Lu dans Libération
Marcel Gauchet, rédacteur en chef de la revue Le Débat, vient de publier les deux premiers tomes de L’Avènement de la démocratie: 1. La révolution moderne. 2. La crise du totalitarisme, chez Gallimard. (Libération du 8 novembre 2007).
Vous semblez partager le constat de Žižek d’une
crise de la démocratie en général et de ses fondements juridiques en
particulier : les droits de l’homme.
Oui, il y a une crise de la démocratie, une crise profonde. Mais,
contrairement à Slavoj Žižek, je ne parlerais pas d’une crise des
fondements de la démocratie que sont les droits de l’homme. Tout au
contraire, ceux-ci se portent si bien qu’ils sont en train de mettre en
péril ce dont ils sont supposés être le socle. C’est la poussée
ininterrompue et généralisée des droits individuels qui déstabilisent
l’édifice. La crise actuelle a ceci d’extraordinaire qu’elle résulte
d’une prise de pouvoir par les fondements : à être invoqués sans cesse,
les droits de l’homme finissent par paralyser la démocratie. Si la
démocratie peut être définie comme le pouvoir d’une collectivité de se
gouverner elle-même, la sacralisation des libertés des membres de la
dite collectivité a pour effet de vider ce pouvoir de sa substance.
Est-ce une crise sans précédent?
On peut la comparer à la crise que connurent les démocraties parlementaires européennes au début du XXe siècle
et qui ne s’est vraiment résorbée qu’avec la fin de la Seconde Guerre
mondiale. Ces deux crises ont en commun une affirmation forte des
principes démocratiques. C’est pourquoi je parle de "crise de
croissance". Mais, en 1900, l’ordre du jour, c’est l’entrée des masses
en politique, la question sociale, la revendication de tirer toutes les
conséquences du suffrage universel. Dans les années 2000, à l’opposé,
le problème, c’est le triomphe des droits individuels et l’éclipse des
collectifs, qu’il s’agisse des masses, des classes ou des nations.
On a l’impression que, pour vous, la démocratie est l’horizon indépassable de l’humanité.
La démocratie n’est peut-être pas l’horizon indépassable de
l’humanité – ce serait bien présomptueux de le dire – mais elle est
certainement celui de la séquence historique à laquelle nous
appartenons. Le travail démocratique à l’œuvre dans nos sociétés vient
de très loin, s’inscrit dans un processus extrêmement puissant, engagé
depuis au moins cinq siècles. La sortie de la religion, qui constitue
le cœur de cette révolution moderne, se poursuit. Je ne vois pas ce qui
serait en train d’ introduire une direction nouvelle. Je dirais même
que les choses se sont clarifiées. Il y a quarante ans – en Mai 68 – on
pouvait raisonnablement se demander si l’horizon du monde était le
socialisme (démocratique ou non) ou la démocratie (sociale ou non). La
marche des événements nous a apporté la réponse : c’est la démocratie.
Aujourd’hui, l’enjeu est d’inscrire le socialisme (j’emploie le terme
«socialisme» dans son sens philosophique) dans la démocratie, non
l’inverse.
Certains voient dans la réhabilitation de la
violence révolutionnaire par Žižek ou dans le succès d’Alain Badiou qui
défend «l’hypothèse communiste» une menace pour la démocratie. Est-ce
votre analyse ?
Je ne vis pas dans la peur, car, outre que l’âge des totalitarismes
me semble derrière nous, ces propositions m’apparaissent surtout comme
tragiquement irréelles. Elles témoignent de la décomposition de
l’intelligence politique de la gauche extrême. Celle-ci semble n’avoir
plus à se mettre sous la dent que des postures simplistes et
narcissiques de radicalité qui ne coûtent pas cher puisqu’elles sont
dans le vide. Je suppose que, psychologiquement, elles font du bien à
ceux qui s’y rallient, mais, politiquement, elles ne pèsent rien, ne
dérangent personne et surtout pas le pouvoir auquel elles sont
supposées lancer un défi. On pourrait même dire qu’une part de ce
succès tient à ce qu’il s’inscrit parfaitement dans la stratégie de
communication de Sarkozy : ouverture à gauche pour couper l’herbe sous
le pied au PS vers le centre gauche ; et promotion de l’extrême gauche,
avec Besancenot tous les soirs à la télévision. Le but étant de pouvoir
dire : «entre l’extrême gauche et nous, il n’y a rien.»
Néanmoins, le débat sur la démocratie est bel et bien ouvert.
Tant mieux ! On peut facilement s’entendre sur le constat de départ
: la crise de la démocratie est une crise d’impuissance. A cela,
l’analyse de Žižek est classique : c’est la faute au capitalisme. Mon
explication est différente. Le règne du néolibéralisme n’est pas la
cause, mais l’effet d’une transformation plus profonde dont l’explosion
des droits individuels est la manifestation centrale. Le modèle du
marché doit son poids croissant à la déliaison généralisée des acteurs.
C’est bien pourquoi il envahit aussi la politique. Le problème, dans
ces conditions, n’est pas d’abolir le capitalisme (comment ?), il est
de trouver des prises sur la société telle qu’elle est dans son
ensemble, au-delà de l’économie. Prenez l’Education nationale : ce
n’est pas la mondialisation qui est responsable de ses difficultés.
Leur solution est à notre portée, dans le cadre national. Encore
faut-il se donner la peine de l’analyser.
Les démocraties sont nées de révolutions. Pourquoi ne pourrait-on pas parler de révolution aujourd’hui ?
Quel en serait l’agent politique ? Entre la bourgeoisie et la
noblesse, l’affrontement était clair. Entre les prolétaires et les
capitalistes aussi. Aujourd’hui, l’idée de révolution est une pétition
de principe qui n’a pas l’ombre d’un ancrage social. J’ai beaucoup lu
Marx et je le lis encore – et je l’enseigne. Ce qu’il m’a appris, c’est
qu’une «hypothèse», pour reprendre le mot d’Alain Badiou, n’a d’intérêt
que si elle a les moyens de sa réalisation. Brandir le mot de
communisme comme une espèce de surmoi sans base, c’est faire du bruit
avec la bouche pour impressionner les gogos.

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