Moins de trente ans, musiques syncopées. treillis, ecstasy, LSD, teknivals, free parties, fêtes illégales, travellers, camions, baffles, foules, contestations silencieuses et affrontements souvent feutrés, parfois ouverts avec les pouvoirs publics : bienvenue dans le monde très codé des tribus techno.
Mais qui sont ces "organisés en communautés", ainsi qu'ils se nomment, majoritairement issus des classes moyennes et supérieures, qui vivent pour un idéal, "faire la teuf", et accéder à la transe collective, rythmée par les pulsations électroniques et les mouvements de la danse ? Pourquoi, surtout, à l'heure de la mondialisation, un tel modèle de vie à la fois communautaire et semi-nomade ?
C'est en sociologue que Lionel Pourtau a suivi ces "teuffeurs", observé leurs rites, partagé leur quotidien. Une enquête édifiante qui aide à décrypter le nouveau sens de la "fête" et la recherche d'un sens essentiel, fondé sur l'économie du don. Une plongée sans précédent dans la subculture techno qui, en se racontant ici comme jamais, raconte la culture contemporaine.
Les teufeurs sont les hippies de notre époque

Ancien teufeur, le sociologue Lionel Pourtau est aujourd'hui chargé de recherches sur les malades du cancer à l'lnstitut Gustave-Roussy de Villejuif. : Claude Stéfan
Teknivals et free-parties défraient régulièrement la chronique. Pour comprendre le phénomène techno, le sociologue Lionel Pourtau a effectué une plongée dans le monde des teufeurs. Entretien
Cela a-t-il été difficile de pénétrer le monde des teufeurs ?
Non, j'en faisais partie ! Un ami m'avait introduit au sein d'un « sound-system », une communauté de teufeurs qui organise des free-parties. Pendant plusieurs années, j'ai tourné avec eux. Je me partageais entre mes études à Paris et le sound system basé en Midi-Pyrénées. J'avais peur que ce soit assez malsain, j'ai découvert un milieu qui avait ses défauts, mais aussi ses valeurs, basées sur le don, l'égalité, et porteur d'une véritable culture.
Comment s'est développée la culture techno ?
En opposition à la loi ! À l'origine, la musique techno est née dans les clubs d'Angleterre. Ils fermaient tôt, alors la fête continuait dans des entrepôts, des champs… Les rave-parties sont nées comme ça. Elles ont été récupérées par des entrepreneurs de spectacles. Mais elles étaient souvent interdites par les pouvoirs publics. Les gens ont commencé à organiser des soirées non autorisées dans des lieux secrets : les free-parties. En 2001, un député RPR, Thierry Mariani, a promu une loi contre les free-parties. Leur nombre s'est réduit. Mais cette loi a favorisé l'apparition des teknivals, free-parties géantes réunissant plusieurs dizaines de milliers de personnes.
De quelle façon ?
Les organisateurs savaient que la police ne pourrait rien faire contre des rassemblements aussi énormes ! Du coup la loi a été assouplie. Les free-parties de moins de 500 personnes peuvent avoir lieu sans autorisation. En 2008, la police avançait le chiffre de 600 free-parties. Il y en a probablement eu 900. Les régions où il y en a le plus sont l'Ile-de-France, la Bretagne et le Sud. Pour organiser ces free-parties, qui attirent au total 300 000 jeunes, il existe une centaine de sound-systems.
Comment fonctionne un sound-system ?
Un peu comme une communauté hippie, avec des idéaux d'égalité, de fraternité. Sans l'échange de partenaires ! Les jeunes entrent en réaction contre le métro-boulot-dodo, contre la société qui ne leur laisse pas d'autonomie. Ils veulent construire une société alternative et fonctionnent selon une logique de don, don de temps, d'énergie…
Quelle est leur vie ?
Ils vivent en colocation, voyagent en camion, avec parfois un mode de vie semi-nomade. Ils passent le permis poids lourd pour conduire les camions, apprennent la mécanique, la musique, le son… Ce n'est pas rien d'organiser une free-party, s'occuper des platines, monter un bar, gérer les débordements. Dans un sound-system, il faut être actif. La pire chose est d'être traité de fainéant !
Comment se financent-ils ?
Ils vivent grâce aux minimas sociaux, à des missions d'intérim, à l'aide des parents. Pendant les fêtes, ils reçoivent des donations, vendent des sweat-shirts et des cassettes. Le bar rapporte aussi ! Très peu vivent de l'argent de la drogue. La police elle-même le dit. Lors des free-parties, ce sont des dealers extérieurs qui amènent la drogue.
Que cherchent les teufeurs ?
La transe ! Elle leur donne l'impression de fusionner avec les autres. Pour entrer en transe, il faut trois facteurs. La musique, qui a une base rythmique forte, et est répétitive. La foule, qui porte les danseurs. Et enfin l'alcool et les stupéfiants, principalement l'ecstasy et les amphétamines. La musique prend de la puissance au cours de la soirée pour faire monter la transe. À l'aube, elle accompagne la descente. Quand cette transe est interrompue par la police, cela peut donner lieu à des débordements. Cela a été le cas en Bretagne, au Faouët, en 2003.
Tous les participants aux free-parties se droguent-ils ?
Des études de la Mission interministérielle de lutte contre la toxicomanie montrent que dans une rave-party, à un moment précis, une personne sur deux est sous l'empire de stupéfiants… Mais il existe une branche du mouvement techno dite « straight » qui proscrit les drogues.
Se met-on en danger avec la techno ?
Par rapport au nombre de free-parties, il y a peu d'accidents. Quant à la consommation de drogue, qui correspond parfois à une logique d'autodestruction, elle augmente mais on en meurt moins. Ce qui n'est pas vrai sur le long terme, car vers la quarantaine, les risques d'accidents cardio-vasculaires augmentent…

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