Du clash au catch : une époque d’inconsistance désinvolte. Par [ Enikao ]

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Parfois des éléments et tendances récents ne prennent corps dans un grand tout qu’à la lecture de vieilles références. Gille Lipovetsky rassemble dans « L’ère du vide« , paru en 1983, les grands traits de l’ère postmoderne
qui est caractérisée essentiellement par l’émergence et la prise de
contrôle de l’individualisme égoïste autant que sensible, au sens de
sensiblerie.

Depuis, on peut lui apporter un petit complément pour aller plus loin.

La thèse de Gilles Lipovetsky s’attache
à décrire les transformations de la société qu’il observait au début
des années 80 pour caractériser l’ère postmoderne, qu’il qualifie
durement de « vide » parce que davantage vide de sens que les époques
précédentes. Aux logiques engagées et collectives succèdent
l’indifférence et le narcissisme, à la solennité idéologique et au rire
succède le cool et le fun décontractés, à la
violence  exutoire succède l’empathie pathologique et
l’hypersensibilité à la violence, aux rapports sociaux et aux logiques
de socialisation codifiés succède la consommation d’information et de
produits. La frontière entre le sérieux et le non-sérieux s’estompe,
l’hédonisme l’emporte sur les logiques collectives, le symbolique est
récupéré et détourné et le sacré disparaît, le figuratif et
l’engagement pérenne laissent place à l’abstrait et au happening, le thérapeutique et l’analyse narcissique prévalent sur le raisonnement calculateur et la stratégie à long terme.

L’essai est long, documenté, argumenté, parfois mal écrit (ça jargonne à tout va et procès remplace processus sans que l’on comprenne pourquoi) mais on ne s’ennuie pas et surtout… c’est un formidable point d’appui car
il est daté. Daté d’avant le web que l’on connaît, d’avant 2001,
d’avant la surveillance généralisée et organisée, d’avant la prise de
conscience écologique à grande échelle. C’est un peu comme avoir une
encyclopédie Universalis datée des années 1987 ou 1988, avant la chute
du Mur de Berlin et ce que cela a changé dans le monde politique et de
la pensée, c’est une relique à conserver précieusement.Et sous un faux
air de conservatisme passéiste, l’analyse mérite d’être regardée de
près.

Deux décennies plus tard, deux engouements populaires dénotent une plongée plus profonde encore dans le mouvement global de pacification et de détachement que
Lipovetsky signale dans la dernière partie de cet essai. Quand l’Etat
et la civilisation prennent tout en charge par leur mainmise sociale,
régulent et codifient, la violence est de moins en moins acceptée à
l’échelle de l’individu autant que socialement réprouvée : vengeance,
violence envers les animaux, violence politique, violence exutoire…
L’auteur va jusqu’à parler d’escalade de la pacification, qui
paradoxalement laisse une place grandissante à une violence de l’image
et des imaginaires (notamment au cinéma).

Premier élément, le goût pour le clash : venu semble-t-il du rap et des invectives / interpellations entre groupes dans une chanson, le clash s’est
répandu en tant que tel (nommément, avec cet anglicisme-là) et en
particulier dans les médias sociaux. Les billets croisés et
commentaires provocateurs (trolling) furent le premier avatar de cette tendance à la provocation, le terme clash s’est
semble-t-il popularisé plus tard. Si l’on recherche dans Google un nom
de personnalité un peu polémique, « clash » fait souvent partie des
suggestions du moteur de recherche. Dans Youtube, on obtient plus de
160 000 occurences sur le terme, il s’agit souvent d’extraits
d’émissions (talk, interviews) où un ou plusieurs invités en viennent à
un affrontement verbal voire une réaction physique violente.

Sur Twitter, machine à gazouillis, pensées instantanées et humeurs
du moment, le tweet clash est devenu une figure de style qui a ses
amateurs et ses orfèvres, des journalistes (Xavier Ternisien, Eric
Mettout), des blogueurs (Versac) et bien entendu des politiques
(l’inénarrable troll Frédéric Lefèvre). Un compte Twitter et un site sont même dédiés à cette pratique. Et même, il semble que ces prises de bec numériques soient addictives car elles génèrent du manque.

Autre signe, qui peut sembler anecdotique, mais c’est aussi le
caractère des signaux faibles, c’est l’engouement récent en France pour
le catch. Beaucoup de spectateurs, un affrontement
entre adversaires bien identifiés, et des gestes qui doivent faire
mouche au cours d’une passe d’armes physique et non pas verbale. On
connaissait déjà avec Canal + dans les années 80 le catch avec la WWF,
la Lucha Libre a également son lot de fans depuis peu.

Quel est le point commun entre ces deux pratiques qui ont tant de succès ?

  • c’est un affrontement-spectacle, sans spectateur catch et clash perdent tout leur intérêt
  • c’est une violence par procuration mise en scène et sublimée par l’arbitre dont le rôle, même effacé, est crucial
  • c’est un combat qui provoque l’ironie et les commentaires humoristiques plus ou moins fins des spectateurs
  • c’est une lutte pour le plaisir de la lutte, il n’y a pas de réelle
    finalité ni d’objectif identifiable, c’est un combat de l’instant
  • c’est autant un travail d’intimidation que de lutte réelle, il faut
    une phase où l’on se jauge avant que les prises et attaques ne
    s’enchaînent
  • il y a clairement un gagnant à la fin, mais les partisans du
    perdant ne seront pas complètement déçus s’ils jugent la prestation de
    leur champion honorable
  • on peut faire rentrer sur le ring des compères qui prennent le relais
  • on ne se fait pas vraiment mal, on respecte des règles factices au profit du public, qui en redemande et qui sait que tout est calculé
  • il n’y a pas vraiment d’enjeu, la défaite n’a pas grande
    conséquence mis à part la réputation, bien que celle-ci puisse
    représenter beaucoup si la réputation est un fond de commerce, par
    exemple pour une personnalité politique, le clash Bayrou / Cohn-Bendit
    a fortement nui si ce n’est enterré le premier dans l’opinion publique
    et dans son propre camp

Catch et clash sont donc peut-être emblématiques d’une époque OSEF,
où l’on se fout de tout car rien n’est vraiment grave. Et de toute
façon, l’affrontement en lui-même était inconsistant : la violence
était contenue, maîtrisée, circonscrite et sans but. A l’inverse, on
semble supporter de moins en moins les vrais combats politiques et
idéologiques qui engagent profondément et durablement, les endroits où
il y a du sang et des morts pour de vrai. L’apathie mi-amusée,
mi-engourdie du spectateur qui se distrait temporairement avant de
revenir à son petit nombril et à son quotidien en petits cercles
égocentrés a peut-être pris la succession des winners cool et branchés des années 80.

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