fait état de la théorie de l’évolution. Elle est résumée par Darwin sous le concept de « Sélection Naturelle », qui n’est rien d’autre, une fois donnée la variabilité et l’hérédité, que l’effet nécessaire de la concurrence vitale.

Charles Darwin complète la réflexion sur la prédation dans le monde animal en introduisant la notion de concurrence intraspécifique. Une compétition intraspécifique est une concurrence au sein d’une même population pour l’accès aux ressources limitées du milieu. Par exemple, quand un lion dévore les bébés d’un rival qu’il a détrôné.

À lire Darwin, on comprend que la prédation au sein d’une même espèce est légitimée par la survie, elle-même régie par la loi du plus fort. Mais Darwin parle aussi de cruauté inutile pour désigner la prédation au sein d’une même espèce. Il la constate par exemple dans le mode de développement larvaire de l’Ichneumon aux dépens des chairs vivantes d’une chenille, en pointant la souffrance.

Dans le développement des idées exprimées par Darwin lui-même dans The Descent of Man, Kessler pose à côté de la loi de la Lutte réciproque, la loi de l’Aide réciproque, qui est beaucoup plus importante pour le succès de la lutte pour la vie, et surtout pour l’évolution progressive des espèces.

Si le principe de survie d’un organisme vivant ou d’évolution d’une espèce ne peut pas suffire à expliquer la prédation, c’est qu’il convient de ne pas considérer isolément le prédateur mais de penser la relation de prédation entre le prédateur et la proie dans un environnement de ressources mutuelles. Ce sont des relations qui incluent les démonstrations de force ou les menaces, directes ou indirectes, ainsi que la fuite, l’évitement et la soumission. Le plus souvent, il s’agit de préserver un accès à un territoire ou à de la nourriture, souvent les deux sont liés.

Les rapports de prédation font appel à de nombreuses variables : la force du prédateur et de la proie (taille, emprise) ; les intentions qui guident la prédation (alimentation, survie, concurrence, répétition des actes) ; l’environnement, qui conditionne les stratégies de fuite et de survie ; les ressources de l’environnement pour les organismes vivants du territoire qu’ils partagent, qui vont exercer (ou pas) une pression sur les protagonistes.

Vivre au sein de groupes sociaux implique un coût pour les animaux, principalement en raison des conflits susceptibles d’émerger et de la concurrence. Bien que beaucoup de combats ayant pour objet des positions sociales soient ritualisés, certains impliquent une violence réelle et continue. Le statut social de chaque animal dans la hiérarchie influence considérablement son niveau de bien-être. Chez les animaux de rang inférieur, des réponses dépressives et une diminution des possibilités de reproduction sont souvent observées.

Une fois prise en compte cette relation, on peut poser que le rapport de prédation peut induire un stress. Le stress induit par la prédation provient de deux sources. En premier lieu, il trouve son origine dans la poursuite prédatrice elle-même. Deuxièmement, le stress découle des scénarios dans lesquels l’animal de proie est obligé d’équilibrer ses besoins alimentaires et le risque de prédation. Un stress qui affecte les capacités de raisonnement, de motricité fine, à coopérer efficacement.

Dans le monde des humains, l’analyse des conflits s’est attachée à la question de la prédation du point de vue du prédateur : tous les protagonistes d’un combat sont assimilés à des agresseurs, quelle que soit la relation de domination qui les lie. Mais Vahabi explore la relation entre le prédateur et ses victimes et souligne que la présence d’une domination ex ante permet de différencier les protagonistes, car elle détermine celui qui est capable de se comporter comme un agresseur (tout en se protégeant) et celui qui n’a d’autre choix que de se protéger. Ce type de conflit est assimilé par Mehrdad Vahabi à « une chasse à l’homme » dans laquelle le prédateur traque une proie qui a pour seule stratégie de survie la fuite. Ce rapport de prédation où la victime ne peut pas se défendre concerne les persécutions, la chasse aux juifs ou aux Indiens, le colonialisme, l’esclavage moderne ou encore les raids terroristes.

L’analyse des conflits s’est aussi intéressée aux guerres environnementales. Un stress sur les ressources naturelles peut conduire à des guerres : des guerres de ressources, environnementales, de pillage ou de sécession liées aux ressources naturelles. Un État détenteur de ressources en hydrocarbures a neuf fois plus de risques d’être le théâtre de conflits armés qu’un État non pourvu.

L’analyse des violences suppose de se placer à trois niveaux : premièrement, repérer les racines des conflits en termes de rapports de pouvoir ; deuxièmement, les structures sociales concernant les accès différenciés aux emplois et aux ressources naturelles ; troisièmement, la probabilité de conflit, qui se réduit quand le revenu augmente. Le stress sur les ressources au sens large est un facteur de guerre.


L’humain super-prédateur

Le superprédateur ultime par son emprise sur la planète et ses congénères. Aucune espèce animale, dans des conditions normales, ne s’attaque à l’homme pour se nourrir, alors qu’il est prédateur des autres espèces vivantes. La prédation humaine doit être considérablement réduite pour la survie de toutes les espèces. Il est aussi superprédateur au sein de sa propre population d’êtres humains — les plus faibles délaissant leur liberté au profit des plus forts, ces derniers étant perçus comme étant au pouvoir sans les laisser décider.

Si on compare les taux de prédation selon les niveaux trophiques des proies, les résultats sont éloquents. Les travaux de l’équipe de Chris Darimont (Université Victoria, Canada) ont montré que les humains tuent les grands carnivores à un rythme neuf fois supérieur à celui qui voit ces prédateurs s’entre-tuer dans la nature. Ils exploitent les poissons à un taux quatorze fois supérieur, en moyenne, à celui des autres prédateurs marins.

Les écologues et les paléontologues ont constaté que dans la Nature, même sur de grandes échelles de temps (millions d’années), les prédateurs sauvages ne semblent pas avoir jamais fait disparaître les populations de leurs proies — sauf localement, sur des territoires insulaires et/ou très réduits et/ou pauvres en ressources. En effet, les expériences sur les interactions prédateurs-proies dans un système fermé montrent que les organismes finissent par s’auto-détruire par la mort d’abord de la proie puis du prédateur. Le prédateur surexploite sa proie et s’éteint.

« Tout ce qui résulte d’un temps de guerre, où tout homme est l’ennemi de tout homme… il n’y a aucune place pour une activité laborieuse, parce que son fruit est incertain ; et par conséquent aucune culture de la terre… la vie de l’homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève. »

— Thomas Hobbes, Le Léviathan

Mais la Boétie découvre, par glissement hors de l’Histoire, que la société où le peuple veut servir le tyran est historique mais qu’elle n’est pas éternelle et n’a pas toujours existé : « quel malencontre a été cela, qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre franchement, et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre ? » C’est bien le peuple qui délaisse la liberté, et non pas le tyran qui la lui prend. Car la servitude est contraire à l’état de nature : « la nature, premier agent de Dieu, […] nous a tous créés et coulés en quelque sorte au même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt frères. »

En 1833, s’installe une nouvelle manière de comprendre la société : la division conflictuelle entre bourgeoisie et prolétariat est appréhendée comme un ressort essentiel du fonctionnement des sociétés industrielles, dans la mesure où une classe, la bourgeoisie, est accusée d’en exploiter une autre, le prolétariat. C’est dans un tel contexte qu’apparaît l’expression « exploitation de l’homme par l’homme », pour en exiger l’« abolition ». Jules Leroux, De l’économie politique considérée comme science.

Camus parcourt les figures de l’homme révolté, celui qui dit non, qui refuse de subir. La révolte a une valeur positive, à l’encontre du ressentiment. Elle appelle à refaire le monde, à la redéfinition de l’ordre et des règles qui le fondent. Mais elle peut aller à sa perdition, lorsque la tentation nihiliste de la destruction totale l’emporte.


L’origine culturelle de la prédation

De la Genèse à Descartes, la puissance humaine semble légitimée à avoir une emprise sur la planète. Le verset 26 de Genèse 1 peut « expliquer » le comportement prédateur et exploiteur de l’homme vis-à-vis de la Nature : « Puis Dieu dit : faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre. […] Et leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez. »

C’est sur ce fond qu’un Descartes accréditera l’exploitation des ressources naturelles : « Par la Nature, je n’entends point ici quelque Déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire ; mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même. »

Si L’Origine des espèces rencontre un très grand succès, Wallace aménage la théorie — dont il est pourtant lui-même un des premiers instigateurs — en affirmant l’exceptionnalité de l’homme et en lui attribuant une genèse spéciale dans l’ordre du vivant. Alors que pour Darwin, si l’homme est un animal singulier, c’est par sa capacité à être moral, c’est-à-dire à faire preuve de sympathie sans être motivé par un lien direct de parenté ou un intérêt égoïste à court terme. Il décrit longuement comment l’homme, développant l’instinct de sympathie et les instincts sociaux en général, tend à fonder des sociétés où sont instaurées aides et assistances aux plus faibles et fragiles des individus.

Animalité et humanité sont niées dans un même mouvement logique à la fois anti-naturaliste et anti-humaniste. L’humain ne doit pas être nié en même temps dans le fait d’être simplement vivant et dans son humanité.


La prédation de la capacité d’agir humains / non humains

Le prédateur humain ne se contente pas d’exploiter les autres espèces, mais s’emploie à exploiter sa propre espèce, tout simplement parce que c’est celle qui dispose du plus fort potentiel à travailler et obéir. Comme l’a étudié l’anthropologue français Clastres, la sédentarisation et l’avènement de l’artisanat — principe de la spécialisation du travail — vont permettre au prédateur humain de passer de l’utopie à la réalité quant à sa volonté d’exploiter ses congénères à son profit quasi exclusif.

Hervé Hum indique que le prédateur humain use d’arguments logiques pour convaincre les autres membres de la communauté de renoncer à une partie de leur propre temps de vie pour le dédier au profit du prédateur humain — et ce, jusqu’à l’aliénation totale et don de leur vie. Aussi pervers que cela puisse être analysé, cela fait partie intégrante de sa nature, du moins d’une de ses caractéristiques avec laquelle il doit composer.

Toutefois, la prédation humaine et le pouvoir qu’elle exerce actuellement sur toutes les autres natures n’est pas une fatalité de sa condition, mais seulement une étape de son évolution. Si tant est que la volonté est de poursuivre cette évolution.

S’il s’agit d’un côté de se libérer de son prédateur, de l’autre il s’agit de développer ses capacités d’agir : c’est-à-dire la capacité concrète des personnes (individuellement ou collectivement) d’exercer un plus grand contrôle sur ce qui est important pour elles, leurs proches ou la collectivité à laquelle elles s’identifient.

« La souffrance n’est pas uniquement définie par la douleur physique, ni même par la douleur mentale, mais par la diminution, voire la destruction de la capacité d’agir, du pouvoir-faire, ressentie comme une atteinte à l’intégrité de soi. »

— Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, 1990

Concrètement, cela se réfère à la possibilité d’influencer ou de réguler les événements de la vie quotidienne. Plusieurs chercheurs utilisent des expressions imagées comme « maîtriser sa vie » ou « prendre sa vie en main » pour décrire cette réalité. On peut aussi l’appréhender à travers la notion de « sujet capable » telle que Paul Ricœur l’a approfondie — il s’agit à la fois d’une réalité très quotidienne et, par certains aspects, d’une dimension fondamentale de la condition humaine.

Dans « Quelle place faut-il faire aux animaux en sciences sociales ? », Dominique Guillo pose les limites des réhabilitations récentes de l’agentivité animale. Il écrit que les animaux n’ont pas été totalement négligés par l’anthropologie mais celle-ci aurait toujours refusé, par principe, de leur reconnaître une forme d’agentivité, en les étudiant seulement pour autant qu’ils peuvent être des supports de symbole, des objets de représentation, des instruments pour le rituel, ou encore des outils pour l’action ou des biens de consommation — en aucun cas des sujets.

Le discours de l’anthropologie du XXe siècle serait celui d’un Centre, qui imposerait sa domination au reste du monde à travers l’instauration d’un Grand partage entre « Eux » et « Nous ». Par ce geste, ce Centre reléguerait dans sa périphérie, en cercles concentriques, les êtres qui n’auraient pas, ou peu, voix au chapitre : la femme, l’indigène, l’hybride, l’animal, les post-humains, les cyborgs, les « quasi-objets » (Haraway, Latour). La tâche qui incomberait désormais au chercheur en sciences sociales serait de réhabiliter les ontologies dont seraient porteuses les autres sociétés humaines et, plus largement, les autres êtres, humains comme « non-humains ».


La prédation dans le champ du droit

Michel Serres avait remarqué que tout ce qui n’est pas le genre humain est exclu de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. D’où son idée de poser le principe d’un nouveau droit, non exclusivement réservé à l’espèce humaine. Pas de droit de la nature, dit-il, sans un « contrat naturel ». La nature, affirmait-il, doit devenir un sujet de droit.

Le mal fondamental auquel il faut porter remède n’est rien d’autre qu’un système qui autorise les humains à considérer les animaux comme étant leurs ressources, nés pour leur usage. Les animaux, en tant que « sujets d’une vie » et « patients moraux », ont des droits, et les êtres humains ont des devoirs envers eux. Telle est la thèse révolutionnaire de Tom Regan.

Dans « Laissons la lionne tuer la gazelle », Bertrand Cassegrain nous invite à réfléchir à la situation suivante : lors d’un safari, vous apercevez une lionne sur le point d’attaquer une gazelle. La gazelle a le droit de vivre — donc vous estimez devoir la sauver des griffes du félin. Toutefois, sauver la gazelle signifie violer le droit de la lionne de subvenir à ses besoins. Pour poursuivre la réflexion, il propose une autre situation : je suis en montagne. En face de moi, un peu plus loin, se trouve un homme. Au-dessus de lui se trouve une femme. J’aperçois soudain qu’elle pousse un rocher, de manière à ce qu’il s’écrase sur la tête de l’homme et le tue. La femme est un agent moral — elle commet une injustice. De ce fait, je me dois d’avertir l’homme. Il conclut qu’il ne faut pas empêcher la prédation chez les animaux sauvages, c’est-à-dire chez les animaux qui ne sont pas apprivoisés et qui ne vivent pas au sein d’un élevage.

Ce qu’il manque à cette analyse : l’emprise des humains sur la nature, qui fut un jour sauvage, nous donne le devoir de la protéger, parce que nous subvenons désormais à leurs besoins. La nature, comme le rappelle le professeur Untermaier, « est une réalité mouvante, dont seules les limites extrêmes sont connues ». Cette conception d’une nature sauvage revêt un caractère illusoire, car la plupart des paysages d’aujourd’hui ont été modelés par l’homme au cours de l’histoire. Untermaier définit ainsi le cadre naturel comme « celui qui, malgré tout, évoque une continuité où rien ne serait apparemment changé si, l’espace d’un instant, on effaçait mentalement la présence humaine ».

L’emprise qualifie une mainmise, une domination intellectuelle, affective et physique. La construction dialectique de la relation maître/esclave a besoin de cette médiation fondamentale qu’est la reconnaissance. Comme l’écrit Mariette Strub Delain : « Ce modèle peut nous aider à penser l’emprise, c’est-à-dire l’instrumentalisation de l’autre et l’impossibilité pour celui-ci de rompre la relation dans laquelle il donne plus qu’il ne prend. Rompre la relation supposerait un passage en force, un acte de rébellion ou de violence. »


La prédation dans la société

La notion de prédation est abordée en sociologie comme un rapport social particulier d’exploitation, avec des travaux mobilisant les notions de domination rapportées aux classes, races et genres. La notion de domination trouve son origine en sociologie dans les travaux de Max Weber, qui appréhende la domination en tant que phénomène structurel, consistant dans une capacité à commander et à définir le champ d’exercice de l’autorité. Une asymétrie s’instaure alors entre l’agir des uns et celui des autres.

Max Weber distingue les notions de « classes » et de « classes sociales ». Les classes de possession « positivement privilégiées » se caractérisent par « l’accaparement des biens de consommation d’un prix élevé », « les chances d’édifier une fortune à partir de surplus inemployés », « une situation de monopole ». Dans leur analyse de la direction des grandes entreprises, Bauer et Cohen montrent la pertinence de l’analyse wébérienne : la possession du capital d’une grande entreprise doit être conceptuellement dissociée des dirigeants de l’entreprise, qui maîtrisent cependant les orientations stratégiques lorsque le pouvoir des actionnaires est dispersé.

Pierre Bourdieu s’est attaché à décrire les rapports de domination qui s’exercent entre les individus dans tous les domaines de la société. Selon sa théorie, les dominants (groupes sociaux, ethnies, sexes) imposent leurs valeurs aux dominés qui, en les intériorisant, deviennent les artisans de leur propre domination. C’est à partir de cette grille qu’il analyse les ressorts de la domination masculine : les structures de domination sont « le produit d’un travail incessant de reproduction auquel contribuent les différents agents — les hommes (avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique), les femmes victimes inconscientes de leurs habitus, et les institutions : famille, Église, école, État ».

À noter que les femmes peuvent être aussi compétitives que les hommes, toutefois les aspects sociaux en jeu les motivent plus. Une étude (PNAS, 2022) apporte la preuve que les femmes participent aux compétitions au même rythme que les hommes lorsque l’incitation à gagner inclut la possibilité de partager une partie des récompenses avec les perdants.


La prédation de l’habitat

« Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ? La terre n’est pas son frère mais son ennemi, et lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la terre. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même. »

— Chef Seattle, porte-parole des négociations avec le gouvernement américain, 1854

Matthieu Lahure, agrégé de philosophie, a posé des éléments de réflexion sur l’habitat permettant d’envisager une fonction politique de l’habitat. À partir de son analyse des textes de H. Arendt, il nous invite à distinguer l’habitat de sa simple vocation sociale à organiser la coexistence des individus et à le relier à ce qui est politique. En résumé, l’habitat aurait un sens naturel (survivre) et un sens technique (rendre habitable par des œuvres durables, utiles et belles), mais aussi un sens proprement politique où l’homme révèle sa spécificité et actualise sa liberté.

Les termes « habitat » et « habiter » chez H. Arendt doivent être entendus dans un sens proche de celui utilisé par Heidegger pour décrire une certaine présence au monde. Il n’y aurait pas de pensée spécifique de l’habitat chez Arendt mais la reprise de l’hypothèse selon laquelle il existe une relation ontologique entre les hommes et l’espace qu’ils occupent. Comme ce que les hommes bâtissent a une durabilité supérieure à ce qu’exige la fonction de logement, se pose la question du habiter ensemble en prenant en compte tous les êtres vivants.

Plus de huit ans après la loi dite « Grenelle II », le décret relatif à la protection des biotopes et des habitats naturels a été adopté en 2018. C’est l’article 124 de la loi Grenelle II qui a, pour la première fois en droit français, élargi les objectifs de protection du patrimoine naturel pour y inclure celle des habitats naturels en tant que tels, indépendamment de la présence ou non d’espèces protégées en leur sein.

L’apport principal du décret est l’extension du champ d’application à de nouveaux milieux : outre les mares, marécages, haies, bosquets, landes, dunes, pelouses, deux milieux propres aux outre-mer sont ajoutés — les récifs coralliens et les mangroves. Surtout, pourront être protégés en tant que biotope des « bâtiments, ouvrages, mines et carrières ».. Cette extension était attendue pour la protection des chiroptères (chauves-souris), qui utilisent des constructions humaines comme les combles d’églises comme habitats.


La prédation économique

Ce qui fait la richesse des nations est leur aptitude à produire des biens et des services, mais pour les uns comme pour les autres, existe un phénomène peu étudié par la science économique : la prédation.

La notion de prédation économique a été théorisée pour la première fois en 1899 par Thorstein Veblen dans sa Théorie de la classe de loisir. Dans cette optique, la prédation constitue une phase de développement de la culture d’une société, atteinte dès lors que la lutte est devenue l’indice dominant d’une théorie courante de la vie et que le sens commun en arrive à juger des gens et des choses en vue du combat. Pour Veblen, la rivalité dans les conditions de la vie rapace a débouché d’une part sur une forme de mariage à base de coercition, et d’autre part sur la coutume de posséder.

Le caractère de vol inhérent au développement capitaliste des forces productives n’apporte pas de progrès à la société future. Marx a tenté d’analyser comment la logique du capital s’écarte du cycle naturel éternel et provoque finalement diverses discordances dans l’interaction métabolique entre les humains et la nature. La concurrence est une des caractéristiques majeures du capitalisme — non pas un mécanisme pur et automatique, mais un aiguillon primordial.

D’après l’Institut Diderot, beaucoup de difficultés rendent difficile l’appréciation de la prédation, au premier rang desquelles l’impossibilité de définir une norme objective. Elle se camoufle dans l’impossibilité de définir un juste prix. Le seul prix vraiment incontestable est celui qui résulte de l’offre et de la demande, mais celles-ci sont fréquemment biaisées parce qu’il y a dissymétrie de l’information ou position dominante d’un acteur, culminant dans les monopoles.

Lorsque de grandes entreprises fusionnent, c’est toujours au nom de l’efficacité économique. Mais des études ont mis en évidence que la principale source de gains d’une fusion entre concurrents était la réduction de la concurrence.

La détention d’une ressource rare dont les besoins explosent brutalement est également à l’origine de rapports de pouvoir. C’est le cas des prix du pétrole : jusqu’en 1974, la faiblesse des pays producteurs permettait de leur imposer un prix bas. La création de l’OPEP a permis de renverser la situation et de créer une rente dont le montant n’est pas justifié par l’offre et la demande, mais par la maîtrise de l’offre.

Dans Tout peut changer, Naomi Klein livre sa prise de conscience du lien entre capitalisme et changement climatique. La brutalité de l’exploitation des hydrocarbures au Canada lui apparaît comme un élément de l’« écocide », cette guerre globale contre la nature. Nul n’est désormais à l’abri de la fureur de l’extractivisme, comme en témoigne l’île de Nauru, dans le Pacifique sud, dévastée par l’exploitation des phosphates et confrontée à la hausse du niveau des mers.

William K. Black a consacré ses travaux à la notion de « fraude du contrôleur » (control fraud) — une fraude au détriment d’une organisation, commise par ceux-là mêmes qui sont chargés de la contrôler — dans le cadre de la crise des Savings and Loans.


La prédation dans les entreprises

Le principe prédateur en matière de gouvernance d’entreprise a été étudié dans un article de George Akerlof et Paul Romer sur le « pillage ». Avec George Akerlof, on quitte l’économie normative pour s’intéresser aux manières de faire des acteurs. L’économie n’est plus regardée uniquement du point de vue des prix, mais du point de vue du décideur dans ses conditionnements psychologiques et organisationnels.

Le progrès technique (Rifkin, Trenkle, McAfee, Ford, Lohoff) entraîne le remplacement du travail productif par un travail improductif de prédation (souvent sous forme de services aux entreprises) et de servitude (souvent sous forme de services à la personne des pauvres aux riches).

D’après Danièle Linhart, depuis le taylorisme il existe un lien de subordination très prégnant au cœur du contrat salarial qui fait que chaque salarié doit obéissance à son supérieur hiérarchique. Or les nouvelles techniques de management — management de la bienveillance, Chief Happiness Officer, l’entreprise agile, l’entreprise libérée — ne font que renforcer le lien de subordination employeur-employé et pérenniser un modèle économique qui est prédateur, du point de vue du bien-être des salariés et du respect de leur professionnalité.

Dans son ouvrage Des dominants très dominés. Pourquoi les cadres acceptent leur servitude, Gaëtan Flocco met en avant l’origine des cadres, issus principalement de milieux favorisés, et leur perception entre « adhésion et naturalisation » de la globalisation. Surtout, il analyse leur rapport enthousiaste à « l’autonomie », aux « challenges » ou à la « performance » comme des éléments de mystification découlant de « la nécessité de transfigurer ces contraintes en source de satisfaction, en en faisant des défis à relever et des vecteurs de performance ».


La prédation éclairée par les neurosciences

Les travaux des scientifiques du comportement comme Jacques Fradin, président chez GIECO du Comportement (GIECO IPBC), portant sur la dominance et la soumission, suggèrent que les rapports de prédation constituent un obstacle majeur à toute forme d’adaptation durable, complexe et coordonnée de la société dans son interaction avec son environnement.

En effet, la dominance constitue un problème dans la gestion collective des situations de crise en raison de sa propension au conflit. Par exemple, la difficulté de l’individu prédateur à faire des excuses — dans le sens où cela mettrait en péril, à ses yeux, sa position de dominant — participe au déclenchement des conflits. Il en va de même pour la volonté du dominant de préserver sa position privilégiée, l’incitant à anéantir toute forme de pensée ou de structuration sociétale plus adaptée aux enjeux collectifs. (Fradin et al., 2014 ; Kleppesto et al., 2019)

En effet, tout comportement s’inscrivant dans une dynamique adaptative et complexe est discrédité par le dominant car il a tendance à l’interpréter comme une menace. Cette menace réside, aux yeux du dominant, dans le fait qu’un individu se réappropriant ses capacités de réflexion peut entrevoir comment il est abusé et se défendre en conséquence. Ainsi, la dominance génère des conflits du type « diviser pour mieux régner », en imposant une omerta de manière à priver ses interlocuteurs de toute forme de concertation.

Deux dimensions comportementales et cognitives peuvent entraver ou favoriser l’adaptation, individuellement ou collectivement : la première concerne les mécanismes dits d’adaptation, qui s’opposent à nos habitudes ; la seconde concerne le concept de positionnement grégaire, qui implique des relations de pouvoir entre individus et entre groupes.

Deux dimensions comportementales et cognitives

Les mécanismes d’adaptation — qui s’opposent à nos habitudes. L’effet Einstellung (Luchins et al., 1959) illustre comment, face à un problème, les gens ont tendance à favoriser l’application d’une stratégie connue au nom de l’économie cognitive à court terme — même si cela coûte beaucoup plus cher à long terme.

Le positionnement grégaire (PG) — qui implique des relations de pouvoir entre individus et entre groupes. Il comprend quatre polarités : Dominance / Soumission / Marginalité / Intégration. Il n’est pas capable d’apprendre ni de s’adapter à des situations complexes : ses comportements sont très standardisés, observables indépendamment de la catégorie socioéconomique, et se manifestent très tôt dans le développement de l’individu.

Nous disposons d’un premier mode de traitement des informations appelé « mode mental automatique », qui gère le simple, le connu, le maîtrisé, et d’un second appelé « mode mental adaptatif », qui gère la complexité, l’incertain, l’inconnu. Mais la plupart du temps, notre cerveau fonctionne selon le mode automatique, le plus économique en énergie. Ce pilote décode et réagit soit de façon instinctive, soit de façon grégaire, soit de façon émotionnelle — définissant trois modes de gouvernance : instinctive, grégaire et émotionnelle.

6 dimensions bipolaires : mode automatique ↔ mode adaptatif

Fradin et al. (2008) ont identifié six paires de facultés cognitives opposant les deux modes mentaux :

  • Routine ↔ Curiosité — attraction pour le connu et la maîtrise / ouverture à l’inattendu, vigilance
  • Persévération ↔ Flexibilité cognitive — insistance sur une stratégie inefficace / capacité à voir la situation telle qu’elle est
  • Simplification ↔ Nuanciation — vision binaire manichéenne / approche en gradients, ouverture à l’investigation
  • Certitudes ↔ Relativité — conviction que nos perceptions sont toute la réalité / capacité à prendre du recul et considérer les conséquences à long terme
  • Empirisme ↔ Pensée logique — recherche de la solution connue la plus rapide / rationalisation, recherche de liens causes-conséquences
  • Désirabilité sociale ↔ Opinion personnelle — agir selon l’image perçue par les autres / maintenir l’intégrité de son raisonnement

Le but de la gouvernance instinctive est d’assurer notre survie individuelle en satisfaisant nos besoins fondamentaux et en nous protégeant des dangers immédiats par des réactions instinctives de stress : la fuite (état d’anxiété), la lutte (état de colère) et l’inhibition (état d’abattement), ainsi que l’a montré le professeur Henri Laborit.

La gouvernance grégaire est la gouvernance qui vise à assurer la survie de chacun au sein du groupe. L’être humain n’est pas un être solitaire : pour survivre, il a besoin de s’insérer dans un groupe et d’y trouver sa place, qui lui procure stabilité et protection. Le Positionnement Grégaire (PG) peut être défini comme l’ensemble des comportements relatifs à la confiance irrationnelle et spontanée en soi ou en l’autre, et au rapport de force.

Ces comportements de PG auraient initialement permis une première forme d’organisation collective : au sein du groupe, les caractéristiques de dominance et de soumission permettent d’attribuer spontanément, sans autre forme de négociation, l’accès aux privilèges pour les premiers et les restes pour les seconds. Bien qu’injuste, ce système aurait contribué, dans un premier temps, à limiter les conflits au sein des groupes — une forme d’organisation tyrannique mais efficace pour maintenir l’espèce en vie. Certains scientifiques notent cependant que cette forme archaïque de hiérarchie a été déstabilisée au fil des siècles par une organisation plus méritocratique, fondée sur des valeurs morales (Cheng, 2020), ce qui expliquerait pourquoi elle devrait aujourd’hui être supplantée par une systémique plus élaborée.

Sur le plan neurobiologique, les comportements de PG sont liés à l’activité de la région amygdalienne — une zone cérébrale archaïque impliquée dans la genèse de la peur sociale et inter-individuelle. Cette région traite inconsciemment des signaux non-verbaux : le dominant a généralement la tête levée, le regard haut, le buste ouvert ; le soumis un regard plus bas, une posture légèrement courbée, une prosodie vocale plus basse. Nous serions ainsi dotés d’un système bio-comportemental détectant le plus rapidement possible le rang social des autres. (Fradin & Lefrançois, 2014)

Les quatre polarités du PG ont également des origines évolutives distinctes. L’individu marginal aurait eu un rôle de « veilleur », vivant à la périphérie du groupe pour appréhender les menaces extérieures. À l’inverse, le profil intégré s’est vu attribuer un rôle de « pacificateur » ou « réconciliateur », visant à calmer les conflits intra-groupe et à rassurer le groupe sur sa capacité à faire face.

Richard Lazarus et Susan Folkman (1984) : le stress est défini comme une « transaction entre la personne et l’environnement » dans laquelle la situation est évaluée par l’individu comme débordant ses ressources et pouvant mettre en danger son bien-être. L’adaptation est « la mise en place d’efforts cognitifs et comportementaux destinés à gérer des demandes spécifiques évaluées comme dépassant les capacités d’une personne ».

Le concept de PG met en lumière certaines des clés mécanistiques d’une crise de l’humanité (guerres de religion, sexisme, harcèlement scolaire et professionnel) et comment celle-ci peut être maintenue, aggravée, en raison d’un simple système archaïque de régulation grégaire. La perspective du changement climatique et des inégalités socio-économico-géographiques associées peuvent apparaître comme de puissants catalyseurs de ces comportements. En d’autres termes, certaines crises peuvent conduire à l’émergence de comportements et d’attitudes qui ne sont pas les plus adaptatifs.

Il existe de nombreux travaux qui montrent diverses façons de stimuler nos capacités d’adaptation. Fradin et ses collaborateurs (2008 ; Lefrançois, 2009) ont identifié que les individus qui se sentent concernés par des intérêts autres que ceux liés à leur personne ont une plus grande capacité à considérer les conséquences à long, voire très long terme de leurs actions, et acceptent plus facilement les efforts nécessaires à une transition. Jacques Fradin a mis en évidence que la stressabilité est étroitement corrélée au recrutement inapproprié du mode mental automatique en situation difficile, de non-contrôle, d’échec — le stress survient lorsque le mode automatique ne laisse pas sa place au mode préfrontal adaptatif en situation nouvelle et/ou complexe, alors que ce dernier est structurellement mieux placé pour la gérer.

Ce que les différentes disciplines nous apprennent

Ce parcours à travers dix champs d’analyse dessine une cohérence troublante. Dans le monde animal, la prédation est une réalité évolutive — mais Darwin lui-même n’en a jamais fait une loi unique : la compétition coexiste avec la coopération, et le stress de prédation reconfigure durablement les comportements bien au-delà de la menace directe. Du côté de l’humain super-prédateur, Darimont et ses collègues ont montré que notre espèce prélève à des rythmes sans précédent dans l’histoire du vivant — et que ce comportement est récent, culturellement construit, non biologiquement inévitable.

Du point de vue culturel et philosophique, la domination de la nature s’est construite sur un récit — celui de Descartes, de la Genèse, du progrès comme maîtrise. Ce récit a produit un droit de propriété sur le vivant, une organisation sociale fondée sur la hiérarchie, un habitat conçu comme décor et non comme milieu. Les sciences du droit montrent qu’une autre voie est possible : les droits accordés aux fleuves, aux forêts, aux animaux sont une contre-offensive juridique contre le statut de ressource imposé au vivant.

Du côté économique, Veblen, Marx, Klein, Vahabi et d’autres ont documenté comment le pillage des ressources naturelles et du travail humain est devenu un modèle d’affaires, parfois explicite — jusqu’au crime organisé en col blanc décrit par Akerlof et Romer. Au sein des entreprises, Rifkin, Linhart et Flocco révèlent comment la domination se reproduit dans les relations professionnelles, souvent au détriment même de ceux qui la perpétuent.

Et c’est là qu’intervient l’apport décisif des neurosciences : la prédation sociale et les comportements grégaires de domination ne sont pas des traits fixes de la nature humaine — ce sont des réponses à la peur de manquer. Lorsqu’un individu ou un groupe perçoit une menace sur ses ressources — même une menace imaginaire, construite par un contexte de crise ou d’incertitude — le mode mental automatique prend le dessus. Il déclenche des réflexes archaïques : accaparer, dominer, exclure. C’est la perception du risque de perte, et non la perte elle-même, qui génère le stress et active la prédation.

Changer de modèle mental, c’est donc reconnaître ce mécanisme pour ce qu’il est : une illusion d’efficacité. Dans un contexte difficile, le mode adaptatif — celui de la coopération, de la réciprocité, de l’intérêt partagé à long terme — est structurellement plus performant que la compétition pour des ressources dont la rareté est souvent construite. L’entraide n’est pas un idéal moral fragile face à la réalité du monde : c’est la réponse la plus intelligente à la peur de manquer. Ce passage — du mode automatique au mode adaptatif, de la prédation à l’entraide — est précisément celui que la transition écologique nous demande de faire collectivement.


Conclusion : de la prédation à la régénération du vivant

Si la prédation n’est pas une fatalité, qu’est-ce qui peut lui faire contrepoids ? L’entraide — c’est ce que suggère le philosophe et neurobiologiste Georges Chapouthier en rappelant les thèses développées par Kropotkine. Les innombrables continuateurs de Darwin ont réduit la notion de la lutte pour l’existence à son sens le plus restreint. Ils en vinrent à concevoir le monde animal comme un monde de lutte perpétuelle entre des individus affamés, altérés de sang. Ils élevèrent la « lutte sans pitié » pour des avantages personnels à la hauteur d’un principe biologique auquel l’homme doit se soumettre, sous peine de succomber dans un monde fondé sur l’extermination mutuelle.

Dans son livre L’Entraide, un facteur de l’évolution, le naturaliste anarchiste russe montre que l’entraide est un facteur de l’évolution autant sinon plus important que la compétition dans la lutte entre membres d’une même espèce. Pour Kropotkine, il faut considérer que l’entraide augmente les chances de survie de l’espèce et substituer à la lutte entre individus la lutte entre espèces qui repose sur la solidarité interne à chaque espèce, et sélectionne même l’espèce qui est en mesure de faire preuve de la plus grande solidarité. Kropotkine développe sa thèse en huit chapitres, qui parcourent sur un mode descriptif l’échelle des formes de vie (invertébrés, oiseaux, mammifères) et les différentes étapes de l’histoire humaine (sauvagerie, barbarie, civilisation).

La logique qui gouverne la progression de l’ouvrage de Kropotkine est la suivante : l’association entre individus se rencontre à tous les degrés du monde animal et devient simplement de plus en plus consciente. « Ce mouvement d’élévation de la conscience et d’élargissement de la solidarité définit l’évolution comme un progrès : plus de plénitude, plus de variété, plus d’intensité de vie. L’évolution doit être considérée comme résultant d’un effort continu contre les circonstances adverses en faveur d’un développement des individus et des collectivités biologiques et sociales. » — Jean-Christophe Angaut. Pour reprendre une formule d’Élisée Reclus : « L’Homme est la Nature prenant conscience d’elle-même » — ce qui signifie que dans l’humanité, ce qui était fait par instinct est désormais fait consciemment.

Les entraides se distinguent selon leurs propriétés : nécessaires ou contingentes, temporaires ou permanentes, réciproques ou asymétriques. Plusieurs types de relations peuvent s’établir entre les individus d’une même espèce (relation intraspécifique) ou entre des individus d’espèces différentes (relation interspécifique). Une définition restrictive réserve le terme de symbiose aux coexistences durables et mutualistes. (Lefèvre T., Renaud F., Selosse M.-A., Thomas F.)

Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ont écrit un ouvrage dans le prolongement de ces thèses : L’Entraide, l’autre loi de la jungle. Alain Caillé préface ainsi leur livre : « L’Entraide vient à point pour nous aider à déconstruire la croyance hégémonique selon laquelle nous ne serions que des Homo oeconomicus, mutuellement indifférents. Rien n’est plus urgent désormais que de combattre la démesure, l’hubris, la soif de toute-puissance qu’alimente le néolibéralisme et qui conduit l’humanité à sa perte. Jusqu’ici, une des principales raisons de notre incapacité à sortir du néolibéralisme planétaire a été un certain déficit de ressources théoriques. C’est cette élaboration doctrinale qu’amorcent les auteurs qui se reconnaissent sous la bannière du convivialisme. »

Nous devons prendre conscience des rapports de prédation que nous entretenons — pour éviter de nous comporter ainsi et pouvoir mieux vivre ensemble sur Terre. Cette prise de conscience ouvre un chemin : celui du prendre soin. Prendre soin de soi, des autres et de la nature. Non comme contrainte, mais comme alternative active à la prédation. Ce « prendre soin » n’est pas un repli — c’est une posture productive, relationnelle, régénérative. L’opposé exact de l’exploitation des ressources vivantes.

Cette entraide, tissée de relations symbiotiques entre humains et non-humains, constitue le fondement de la régénération du vivant. Là où la prédation extrait et appauvrit, la régénération contribue et enrichit les écosystèmes habités. Là où la domination réduit les capacités d’adaptation, la régénération les amplifie. C’est un changement de finalité, pas seulement de méthode.

Mais cette prise de conscience ne suffit pas si elle reste abstraite. Elle doit pouvoir s’ancrer dans le quotidien — dans des pratiques désirables, accessibles, populaires au sens premier du terme.

Le prendre soin, opposé de la prédation

Pour susciter l’adhésion de tous, l’écologie ne doit plus apparaître comme contraignante. Prendre soin de la nature, c’est prendre soin de soi et des autres — c’est l’opposé de l’exploitation des ressources. C’est la régénération.

L’écologie sera populaire (ou ne sera pas) →

Et si cette écologie du prendre soin dessine le chemin, c’est la régénération du vivant qui en constitue le cap — une orientation pour les activités humaines, et en particulier pour les entreprises.

De la prédation à la régénération

Comprendre la régénération du vivant telle que portée par Nous Sommes Vivants : une écologie du lien et de la vitalité.

Découvrir la régénération du vivant →

Sources et références

Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, 1899 · Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 · Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, ~1549 · Charles Darwin, L’Origine des espèces, 1859 · K. Lorenz, L’Agression, 1963 · Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés, Gallimard, 2000 ; Collapse, Gallimard, 2006 · T. Homer-Dixon, Environment, Scarcity, and Violence, Princeton University Press, 1999 · Mehrdad Vahabi, The Political Economy of Predation, Cambridge University Press, 2015 · Michel Serres, Le Contrat naturel, François Bourin, 1990 · Tom Regan, The Case for Animal Rights, University of California Press, 1983 · Max Weber, Économie et société, Plon, 1971 · Karl Marx, Le Capital, 1867 · Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990 · Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Seuil, 1998 · Henri Laborit, L’Éloge de la fuite, Robert Laffont, 1976 · Piotr Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, 1902 · George Akerlof & Paul Romer, « Looting: The Economic Underworld of Bankruptcy for Profit », Brookings Papers on Economic Activity, 1993 · Jacques Fradin et al., L’Intelligence du stress, Eyrolles, 2008 · Camille Lefrançois & GIECO-IPBC, « Les rapports de domination par Jacques Fradin », SlideShare, 2022 · Jacques Fradin & GIECO-IPBC, Institut de Médecine Environnementale / IPBC · Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, L’Entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui Libèrent, 2017 · Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020 · Naomi Klein, Tout peut changer, Actes Sud, 2015 · Danièle Linhart, La Comédie humaine du travail, Érès, 2015 · Gaëtan Flocco, Des dominants très dominés, Raisons d’agir, 2015.

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