Leclerc tente de court-circuiter le marché des produits d’auto-médication

Lu dans le Le Monde

Jeudi 3 avril, Michel-Edouard Leclerc, PDG du groupe
Leclerc, a réclamé ouvertement pour la grande distribution le droit
d’entrer en concurrence avec les officines pour distribuer du
paracétamol, des veinotoniques et tous les produits d’automédication.
Les centres Leclerc, qui réalisent déjà 130 millions d’euros de chiffre
d’affaires dans la parapharmacie, estiment être en mesure de capter 1 %
du marché de l’automédication (1,8 milliard d’euros), soit 20 millions
d’euros environ. Une campagne publicitaire axée sur la capacité des
grandes surfaces à faire baisser les prix de ces médicaments
"anti-bobo" doit être prochainement diffusée à la télévision.

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L’intérêt des grands distributeurs (Auchan,
Carrefour…) pour les produits d’automédication est né des vagues
successives de déremboursement. Tous les produits à service médical
rendu (SMR) faible ou nul (antidouleurs, fluidifiants sanguins,
ballonnements d’estomac…) ont été sortis de la catégorie du prescrit
remboursable pour intégrer celle du prescrit ou non prescrit – non
remboursable. Ces décisions purement réglementaires ont jeté les bases
d’un authentique marché de l’automédication.

Le battage
médiatique organisé ces dernières semaines par Roseline Bachelot,
ministre de la santé, autour de la mise en libre accès, à partir de
juin, des produits d’automédication au sein de l’officine a accru la
convoitise des grands distributeurs. Si le client peut toucher les
produits et comparer les prix au sein d’une pharmacie, il peut le faire
aussi bien dans l’espace parapharmaceutique d’une grande surface où
officie souvent un pharmacien conseil. Serge Papin, président du
groupement de distribution Système U, rejoint à cet égard M. Leclerc : "Pourquoi les produits sans ordonnance seraient-ils cantonnés à un circuit réservé ? La question du pouvoir d’achat doit s’appliquer aux médicaments en vente libre."

Inutile de soulever la question de la sécurité, ajoute M. Papin. Si l’on souhaite éviter les comportements déviants, "il est tout à fait possible de contingenter en volume pour un même produit des achats de médicaments". Carrefour, sur un mode mineur, se dit en faveur "de toutes les initiatives orientées vers le développement des produits et services offerts à nos clients". Auchan se tait. Sans doute n’en pense-t-il pas moins.

EXPÉRIENCE ITALIENNE

L’automédication
intéresse d’autant plus les grands distributeurs que le marché acquiert
tous les signes de la maturité. Sa croissance est tirée par les
déremboursements mais aussi par les innovations : 95 nouveaux produits
ont été lancés en en 2007 ; il est possible de faire de la publicité et
des marques à forte notoriété propulsent les ventes. Le top 10 est
occupé par des marques incontournables : Actifed, Fluocaril, Humex,
Nicorette, Niquitin, Nurofen, Oscillococcinum, Strepsil… lesquelles
représentent 18 % du chiffre d’affaires réalisé en prescription
médicale facultative.

Bien entendu, M. Leclerc a eu beau jeu,
jeudi 3 avril, de pointer les hausses des prix en officine consécutives
au déremboursement de janvier 2008 : + 33 % pour le Daflon, 70 % pour
le Difrarel, + 88 % pour l’Hirucrème… Servier augmentait même les
prix de ses produits de 200 % à 300 % pour tenter de compenser la
baisse de son chiffre d’affaires à la suite du déremboursement.

Au-delà
de la polémique sur quelques produits, les chiffres communiqués en
février 2008 par l’économiste de la santé Claude Lepen et l’Afipa
(association qui regroupe les industriels de l’automédication)
révélaient en réalité un prix moyen, de 5 euros environ par produit, et
une grande stabilité des prix en 2007 avec une hausse qui ne dépassait
pas 0,3 %, inférieure à l’inflation (1,5 %).

Les pharmaciens
d’officine français sont donc cernés. Entre les réseaux de pharmacies
intégrées type Alliance Boots (Grande-Bretagne) qui mènent un
implacable lobbying à Bruxelles pour contraindre la France à faire
sauter le verrou du monopole officinal (un homme-une pharmacie) et les
grands distributeurs qui aimeraient partager le gâteau de produits
médicamenteux à marge élevée, leur avenir corporatif apparaît sombre. " Nous n’aurions pas été crédibles contre le monopole officinal", reconnaît Michel-Edouard Leclerc qui laisse agir Boots pour lui. "En revanche, sur le prix…"

La
bataille durera sans doute quelques années. En attendant, les
distributeurs acquièrent de l’expérience. Près de 20 hypermarchés
Carrefour répartis sur la péninsule italienne expérimentent depuis 2006
la distribution de médicaments sans prescription. "Cette phase de test, commencée en 2006, nous a apporté un excellent retour d’expérience", fait savoir Carrefour.

Yves Mamou

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