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Dans la dernière livraison de l’excellent Seed Magazine, deux grands chercheurs partagent leurs réflexions sur l’analyse des réseaux – physiques, biologiques, techniques et humains :
- le physicien Albert-Laszlo Barabasi (Wikipédia), directeur du Centre de recherche sur les réseaux complexes, inventeur du concept des réseau sans échelle caractéristique (scale-free networks) et auteur de “Linked : How Everything Is Connected to Everything Else and What It Means” (que l’on pourrait traduire par “Lié, comment tout est connecté à tout le reste et ce que cela signifie”)
- et le politologue James Fowler, professeur au département de sciences politiques
de l’université de Californie à San Diego, spécialiste de l’étude des
comportements économiques et politiques, initiateur de la génopolitique
(l’étude des comportements politiques sur une base génétique) et qui
prépare un livre coécrit avec Nicholas Christakis et intitulé “Connected : The Surprising Power of Social Networks and How They Shape Our Lives” (“Connecté : le surprenant pouvoir des réseaux sociaux et comment il transforme nos vies”).Une conversation certes un peu informelle, mais qui nous aide à
comprendre en quoi l’étude des réseaux est appelée à changer notre
perception du monde. D’autant que les concepts et les outils qu’on
utilise pour comprendre les réseaux vont demain s’appliquer à tout ce
qui nous entoure… Qu’est-ce que la mise en réseau (des livres, de
l’information, des sciences, des objets, des hommes, des relations
sociales, de l’analyse de soi…) transforme ? Qu’est-ce que cela permet
de comprendre autrement ? Si nous sommes d’abord le produit de notre
environnement, de ce qui nous entoure, comment le fait de mieux
comprendre nos interactions avec lui, peut-il nous aider à mieux nous
comprendre nous même ?
Albert-Laszlo Barabasi : Le fait que nous vivions à
l’ère des réseaux est devenu un truisme. Partout où nous nous tournons,
nous en rencontrons un. Nous avons le web et l’internet, les réseaux
sociaux, les réseaux génétiques et biochimiques… Ces réseaux – de pages
web, de gènes, de processus chimiques – ne sont pas nouveaux. Ce qui
est nouveau est que tout le monde prend conscience qu’il y a des
réseaux derrière ces systèmes et que nous devons réfléchir aux réseaux
comme des caractéristiques communes de tout système complexe.
James Fowler : Les réseaux transforment
complètement notre façon de penser les données. Pendant longtemps, nous
avons pensé les individus comme s’ils étaient des îles. Etre capable
d’intégrer de l’information – pas seulement sur les gens, mais aussi
sur leurs relations – est quelque chose de complètement nouveau. La
montée des sites sociaux en ligne ces dernières années a été importante
à cet égard. Tant et si bien que nous pouvons maintenant nous demander “Que
se passe-t-il dans cet ensemble de relations complexes que l’on
n’aurait jamais pu apprendre en observant seulement chaque individu
isolément ?”
Albert-Laszlo Barabasi : Les sites sociaux nous ont
apporté de nouvelles données de sorte que nous ne parlons plus de
manière abstraite sur les réseaux. L’une des surprises que cela a
apportées, et qui excitent la communauté des physiciens, est que nous
rencontrons des principes d’organisation similaires dans des systèmes
très différents. Si vous oubliez un instant qu’un noeud est un
métabolite, l’autre un gène et le troisième une personne, les réseaux
derrière le métabolisme, la génétique et les systèmes sociaux
présentent des caractères très proches. Ce qui permet aux chercheurs en
sciences sociales, aux physiciens, aux biologistes ou aux économistes
d’en discuter sur un pied d’égalité.
James Fowler : Cela fait vraiment tomber les
barrières. Nous avons de nouvelles informations, issues de bases de
données, en particulier sur les interactions cellulaires ou entre les
gens, qui ont renouvelé l’intérêt pour ces études. L’important est
maintenant de regarder les données. Il y a beaucoup d’intérêt, par
exemple, à observer les relations d’un ensemble d’étudiants dans une
résidence universitaire. Si nous leur demandons “Qui sont vos amis ?”,
nous pouvons désormais suivre qui ils appellent sur leurs mobiles ou
les gens avec qui ils passent physiquement du temps, en suivant leurs
déplacements via leurs mobiles. Obtenir ce type de données massives et
passives est devenu un objectif en soi, parce que nous avons désormais
accès à des méthodes d’études des réseaux que vous et vos collègues
avez développés.
Albert-Laszlo Barabasi : Un vaste ensemble de
traces numériques sont en train de débouler dans les sciences sociales,
capturant en détail tout ce que les hommes font. Reste à savoir si nous
sommes prêt à utiliser ce matériau ?
James Fowler : Nous allons vraiment avoir des
informations profondes sur un très grand nombre de personnes. Nous
n’allons plus être obligés de faire des compromis entre la profondeur
des données et la largeur (NDT : c’est-à-dire entre des études
quantitatives et qualitatives, pour prendre les termes des sciences
sociales). La question devient donc : comment allons nous préparer nos
étudiants ? Nous avons eu une révolution dans la théorie des jeux au
cours des 30 dernières années, de sorte que bon nombre de spécialistes
des sciences politiques américains ne travaillent plus qu’avec les
mathématiques et des modèles fermés. Nous avons également connu une
révolution dans l’application de la statistique. Mais ces deux
révolutions ont été construites sur une vue atomique de l’être humain.
Les statisticiens font l’hypothèse que toutes leurs observations sont
indépendantes, afin d’être en mesure d’identifier des corrélations
significatives. Les théoriciens du jeu font aussi cela, parce que,
comme vous le savez, travailler en dehors des modèles fermés est
impossible si vous supposez que les gens prennent en compte les
préférences d’autres personnes. Nous avons donc besoin d’améliorer la
formation méthodologique des gens en sciences sociales, mais aussi de
changer leur perception en leur faisant réaliser que les relations
entre les gens sont importantes.
Albert-Laszlo Barabasi : Reste que ce processus et
le changement de perspective qu’il implique, inquiètent beaucoup de
scientifiques. Notamment dans le domaine de la génétique où aujourd’hui
les carrières se construisent autour de la découverte d’un gène et de
l’étude approfondie et réductrice de ce qu’il fait. Brusquement, une
nouvelle génération de physiciens, de biologistes, de mathématiciens,
de bioinformaticiens (quelle que soit la façon dont vous les désignez)
arrivent et disent “Je n’ai pas de gène préféré. Je veux les regarder tous en même temps”.
C’est un changement fondamental dans la façon de regarder ce qui est
vraiment important en biologie, un pas que tout le monde n’est pas prêt
à franchir. Pensez-vous que c’est ce que nous allons voir arriver en
sociologie ?
James Fowler : En science politique, nous essayons de répondre à deux questions fondamentales : “Comment pouvons-nous réaliser quelque chose que nous ne pourrions pas réaliser en tant qu’individus ?” et “Une fois que nous y parvenons, comment décider qui obtient quoi ?”.
Nous avons fait des progrès sur la compréhension de chaque prise de
décision, mais je ne vois pas comment nous pourrions aller plus loin
sur ces questions sans intégrer les phénomènes de réseaux. L’étude des
réseaux représente donc une formidable opportunité. Comme quand
Leeuwenhoek a examiné la structure de la cellule pour la première fois
et a été en mesure de relier les choses à l’intérieur de la cellule et
la façon dont elle fonctionnait [NDT : Le savant néerlandais Antoni van Leeuwenhoek
a, au début du XVIIIe siècle, fait les premières observations de
micro-organismes permettant de comprendre le fonctionnement de la
cellule].
Albert-Laszlo Barabasi : Restons dans le domaine des sciences politiques. La question que tout le monde se pose sur les réseaux est la suivante : “Et alors ? Verrons-nous jamais leurs conséquences ?” Récemment, les gens ont braqué leurs regards sur la campagne d’Obama et se sont demandés : “Est-ce là où la science des réseaux nous mène ?”
James Fowler : Oui. Les choses ont commencé avec la
campagne de Dean, quand les gens ont réalisé l’importance d’utiliser
l’internet pour mobiliser les gens et le rôle de l’accès aux réseaux
sociaux. Plutôt que de frapper à la porte d’un inconnu ou de faire du
démarchage téléphonique, vous les aidez à prendre un café ensemble où
ils discuteront du programme des candidats. Vous promouvez
l’interaction sociale. Ce qu’à fait Obama, c’est de porter ce modèle à
une plus grande échelle.
La seconde chose qu’ils ont faite, à l’inverse de ce que conseillaient
certains économistes, a consisté à permettre aux gens de donner à la
campagne le montant qu’ils souhaitaient – en acceptant même des dons
d’un dollar. Certes, le coût fixe pour créer un tel système est assez
élevé, mais ils ont compris qu’une fois que vous donnez un peu, vous
êtes probablement plus motivé à donner beaucoup, plus tard. Ils ont
également compris qu’une fois que vous donnez, le comportement se
répand dans vos réseaux sociaux. Vous dites à vos amis “j’ai donné de l’argent à la campagne d’Obama”.
Ils l’entendent et sont donc plus enclins à donner à leur tour. (…)
Nous allons constater que les réseaux sociaux ont été une partie
importante du succès d’Obama. Désormais, chaque campagne va suivre ce
chemin. Les campagnes en politique sont un peu comme l’évolution, non ?
Seul celui qui survit gagne et tout le monde va essayer de copier la
meilleure stratégie.
Albert-Laszlo Barabasi :
Cela donne lieu effectivement à une question intéressante sur la
diffusion des réseaux. Vous venez de mentionner la façon dont le besoin
de donner de l’argent se propage par le biais des réseaux sociaux. Vous
avez fait avec Nicholas Christakis cette merveilleuse étude sur
l’impact des réseaux sociaux sur la santé. Mon laboratoire étudie
comment une erreur dans le réseau, à l’intérieur des cellules, se
propage par la génétique, conduisant à de multiples maladies (NDT : voir la carte qu’en a produit le laboratoire d’Albert-Laszlo Barabasi pour le New York Times).
Il y a vraiment un changement de paradigme ici. Nous avons toujours
entendu parler de gènes malades, mais ce que nous apprenons par le
biais des réseaux est que, lorsque la maladie survient, c’est
généralement parce que certaines parties du réseau tombent en panne
dans votre cellule. Il n’existe pas de gène du cancer, il y a plutôt
près de 300 gènes associés au cancer…
James Fowler : … que nous avons identifié jusqu’à présent…
Albert-Laszlo Barabasi : Oui. Ils s’organisent
selon différentes combinaisons, même si elles conduisent toutes au même
type de cancer. C’est un constat très déroutant pour tout le monde.
Pour ma part, je donne souvent cette analogie : Si vous sortez le matin
pour démarrer votre voiture et que les lumières ne s’allument pas, il
peut y avoir des tas de raisons. Peut-être que la batterie est morte ou
qu’un câble est cassé ou que l’interrupteur ne fonctionne pas ou que
votre ampoule est cassée. Ou qu’un fusible a sauté. Quand vous allez au
garage, le mécanicien utilise le schéma de câblage pour vérifier
quelques points et dans un délai de cinq minutes, il sait diagnostiquer
le problème pour remplacer le bon composant. Nous n’avons pas encore
les schémas de câblage des réseaux cellulaires et il nous manque trop
de pièces de rechange. Un objectif important en biologie et en médecine
est d’obtenir des diagrammes.
Vous et Nicholas Christakis avez d’ailleurs constaté que le réseau
social aurait autant d’impact sur la santé que nos réseaux de cellules…
James Fowler : Oui. Je me suis intéressé à la façon
dont le comportement politique pourrait se propager à travers les
réseaux sociaux. Nos premiers travaux portaient sur la question “Comment mon vote fonctionne-t-il sur ma famille et mes amis ?”.
Nicholas a fait des constats très similaires en s’intéressant à la
santé. Il a accompli tout un travail sur les conjoints, notamment pour
savoir comment, le décès d’un des conjoints, peut provoquer la mort
prématurée de l’autre. Et nous nous sommes demandé : “Mais pourquoi faudrait-il nous arrêter là ?”
Si quelque chose se passe pour moi, avec un effet sur vous, cet
événement aura aussi un effet sur des amis, et des amis d’amis… Ainsi,
même s’il y a une minuscule chance que j’aie un impact significatif sur
vous, cette minuscule chance se multiplie par les connexions que nous
avons entre nous. Dans le réseau, vous parlez à des dizaines, des
centaines, des milliers de personnes qui vont être indirectement
influencés par ce que vous dites ou faites.
C’est le cas pour l’obésité par exemple (NDT : voir l’article originel consacré à cette recherche .pdf).
Le gain et la perte de poids peuvent se propager de personne à personne
via les réseaux, jusqu’à trois degrés de séparation. Nous avons
constaté cela aussi sur le fait de fumer (voir l’étude .pdf) ou, plus récemment, sur le bonheur (voir l’article du New York Times).
Grâce aux liens, nous pouvons voir des choses que nous ne voyons pas
auparavant – comme ce qu’il arrive à des personnes qui sont à plusieurs
degrés de séparation de nous.
J’ai remarqué quelque chose d’intéressant sur Facebook. J’avais un
groupe d’ami qui n’était pas sur Facebook, mais quand l’un d’eux est
devenu mon ami sur le site, tous les autres, en très peu de jours, sont
devenus amis avec moi, et tous sont devenus amis les uns avec les
autres jusqu’à ce que la communauté soit liée.
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SOURCE :internet actu
PAR: alexis mouthon
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