Sara Camara gagne une lutte symbolique pour les sans-papier grâce à ses potes

Sanspap

source : l’international magazine

Comme un miraculé. Malien arrivé
en France par une filière clandestine, Sara Camara a été régularisé
après avoir vécu dix-huit ans en clandestin
. Il avoue qu’il
revient de loin, que, seul, il se serait sans doute embourbé dans les
labyrinthes administratifs. « Je n’aurais jamais pu faire ces démarches
sans aide, même si j’en avais envie, assure ce quadragénaire d’un
minuscule filet de voix. Pour les sans-papiers, c’est trop compliqué,
on est perdus. » Le radeau de sauvetage de cet agent d’entretien à la Conciergerie, à Paris :
deux collègues qui ont remué ciel et terre pour l’aider à arracher son
titre de séjour. Deux ans de « procédure kafkaïenne », selon l’un de
ses anges gardiens, Jean-Luc Thouvenin, chargé du personnel. Une
mobilisation tambours battants. Et très vite, l’impression de marcher
sur la tête. « On a naïvement pensé que l’affaire se réglerait
facilement, avant de sentir qu’on naviguait à contre-courant »,raconte
son ami informaticien, Mohamed Ziane. Les trois compères se heurtent à
la politique de serrage de vis en matière d’immigration et à
l’arbitraire des critères ouvrant à la régularisation. Malgré des états
de service exemplaires, Sara n’y répond pas vraiment. Sa femme et ses
enfants vivent au Mali, il ne travaille pas dans la restauration, le
bâtiment ou d’autres secteurs en tension.

Dès le départ, les associations
leur conseillent de médiatiser son cas. Car sans grabuge, on trouve
portes closes, et qu’« un dossier béton » mais confidentiel reste en
bas de la pile
. « Pourquoi lui et pas d’autres qui ont la même
ancienneté, des enfants en France ? Sur ces critères, il n’y a pas de
vérité absolue, conclut Mohamed Ziane. Mais le bruit qu’on a fait a
joué. On n’en démord pas. »

Silhouette débonnaire, regard tendre, un fin liseré de
barbe comme tracé au feutre sur son visage rond, Sara leur a fait
confiance : « On était toujours tous les trois. »Il a la discrétion de
ceux qui ont dû jouer les passe-muraille, se faufiler entre les
mailles. Grand timide, un brin lunaire, il bredouille son histoire et
se retranche derrière un éternel sourire. A la Conciergerie depuis
1992, titularisé en 1998 par le Centre des monuments nationaux (CMN),
il a le profil de l’employé de l’année. « Dévoué, droit, honnête,
irréprochable », élève assidu des cours de français du ministère de la
Culture, assurent les lettres de soutien que le personnel avait
envoyées au ministère de l’Immigration. Chaque matin, il fait le tour
des salles, assure le nettoyage, dépanne ses collègues. C’est lui qui
époussette le mannequin de cire de Marie-Antoinette, agenouillé dans
son cachot. A force, il s’y sent comme « chez [soi] », a appris des
bribes d’histoire de la Révolution et se targue d’avoir aperçu du beau
linge les soirs de vernissage.

Sara aurait pu continuer à vivre sous cape, avec ce
travail qui lui « plaît bien » et lui permet d’envoyer à sa famille une
part son salaire de 1 200 euros par mois. Mais, fin 2005, il décide de
se confier à Jean-Luc Thouvenin. Pour postuler au CMN, il avait utilisé
les papiers de son oncle, en règle, qui porte les mêmes nom et
prénom.« Ça me pesait trop. J’en avais assez de travailler pour ne rien
avoir à la fin, rien pour la retraite. » Embringué dans son secret,
Sara n’avait jamais osé demander sa régularisation. Sur les conseils du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti),
le trio fait une demande de régularisation à la préfecture de
Seine-Saint-Denis. Laquelle ordonne, deux mois plus tard, le
licenciement de Sara. Le CMN gèle son poste et assure de le réembaucher, une fois régularisé.

Ses deux amis qui, auparavant, ne portaient pas
spécialement la cause des sans-papiers en bandoulière, se retroussent
les manches. Thouvenin se sentait « déjà concerné par les atteintes aux
droits de l’homme »,sans avoir « été encarté nulle part ». D’origine
algérienne, Ziane, lui, se rappelait ses oncles qui « ont vécu seuls et
se sont privés toute leur vie ». Ils montent un blog, un comité de soutien, font des pétitions, tambourinent aux portes des médias et des politiques.
Sara, lui, attend à la préfecture « dès 5 heures du matin ». Les
députés Bernard Accoyer (UMP), André Santini, Jean-Christophe Lagarde
(NC), écrivent au préfet. En séance, à l’Assemblée, Julien Dray (PS)
défend le cas de Sara. Lui se sent soulagé « d’entendre des gens qui
comprennent que les immigrés ne viennent pas pour profiter mais pour
sortir leur famille de la misère ». Thouvenin va plus loin, qui décrit
Sara comme « le bouc émissaire d’une politique d’immigration injuste,
en voie de durcissement ». En avril, Sara obtient
son récépissé préalable à la fabrication d’une carte de séjour d’un an
renouvelable, et reprend son poste à la Conciergerie
.

Dernier d’une fratrie de sept enfants, Sara, issu de
parents agriculteurs de Kerouane dans la région de Kayes (ouest du
Mali), s’est mis à rêver de France à 13 ans, lorsqu’il comprend « qu’au
Mali, y a pas la "maille". Chez nous, on dit qu’un ouvrier gagne en
France le salaire d’un de nos ministres ». Ado, il voit l’Europe comme
un « paradis » avec « des palais, de belles voitures, des motos, du
travail ». Des images brodées grâce aux récits enjolivés des immigrés
qui rentrent au pays. « Ils ne veulent pas inquiéter. Donc on ne sait pas qu’ils souffrent et économisent des années. »
Sur les passeurs qui ont fourni visa et billets d’avion, Sara ne
s’étend pas : des gens rencontrés par amis d’amis, qui bénéficient de
« complicités » à l’ambassade ou à l’aéroport. A 22 ans, il atterrit à
Bruxelles, avant d’être conduit à Paris. Hébergé par un proche dans un
foyer de Montreuil (Seine-Saint-Denis), il dort dans le lit de celui
qui travaille de nuit, enquille les boulots au noir et prend le métro,
un nœud à l’estomac.

Laure Equy

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Posté sur : levidepoches.fr/echange
Posté par : Loïc LAMY

source : Libération

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